Blog-note de jef safi

s’ e n t r e - t e n i r

avec . . Edgar Morin & Héraclite
La contradiction structure le monde

PM115

dimanche 3 décembre 2017

Les fragments d’Héraclite comme la pensée d’Edgar Morin vous ont toujours semblé des massifs infranchissables  ? Rapprochez l’obscurité de l’un, la complexité de l’autre, et tout devient lumineux. C’est que, nous raconte Edgar Morin, l’œuvre d’Héraclite n’a cessé de l’accompagner, de l’Occupation jusqu’à aujourd’hui.

Obscur, Héraclite ? Complexe, plutôt, rétorque Edgar Morin. À rebours de l’esprit occidental épris de logique, le philosophe présocratique lui a appris à affronter les contradictions sans chercher à les dépasser. Une leçon fondatrice qui irrigue la pensée et l’action de l’auteur de “La Méthode”, des heures sombres de l’Occupation jusqu’à aujourd’hui.

« Lorsque j’ai quitté ma première femme en 1950, je lui ai cédé toute ma bibliothèque pour emporter avec moi une dizaine de livres seulement. Parmi eux  : les Pensées de Pascal, les écrits de jeunesse de Marx, et Les Présocratiques de la collection Hatier. J’ai beaucoup déménagé, perdu de nombreux ouvrages, mais toutes ces années, j’ai gardé ce noyau philosophique fondateur. Des présocratiques, c’est Héraclite qui m’a le plus intéressé parce qu’il fait de la contradiction la structure même de notre monde et de notre mode de penser sans jamais chercher à l’effacer. Beaucoup plus que Pascal, qui adopte la position du moraliste pour montrer que cohabitent en l’homme grandeur et bassesse, ou que Hegel, qui fait de l’histoire un mouvement dialectique visant à dépasser les contraires, Héraclite affronte les contradictions tout en les maintenant.

La contradiction a quelque chose d’embarrassant, de dérangeant, pour les Occidentaux que nous sommes. Elle est contraire à la logique que nous apprenons tous depuis le berceau, celle d’Aristote et son principe de non-contradiction qui stipule que A et non-A ne peuvent être vrais en même temps. Si vous tombez sur une contradiction, c’est que vous faites erreur, il faut faire marche arrière. Le cours du développement technique et scientifique a donné le primat à cette pensée binaire, en reléguant la pensée des contradictions dans les marges. Pourtant, dès que je réfléchis à tous les grands problèmes, je tombe sur des contradictions  : c’est bien qu’elles touchent une forme de vérité. Un fragment d’Héraclite me semble être par exemple le cœur de toute anthropologie  : “Éveillés, ils dorment.” Héraclite souligne, dans cette juxtaposition d’états a priori incompatibles, que nous sommes des somnambules, avec quelque chose de plus. Même dans l’éveil, nous restons dans le sommeil, car nous sommes inconsciemment mus par des forces qui nous possèdent. La digestion en est un exemple  : dès que nous ingérons un aliment, notre conscience ne peut plus suivre. Ce n’est qu’en cas de crise que nous prenons conscience du fonctionnement de notre appareil digestif  ; autrement, le processus s’accomplit tout seul. Le fonctionnement de notre organisme demeure en majeure partie inconscient, ce qui fait de nous des êtres possédés  : nous vivons une forme de somnambulisme éveillé. J’ai d’ailleurs été frappé de lire dans la revue La Recherche que, pour certains neuropsychologues, l’éveil n’est que la continuation du rêve dans lequel interviennent des perturbations sensorielles. Nous, êtres humains, sommes des machines non triviales. La machine triviale est celle, artificielle, que nous fabriquons, dont on connaît le comportement à partir des programmes qui la commandent. L’être humain, lui, n’agit pas toujours de façon prévisible, d’où sa capacité à innover, à créer.

