Blog-note de jef safi

p h i l o s o p h e r

avec . . Gilles Deleuze
Le conatus constitutif

mercredi 9 mars 2011


Deleuze meets Spinoza par DocMango



Extrait du cours 4 de l’Université Paris 8 - 1980/81 - Spinoza



(...) Spinoza dit : vous comprenez, un corps, ou une chose, ou n’importe quoi, ou un animal, ou vous, ou moi, chacun de nous est constitué par un ensemble de rapports. Appelons ces rapports : rapports constitutifs. Là, je le dis par commodité, ce n’est pas un mot qu’il emploie, mais je dis : des rapports constitutifs. Ces rapports -on a vu, et c’était très vague... on les a baptisés d’après les expressions même de Spinoza, mais on ne sait pas encore ce que ça veut dire : rapports de mouvement et de repos. Et de repos. Entre quoi s’établissent ces rapports ? Des rapports impliquent des termes -on reste toujours très dans le vague, pour le moment... Lui dirait : entre particules. Nous, notre vocabulaire s’est enrichi depuis, on pourrait dire : c’est des rapports entre molécules, et puis composantes de molécules, finalement on tomberait aussi sur « rapports entre des particules ». On ne sait pas encore du tout d’où viennent ces particules. Ça, on n’a pas vu, on procède par ordre...

Donc je suis constitué par un ensemble de rapports dits constitutifs, rapports de mouvement et de repos qui s’établissent entre particules.

Qu’est ce que ça veut dire un ensemble de rapports ? Ça veut dire que mes rapports constitutifs sont les miens en quel sens ? Il n’y a pas encore de « moi ». Qu’est ce que ça veut dire, « moi » ? Donc, qu’est-ce qui va définir l’ensemble des rapports constitutifs de telle chose comme un ensemble « un », lorsque je dis un corps. Là, on n’a pas le choix... Il faut bien que d’une certaine manière, ce que j’appelle « mes rapports constitutifs » ne cessent de se composer les uns les autres, et de se décomposer les uns dans les autres, c’est-à-dire : ils ne cessent de passer les uns dans les autres dans les deux sens. Dans le sens d’une plus grande complexité, et dans le sens d’une analyse, d’une décomposition. Et si je peux dire : ce sont mes rapports constitutifs, c’est parce qu’il y a ce mode de pénétration des rapports, d’interpénétration des rapports, tels que mes rapports les plus simples ne cessent de se composer entre eux pour former mes rapports les plus complexes, et mes rapports les plus complexes ne cessent de se décomposer les uns les autres au profit des plus simples. Il y a une espèce de circulation qui va définir ou qui va être définie par l’ensemble des rapports qui me constituent.

Je prends un exemple d’après une lettre de Spinoza, pas une lettre à Blyenbergh, d’après une lettre à quelqu’un d’autre, je crois que c’est la lettre 32 (confusion supprimée). C’est un texte où il va assez loin dans l’analyse des rapports, oui c’est 32 : lettre à Oldenburg. Il prend l’exemple du sang et il dit : Et bien voilà, classiquement, on dit que le sang a deux parties, le chyle et la lymphe. Aujourd’hui, on ne dit plus ça, mais aucune importance. Ce que la biologie du 17ème siècle appelle le chyle et la lymphe, ça n’est plus ce qu’on appelle aujourd’hui le chyle et la lymphe, c’est pas grave. En gros, si vous voulez, pour une grossière analogie, disons que le chyle et la lymphe, c’est un peu comme globule blanc et globule rouge. Alors, très bien, le sang a deux composantes : le chyle et la lymphe. Comprenez ce que ça veut dire... Et là-dessus, il explique... Bien... Je dirais : le chyle et la lymphe sont eux-mêmes deux systèmes de rapports entre particules. C’est pas des corps simples, il n’y a pas de corps simples. Les corps simples, c’est les particules, c’est tout. Mais lorsque je qualifie un ensemble de particules en disant : ça c’est du chyle et ça c’est de la lymphe, c’est que j’ai déjà défini un ensemble de rapports. Donc le chyle et la lymphe, c’est, déjà, deux ensembles de rapports. Ils se composent l’un l’autre, ils sont de telles natures qu’ils se composent, pour former un troisième rapport. Ce troisième rapport, je l’appelle « sang ».

