Blog-note de jef safi

’p i c t o s o p h i e

Pourquoi ’pictosopher ?

jef safi

jeudi 25 décembre 2008

En franchissant le premier stade du miroir, aux dires de Jacques Lacan, nous avions compris les règles du je sans comprendre encore le jeu des autres, moins encore les règles du Je(u) de la Réalité Vraie à laquelle nous jouions déjà sans même l’avoir demandé. Qu’est-ce que la Réalité Vraie ? Comment la dire sans tricher la langue dirait Roland Barthes ? Comment tricher la langue sans indexer d’autres signes ? Sans imaginer ? Sans picturer ?

Picturons ! Mais à peine a-t-on cliqué sans réfléchir que nos images sont déjà publiées world-wide. Il ne coûte rien d’en jeter autant qu’on en stocke. Quelle est la différence entre stocker et uploader ? Quelle est la différence même entre stocker et poubeller ? Alors que nos images se multiplient, d’autant plus expLonentiellement que la révolution numérique dépasse la seule mutation de la surface sensible du fond des caméras, comment picturer sans cesser de penser ? Comment penser-picturer pour tricher le penser-classer ?

Au lieu de donner du temps à la création là où l’argentique en volait en manipulations, la performance numérique stimule la précipitation et confisque plus encore, le temps de la réflexion. Il suffit de voir comment la créativité de la post-production s’abandonne désormais aux prothèses des algo-rythmes et des formats stéréotypés de la prise de vue. On se précipite, on donne à voir, on se donne à voir, mais on ne voit plus. Qui prend le temps de taguer ? Comment trier ? Sur quels critères ? La paresse high-tech fait le reste. L’addiction à la jouissance de pléthorer de tout, ou à l’aigreur de croire manquer de tout, se boulimise de pixels et se carence de sens.

Naturellement, dans le grand jeu à somme nulle de l’économie de marché, grande messe de la dernière des religions, cette addiction se deale à grands prix en se moquant bien de donner dans la lucidité. Quand la grande charité des leurres est rémunérée par de bons retours sur investissements, les leurres ont tôt fait de s’afficher comme réalités. Jean Baudrillard dirait . . simulacres, hyperréalités.

C’est ainsi que nous restons plantés devant nos miroirs aux alouettes, fascinés par nos propres hallucinations, amoureux de nos propres narcissismes. Les images réfléchissent pour nous et nous renvoient non pas de ce que nous sommes mais ce que nous rêvons d’être : "Miroirs magiques, miroirs magiques, dites-nous que nous sommes les plus beaux !".

Et nos images, peu ou prou, nettes ou floues, fidèles ou recomposées, ne se font pas prier pour nous mentir. Lorsque nous sommes émerveillés, elles nous cachent nos hallucinations. Lorsque nous pensons être éclairés, elles nous cachent nos stupidités. Lorsque nous prétendons être libres, elles nous cachent nos soumissions. Lorsque nous faisons mine de donner, elles nous cachent nos larcins. Lorsque nous croyons être créatifs, elles nous cachent nos imitations.

C’est ainsi que toutes les dérives hallucinogènes de nos médiacraties (dirait Régis Debray) lâchent prise et fuient en glissant sur la ligne de plus grande pente des errances de l’entropie. Ne nous reste-t-il qu’à être hallucinés ou hallucineurs ? N’est-il pas possible de montrer par l’image que s’abuser d’images est chimérique ? N’est-il pas possible de montrer par l’image qu’on peut apprendre à regarder au-delà de les voir ? N’est-il pas possible de montrer par l’image qu’on peut apprendre à apprendre, puis apprendre à comprendre ?

On ne peut résister au flot entropique des leurres qu’en produisant des images qui ne se cachent pas d’être des leurres, mais qui s’offrent, avouent et témoignent qu’elles sont d’abord et avant tout, des images de l’inconcevable, voire de l’inconnaissable. Tel est le rôle de la ’picture comme de tous les arts : concourrir à faire toucher des yeux la surface du miroir ; élaborer une mémoire noosphérique, sans autre guide qu’elle-même, sans autre objectif que le sevrage de nos egos pour connaître, fût-ce désespérément, quelque joie fugace de persévérance dans l’être, un temps soit peu, avant de sombrer sereinement dans les errements dévastateurs de l’entropie.

Dé(re)constuisons "La bibliothèque de babel" où chaque lettre se fait pixel et chaque livre image, sur flickr ou sur ailleurs, dé(re)batissons nos streams, pensons-picturons nos galeries, dé(re)choisissons les thèmes et les mots de nos blogs, peu importe l’étage de la tour où nous entrons, . . partageons. Que partager d’autre ?

Redessinons "Le Jardin aux sentiers qui bifurquent" où chaque fleur se fait commentaire, chaque arbre conversation, sur flickr ou le long d’ailleurs, reconjuguons les verbes par les signes, rhizomons des réseaux vertigineux de lignes de fuite convergentes, émergentes et parallectiques, . . partageons. Que partager d’autre ?

Partageons l’illusoire des apparences, la transcendance du superfétatoire, l’entropie des mémoires, de quoi le vide est plein, le vrai de l’indémontrable, le commun des rien-qu’Un, l’ordre des désordres opportuns, la spontanaissance des attracteurs étranges, le monde des images qui fonde le monde des mots, le monde des mots qui crée le monde des choses.

Franchissons le second stade du miroir pour partager le vide médian des réalités vraies. Que partager d’autre ?