L’histoire non plus n’échappe pas à la contradiction, et nombreuses sont les situations où les résultats des actions n’obéissent pas aux intentions de ceux qui les font et vont parfois dans un sens contraire. Prenez la Révolution française. Ce sont d’abord les aristocrates, dont la Fronde avait été sévèrement réprimée par Louis XIV, qui ont cherché à profiter de la faiblesse du pouvoir royal de Louis XVI pour reconquérir les privilèges que la monarchie absolue avait supprimés. Ce sont eux qui demandent à convoquer les États généraux  ! La règle imposait un vote par ordre, ce qui permettait d’atteindre facilement la majorité avec l’alliance de la noblesse et du clergé. Les députés du tiers état, venus en nombre, exigent toutefois que le vote ait lieu cette fois par tête, et non plus par ordre. Et voilà comment une initiative aristocratique pour accroître ses privilèges aboutit finalement à l’abolition des privilèges, lors de la nuit du 4 août 1789  !  »

Toute décision est un pari

«  Comme le dit Héraclite  : “Ce qui est contraire est utile, et c’est de ce qui est en lutte que naît la plus belle harmonie  ; tout se fait par discorde.” Reconnaître la contradiction comme un moteur de nos vies et de l’histoire n’implique toutefois pas d’embrasser un scepticisme généralisé. En cas de conflit, il est toujours possible de prendre parti, de s’engager. Je n’ai pas subi la passivité parce que je crois que toute décision est un pari. Prendre chaque décision comme un pari, c’est cesser de croire à la certitude de la réussite et adopter une stratégie qui s’adapte au cours des événements et des hasards. J’applique ainsi le pari de Pascal non pas à l’existence de Dieu mais à toutes les actions humaines. Quand j’ai décidé d’entrer dans l’action clandestine sous l’Occupation, je me suis trouvé confronté à une contradiction  : d’un côté, je voulais vivre, j’avais peur de risquer la mort, ou même pire, c’est-à-dire la torture qui m’oblige à trahir, mais, de l’autre côté, j’étais poussé par un élan, pas seulement pour la liberté, mais aussi romantique, propre à ma jeunesse. J’ai tranché cela en comprenant qu’il y a contradiction entre vivre et survivre, et que, pour vivre, il ne faut pas vouloir survivre  : le pari de la vie est plus intéressant que celui de la survie. Dans L’Espoir, le roman de Malraux sur la guerre d’Espagne, l’un des personnages dit que le courage est une affaire d’organisation. C’est quelque chose que j’ai vécu  : des actions qui auparavant m’épouvantaient, comme franchir la ligne de démarcation avec des documents très compromettants, très dangereux, comme des tracts ou des journaux clandestins, sont devenues banales à force de répétition. Je ne dis pas que j’ai cessé d’avoir peur, mais quand un contrôle d’identité me tombait dessus, je montrais mes papiers, je ne tremblais plus devant le policier ou le SS, je savais ce qu’il fallait faire. J’ai appris à m’organiser, notamment une fois à Paris  : personne ne devait connaître mon adresse, y compris les camarades, et, pour rentrer chez moi, je vérifiais toujours que je n’étais pas suivi. Dans le métro, je passais au dernier moment dans le portillon automatique en vérifiant qu’il n’y avait personne derrière moi. Au bout d’un moment, l’organisation extérieure devient une organisation intérieure qui vous permet de prendre des risques qui vous auraient auparavant terrifiés.

Après la guerre, les contradictions m’ont de nouveau assailli. Bien que membre du parti communiste, j’étais écœuré par les procès qui avaient lieu dans les démocraties populaires et par ceux qui niaient l’évidence du stalinisme le plus imbécile et ignoble. Une part de moi voulait quitter le parti, mais une autre part ne le voulait pas et craignait de quitter cette famille si structurante. J’ai donné une première fausse solution à cette contradiction en 1949  : je n’ai pas repris ma carte d’adhérent… sans toutefois le dire à personne  ! Quand en 1950, le parti a mis en place une démarche d’exclusion, j’ai demandé un recours, car je ne voulais pas être expulsé  ! J’ai fait le premier geste sans oser aller au-delà, puis on m’a exclu parce que j’avais osé faire telle ou telle chose qui n’était pas dans la ligne. Voilà une contradiction qui m’a paralysé pendant un temps.  »