Donc, le sang sera, si vous voulez, un corps de seconde puissance, si j’appelle chyle et lymphe corps de première puissance - c’est arbitraire, parce que je commence là. Je dirai le chyle et la lymphe : corps de première puissance. Ils sont définis par : un rapport de mouvement et de repos chacun. Ces rapports conviennent. Vous voyez ce que ça veut dire : deux rapports conviennent lorsqu’ils se composent directement, l’un avec l’autre. Ces deux rapports conviennent. Bon, s’ils conviennent, ils se composent directement. S’ils se composent directement, ils composent un troisième rapport, plus complexe. Ce troisième rapport plus complexe, appelons-le « corps de seconde puissance ». Ce sera le sang. Mon sang. Après tout, mon sang, c’est pas celui du voisin.

Mon sang à son tour, corps de seconde puissance, se compose directement avec d’autres éléments organiques. Par exemple avec mes tissus qui, eux, sont aussi des corps, les tissus... Ils se composent directement avec des tissus, des corps-tissus, pour donner un corps de troisième puissance, à savoir : mes muscles irrigués -les jours où ils le sont... Vous me suivez ? Et cætera et cætera... Je peux dire que, à la limite, je suis un corps de « n » puissances. Or, qu’est-ce qui assure, finalement, ma durée ? Ce qui assure ma durée, c’est-à-dire ma persistance... Car une telle conception des corps implique qu’ils vont être définis par la persistance. Vous voyez déjà où le thème de la durée peut s’accrocher concrètement... C’est curieux comme c’est très concret, tout ça... C’est une théorie du corps très simple, très sûre d’elle...

La persistance, c’est quoi ? Le fait que je persévère, la persévérance... Je persévère en moi-même. Je persévère en moi-même pour autant que cet ensemble de rapports de rapports, qui me constitue, est tel que les rapports les plus complexes ne cessent de passer dans les moins complexes, et les moins complexes ne cessent de reconstituer les plus complexes. Il y a une circulation des rapports. Et en effet, ils ne cessent pas de se défaire, de se refaire. Par exemple, je prends des notions vraiment élémentaires de biologie actuelle, je ne cesse pas de refaire de l’os. C’est-à-dire, l’os, c’est un système de rapports de mouvements et de repos. Vous me direz qu’on ne voit pas tellement que ça bouge, sauf dans le mouvement volontaire... Mais oui, si, ça bouge, ça bouge, c’est un système de rapports de mouvements et de repos entre particules.

Mais ce rapport, il ne cesse pas de se défaire. J’emprunte des réserves à mes os, j’emprunte des réserves minérales à mes os, tout le temps... Il faut imaginer l’os en durée, et pas en spatialité. En spatialité, ce n’est rien, c’est un squelette, c’est de la mort... Mais l’os en persévérance, en durée, c’est simplement ceci : c’est que le rapport de mouvement et de repos entre particules que l’os représente ne cesse de se défaire -à savoir : j’emprunte les réserves minérales de mes os pour survivre, et de se refaire -à savoir : les os empruntent aux aliments que j’absorbe des réserves minérales de reconstitution. Donc, l’organisme, c’est un phénomène de durée, beaucoup plus que de spatialité. Et, vous voyez, ce que je vais appeler persévérance, ou durée, au moins j’ai une première définition spinozienne, spinoziste, de la persévérance.

Et c’est pour ça que vous remarquez -ça j’y fais allusion pour ceux qui avaient suivi ce moment-, dans les problèmes que Contesse avait soulevés, moi je disais : mon cheminement serait de comprendre, une fois dit que dans Spinoza apparaît constamment la formule « tendance à persévérer dans l’être », je disais : moi je ne peux comprendre « tendance » que comme survenant en seconde détermination conceptuelle. L’idée de persévérance chez Spinoza est première par rapport à celle de « tendance à persévérer ». Comment la persévérance va-t-elle devenir une « tendance à persévérer », il me semble que c’est comme ça qu’on peut poser le problème.

(...)