Blog-note de jef safi

s’ e n t r e - t e n i r

avec . . Eloi Laurent
Ecologie et numérique : transitions ennemies ?

Alternatives Economiques - o3 o5 2o17 - Chronique
Economiste, professeur à Sciences Po et à l’université de Stanford

jeudi 4 mai 2017

L’enjeu de la transition, qui monte en puissance dans notre monde indésirable, fait apparaître deux registres de discours dont le caractère contradictoire est tout à fait déconcertant. Une première transition, la transition numérique, est décrite comme impérieuse, bienfaisante et inéluctable. On la présente invariablement comme une chance (pour les entreprises, les nations et l’humanité), ou pour mieux dire une « opportunité ». Et il y a fort à parier qu’elle devienne sous peu l’alpha et l’oméga de la politique économique française, notamment fiscale.

Mais une autre transition, la transition écologique, est quant à elle dépeinte comme improbable, coûteuse et conditionnelle. Tous les arguments sont bons pour la disqualifier et la retarder : les pays en développement refusent d’y participer, ce qui rend nos efforts inutiles ; les individus ne veulent ni ne peuvent changer leurs comportements, ce qui la rend illusoire ; et surtout, le coût économique qui lui est attaché est prohibitif, ce qui la rend inopportune. Tous ces arguments sont fragiles et éminemment contestables. Ils sont à vrai dire l’exact envers de ceux qui sont mobilisés pour accélérer la transition numérique (la mondialisation nous y contraint, les individus sont capables d’adaptations insoupçonnées, c’est un formidable gisement de « relais de croissance »).

Convergences ou divergences ?

On va néanmoins jusqu’à penser que la transition écologique ne sera possible que via la transition numérique : seules les nouvelles technologies de l’information et de la communication se montreraient vraiment capables de rendre nos systèmes économiques plus soutenables. En France notamment, on œuvre activement à la convergence des transitions numérique et écologique susceptible d’engendrer des innovations « vertes » ou « intelligentes » au service de la soutenabilité (compteurs « intelligents », réseaux « intelligents », villes « intelligentes »).

Mais cette grande convergence pourrait bien se révéler n’être qu’un grand mirage. D’abord, la transition numérique est très consommatrice en ressources naturelles : énergie nécessaire à des « data centers » toujours plus voraces en volume (en dépit de progrès réels en termes d’efficacité énergétique) et à des appareils connectés toujours plus nombreux, consommables, de toutes sortes, produisant autant de pollution, surexploitation de métaux précieux et de terres rares, gonflant le métabolisme des économies, montagnes de déchets numériques délocalisés dans les pays pauvres, etc.

Là où la transition numérique
dématérialise, la transition
écologique nous rappelle
combien nous pesons sur
les écosystèmes terrestres

Plus fondamentalement, les deux transitions conduisent nos économies vers des horizons opposés : là où la transition numérique dématérialise, la transition écologique re-matérialise. Quand la transition numérique donne l’illusion d’une économie en apesanteur dans le « cloud », la transition écologique entend nous rappeler combien nous pesons sur les écosystèmes terrestres et nous invite, pour notre propre bien, à réduire cette empreinte avant que nos sociétés ne cèdent sous son poids.

Qui plus est, là où l’écologie est futuriste, le numérique est, en dépit des apparences, présentiste et souvent passéiste. La transition numérique embrigade les humains dans une guerre contre le temps qui raccourcit tous leurs horizons et les empêche de penser sereinement l’avenir au nom d’une agitation perpétuelle, qui divertit constamment l’attention et ne jure que par la « nouvelle nouvelle » innovation destinée à rendre la précédente obsolète. D’où la grande convergence, celle-là tout à fait réelle, entre le monde de l’innovation et celui de la finance.

Un monde numérique troublant

Un ouvrage récent et glaçant pousse encore plus loin ce paradoxe temporel du numérique. Dans Weapons of Math Destruction : How Big Data Increases Inequality and Threatens Democracy , Cathy O’Neil montre non seulement de quelles manières l’usage arbitraire des algorithmes conduit à faire reculer encore la justice sociale aux Etats-Unis, mais aussi comment ils enferment les individus dans leurs choix passés, en les assignant à un devenir immuable extrapolé par des machines. On avait compris que le destin de l’humanité était désormais d’éduquer les robots à nous gouverner (par nos faits et gestes dûment enregistrés, nous optimisons constamment des algorithmes tâtonnants qui, en retour, régentent toujours plus fermement nos sociétés et nos vies). Il faut prendre conscience que c’est à un gouvernement injuste que nous éduquons les robots.

Comme si le numérique se donnait
pour but d’archiver la réalité avant
que celle-ci ne soit emportée par
les crises écologiques

Egalement troublant, la transition numérique est occupée à l’hypertrophie du monde virtuel (jeux vidéos, photographies numériques, réseaux sociaux) à proportion de l’atrophie du monde réel. Comme si le numérique se donnait pour but d’archiver la réalité avant que celle-ci ne soit emportée par les crises écologiques. La transition numérique, bien plus tournée vers le passé que l’avenir, ne serait au fond qu’une gigantesque entreprise de diversion et de conservation qui masque et adoucit la destruction de la biosphère.

Le jeune XXIe siècle paraît donc se caractériser par deux crises et deux transitions. Les deux crises, désormais bien identifiées, sont la crise des inégalités et les crises écologiques. En apparence contradictoires, elles peuvent en réalité être pensées et atténuées de concert (à ce sujet, voir Notre bonne fortune. Repenser la prospérité, PUF, 2017). Les deux transitions, la transition numérique et la transition écologique, apparaissent en revanche de plus en plus orthogonales.