Articuler le pluriel

«  Par tempérament, peut-être parce que les contradictions me nourrissent, depuis que je suis adolescent, je suis sensible au scepticisme et à la rationalité, mais aussi à l’idée d’amour et de mysticisme. Je suis en permanence le siège d’une coopération antagoniste entre la raison et la religion (le communisme a été pour moi une religion terrestre), le doute et la foi. C’est pourquoi j’ai appelé ma façon de penser dialogique et pas dialectique  : quand la dialectique suppose le dépassement, la dialogique conserve au sein d’une unité la dualité de deux principes apparemment opposés. Le fondement de la pensée complexe, je l’ai donc trouvé chez Héraclite, alors que j’avais 25 ans. “Complexe” ne signifie pas compliqué ou obscur, mais désigne une pensée qui relie un tout à ses parties, qui conserve les distinctions tout en les articulant. Il s’agit de voir le pluriel dans l’un, ce qui est très héraclitéen.

La pensée complexe s’articule autour de trois principes. En premier lieu, le paradoxe de l’un et du multiple. Prenons l’être vivant. Il est fait de deux constituants principaux  : l’ADN, qui est une molécule stable et qui traverse le temps en se répliquant via la reproduction, et les protéines que nous ingérons et qui se détruisent à mesure qu’elles s’activent. La relation entre l’individu et l’espèce, portée par l’ADN, est une relation complémentaire et antagoniste  : il nous arrive bien de faire l’amour sans vouloir d’enfant, nous n’obéissons pas toujours à l’espèce  ! Et si nous ne vivons que pour faire des enfants, nous ne vivons plus individuellement. Il y a parfois contradiction entre la volonté de vivre individuée et les impératifs de l’espèce, ce qui signifie que la relation complémentaire contient des antinomies

« Quand vous allumez une allumette dans la nuit, elle éclaire certes une zone, mais elle montre surtout l’obscurité du reste »
Edgar Morin

Le deuxième principe est celui de la récursivité, inspiré d’une notion mathématique. Pour bien la comprendre, il faut imaginer un cercle ou une boucle où les produits sont nécessaires à leur propre production, où les produits deviennent producteurs. Je suis parti de la relation cybernétique qui étudie les systèmes autorégulés, comme le duo thermostat-chaudière  : le thermostat fixe la température et arrête la chaudière une fois la température idéale atteinte, pour la relancer dès qu’elle diminue. Ce dispositif produit l’autonomie thermique de ce que vous chauffez. Cette idée d’autonomie, les sciences naturelles et la biologie ont toujours voulu l’ignorer, elles qui ne jurent que par le déterminisme. La relation cybernétique montre que les notions de cause et d’effet ne sont pas toujours séparées, bien qu’elles soient contradictoires. Là encore, on retrouve Héraclite qui l’exprimait dans un fragment concis  : “Vivre de mort, mourir de vie.” Nous mangeons des animaux pour vivre, c’est le sens le plus évident… mais pas forcément le plus intéressant. L’être vivant, pour vivre, se nourrit d’énergie, même quand il dort, puisque son sang continue de circuler, ses poumons de respirer. Nous dépensons sans cesse notre énergie, qu’il nous faut trouver dans l’environnement. J’en arrive à cette idée “post-­héraclitéenne” que l’autonomie suppose la dépendance  : pour être autonome, il faut dépendre de l’environnement, et plus on est autonome, plus on a de multiples dépendances. Héraclite voulait dire que nos cellules meurent sans arrêt pour être remplacées par de nouvelles. Vivre est un processus de rajeunissement, de régénération perpétuelle, qui s’appuie sur la mort des cellules. Nous vivons donc en luttant contre la mort – c’est la définition classique de la vie par le médecin François-Xavier Bichat, comme “l’ensemble des fonctions qui résistent à la mort” –, mais en intégrant l’utilisation de la mort dans cette lutte même. C’est une idée bien plus intéressante que le banal “on tue pour pouvoir vivre”. Quand on réfléchit sur la vie, on ne quitte jamais Héraclite. Les êtres humains sont les produits d’un système de reproduction qui a besoin d’eux pour être produit. Nous sommes des produits producteurs. De même, nous sommes les produits d’une culture et d’une société qui ne peut continuer que si nous les continuons. La récursivité, Héraclite en avait déjà l’intuition en affirmant que “dans la circonférence d’un cercle, le commencement et la fin se confondent”.

