Blog-note de jef safi

s’ e n t r e - t e n i r

avec . . Frédéric Lordon
Place de la République, 31 mars 2o16

#Nuit Debout . . Il est possible qu’on soit en train de faire quelque chose !
YouTubed par "Autour du Monde Diplomatique", produit par "là-bas si j’y suis".

lundi 4 avril 2016

Je chante très mal (ouais . . c’est pas grave !!). Et je joue encore moins bien de la musique (ouais . . encouragements, acclamations !).

Les mouvements collectifs, comme ceux qui sont en train de naître aujourd’hui, n’ont guère besoin de prises de paroles solennelles, et encore moins personnelles. Il y a des A.G., il y a des concerts, toutes ses choses se suffisent amplement à elles-mêmes et n’ont besoin de rien d’autre (acclamations !). Le comité d’organisation m’a . . un peu poussé au cul sur la scène et heu . . (vas-y envoie !) après avoir hésité un petit peu, Camille (?) va y aller.

C’est que, mine de rien, il est possible qu’on soit en train de faire quelque chose.

Alors voilà. Voilà comment le pouvoir tolère nos luttes : locales, sectorielles, dispersées et revendicatives. Et bien pas de bol pour lui. Aujourd’hui nous changeons les règles du jeu (acclamations !). Nous jouions avec les siennes, désormais nous jouerons avec les nôtres (acclamations !). Le pouvoir voulait nos luttes locales, sectorielles, dispersées et revendicatives ; nous les lui annonçons globales, universelles, rassemblées et affirmatives (acclamations !).

On ne remerciera jamais assez la loi El Khomri pour nous avoir redonné le sens de deux choses que nous avions oublié depuis trop longtemps. Le sens du commun et le sens de l’affirmation (acclamations !). C’est qu’en donnant à l’arbitraire du capital des latitudes sans précédent, cette loi généralise la violence néolibérale qui frappe désormais indistinctement toutes les catégories du salariat et par là les pousse à redécouvrir ce qu’elles ont de profondément en commun : la condition salariale même, précisément, et ceci par delà les différences qui les tenaient séparées.

Oui, il y a bien quelque chose de profondément commun entre les Good-Year, les Conti, les Air France, les cheminots en lutte qui étaient à Tolbiac hier ; entre Henri, l’ingénieur super-qualifié d’un sous-traitant de Renault, qui est licenciable pour avoir un peu trop parlé de "Merci Patron" sur son lieu de travail, entre Rajae Gueffar, salariée précarisée de la société de nettoyage Onet, licenciée, renvoyée à la misère pour une faute minuscule, et avec tous les étudiants qui contemplent à travers eux ce qui les attend, et les lycéens qui suivent de près. Et je pourrais allonger cette liste indéfiniment, car en réalité c’est qu’à l’époque que nous vivons, elle est interminable.

Les gens qui se rassemblent ici sont d’abord là pour raconter leurs luttes. Pour que toutes les luttes locales, condamnées la plupart du temps à l’invisibilité, deviennent désormais visibles de tous, et que pour que tous ceux qui les mènent sachent enfin qu’ils ne sont plus seuls (acclamations !). Et ils sont par là aussi, pour donner forme politique à ce commun que nous sommes en train de découvrir. Alors merci ! Merci vraiment El Khomri, Valls et Hollande, (merci . . merci . . acclamations !), merci, oui, oui, oui merci, merci . . merci pour avoir poussé si loin l’ignominie, que nous n’avons plus que le choix de sortir de notre sommeil politique. Que nous n’avons plus d’autre choix que de sortir de l’isolement, et parfois de la peur, pour nous rassembler (acclamations !).

Merci aussi pour nous avoir enfin ouvert les yeux et fait apparaître au point où nous en sommes. Il n’y a plus rien à négocier. Il n’y a plus rien à revendiquer. Que toutes ces pratiques rituelles et codifiées sont en train de tomber dans un grotesque rédhibitoire. Nous laissons donc un certain syndicalisme se coucher à ses reptations habituelles. Et pour notre part nous sommes maintenant bien décidés à emprunter une autre voie. La voie qui révoque les cadres, les rôles et les assignations, la voie du désir politique qui pose et qui affirme.

Croyant continuer comme d’habitude son petit bonhomme de chemin au service du capitalisme néolibéral, la loi El Khomri pensait sans doute que, comme si souvent depuis trente ans, ça rentrerait comme dans du beurre. Pas de bol ! Elle est tombé sur un os (acclamations !). Et elle a franchi sans s’en rendre compte un de ces seuils invisibles où d’un seul coup tout est renversé. En grec καταστροφή (katastrophế) c’est ça que ça veut dire : renversement. Et c’est bien vrai que c’est la catastrophe pour ce gouvernement.

Ceux dont on attendait qu’ils revendiquent sagement, ne veulent plus revendiquer. Ceux qui étaient séparés se réunissent. Des idées tout autres leur viennent à l’esprit. Des idées renversantes. Alors oui, en ce sens, la situation est bien catastrophique, et c’est peut être la meilleure nouvelle politique depuis des décennies.

Le premier geste de la catastrophe, pas le dernier . . hein, le premier seulement, est un geste d’imagination et c’est bien pour cela que nous sommes rassemblés ici ce soir pour imaginer la catastrophe. Apportons leur la catastrophe. (Acclamations !).