Le troisième et dernier principe de la pensée complexe est le principe hologrammatique. Dans un hologramme, soit une image en trois dimensions, chaque point contient potentiellement le tout, contrairement à une photographie où chaque point est le reflet d’un point de l’objet  : non seulement la partie est dans le tout, mais le tout est dans la partie. Ce principe est vrai en biologie, puisque chaque cellule de mon corps contient la totalité de mon patrimoine génétique dont une partie seulement est exprimée, et en sociologie, puisque chaque individu contient le tout de la société avec sa culture, ses principes. On quitte la banalité, puisque nous sommes dans un univers où le tout est dans les parties, et inversement.

La complexité ne consiste pas à vouloir tout élucider, mais à reconnaître la part d’ombre des choses. Loin d’être une pensée absconse, la pensée complexe reconnaît seulement qu’elle ne peut pas éliminer une certaine incertitude, qu’elle doit négocier avec l’incertitude. Le philosophe qui la soutient doit être un témoin éclairé dans un monde de plus en plus obscur, il doit jouer le rôle d’Aufklärer. Mais ce n’est pas à prendre au sens du XVIIIe siècle, où les Lumières signifiaient la dissipation des ténèbres. Quand vous allumez une allumette dans la nuit, elle éclaire certes une zone, mais elle montre surtout l’obscurité du reste. La lumière montre l’ombre. Le penseur et poète de la contradiction qu’était saint Jean de la Croix parle de la source obscure d’où vient toute lumière. Toute connaissance produit de l’ignorance et du mystère… encore une contradiction aux termes inséparables  !  »

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“On ne peut pas descendre deux fois dans le même fleuve”

Le commentaire d’Edgar Morin :

« L’image du fleuve souligne le caractère irréversible du temps, qui est, pour Héraclite, un élément qui ne peut pas être rationnalisé. Elle rappelle la notion clé d’impermanence du prince Shakyamuni (Bouddha). Ce qui est intéressant dans l’histoire du fleuve, c’est qu’elle suppose l’eau capable à la fois de se disperser en gouttes ou en vapeur, et de se réunifier en fleuve, en lac, en glace. »

“Joignez ce qui est complet et ce qui ne l’est pas, ce qui concorde et ce qui discorde, ce qui est en harmonie et ce qui est en désaccord  ; de toutes choses, une et, d’une, toutes choses”

Le commentaire d’Edgar Morin :

« L’unité du divers est une notion capitale pour l’univers, la vie, l’humain. Ne voir que l’unité occulte la diversité. Ne voir que la diversité occulte l’unité. Il faut lier inséparablement ces deux notions apparemment contradictoires  : accord et désaccord. Les étoiles sont constituées de particules de poussières agglomérées sous l’effet de la gravitation et s’allument une fois une certaine température atteinte. Dès lors, l’étoile vit des milliards d’années dans une relation complémentaire et antagoniste entre des forces de gravitation qui tendent à l’écraser et le feu qui tend à la faire exploser. Sans arrêt se maintient ce conflit coopératif. L’univers vit de l’union antagoniste de forces qui tendent à le créer, à le développer, à relier les choses, et de forces qui, au contraire, tendent à le disloquer, désintégrer, disperser. C’est la relation inséparable et antagoniste d’Éros et de Thanatos. »

“Sans espérance, on ne trouvera pas l’inespéré, qui est introuvable et inaccessible”

Le commentaire d’Edgar Morin :

« L’espérance mise sur une possibilité de futur, immédiat ou non. Si rien ne vient forcer le destin, les choses stagnent. En juin 1940, deux appels ont été lancés, celui de Pétain, qui acceptait l’armistice, et celui de de Gaulle, qui préférait la résistance. Son argument était que des “forces énormes” n’étaient pas encore intervenues dans la guerre, celles de l’espérance. Rien à l’époque ne pouvait laisser supposer que l’URSS, qui était liée par le pacte germano-soviétique, et les États-Unis, alors isolationnistes, entreraient en guerre. C’était donc un acte d’espérance qui constituait pour la plupart des gens rationnels de l’inespéré, de l’inespérable même. »

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