Blog-note de jef safi

s’ e n t r e - t e n i r

avec . . Régis Debray
De l’actualité de Walter Benjamin

France Culture - Les Nouveaux chemins de la connaissance - o5 o2 2o16

vendredi 5 février 2016

Alors que l’Opéra de Lyon s’apprête à mettre en scène "Benjamin dernière nuit", l’opéra qu’il a écrit sur la fin tragique du philosophe à la frontière franco-espagnole en 1940, Régis Debray revient sur son itinéraire et la portée de "Sur le concept d’histoire".

Quelle image retenir de Walter Benjamin  ?

Régis Debray  : Multi-identitaire sans papier d’identité, maladroit, aboulique, inadapté… La vie de Benjamin ne fut qu’une suite de déboires  : aucun livre publié, aucun pays qui l’adopte pour sien, personne, y compris ceux qui se déclarent ses amis – comme Adorno ou Horkheimer, les fondateurs de l’École de Francfort –, qui ne veut publier ses articles. Jusqu’à cette dernière traversée, où épuisé, souffle au cœur et valise à la main, celui qui n’a que 50 ans mais passe pour un vieux monsieur, est confronté à un dernier aléa et n’a plus la force de le surmonter. Il se suicide le 26 septembre 1940 à Port-Bou pour ne pas être reconduit de l’autre côté de la frontière où les autorités de Vichy n’auraient pas manqué de s’emparer de lui, en sa triple qualité de juif, de communiste et d’apatride, pour le remettre à la Gestapo. C’est le moment le plus noir de l’histoire européenne. Tout n’est que défaites et catastrophes. Le pacte germano-soviétique a achevé de ruiner, pour un communiste allemand, tout espoir de résistance. Il abandonne. Et pourtant le destin et l’œuvre de Benjamin ont survécu à l’abîme. Sa tombe, à Port-Bou, est flanquée d’un monument nommé Passages  : inauguré dans les années 1970 par le président de la République fédérale d’Allemagne et un représentant de l’État d’Israël, il a contribué à la réconciliation symbolique entre les deux nations. Dans le monde intellectuel, son œuvre, longtemps ignorée ou minorée, est devenue depuis quelques décennies l’objet d’un véritable culte. On découvre qu’il est le plus original et le plus subtil des auteurs de l’École de Francfort, qu’il a saisi la portée métaphysique de la photographie et du cinéma – dont il fait un incubateur du fascisme –, aussi bien que l’importance philosophique des jouets pour enfants ou le rôle des passages dans la naissance de la ville moderne. Et, pourtant, ce n’est pas le précurseur de la critique culturelle, l’auteur célébré de L’Œuvre d’art à l’époque de sa reproduction mécanisée, que je trouve le plus intéressant. C’est l’auteur des dix-huit thèses sur le concept d’histoire, son testament écrit au printemps 1940 que Hannah Arendt a pu, par miracle, emmener avec elle en exil. Il y apparaît comme une sentinelle qui peut encore sonner l’alarme, soixante-quinze ans après sa mort.

« Il faut apprendre à faire la conquête de la tradition contre le conformisme qui est en train de la neutraliser »( Walter Benjamin )

Comment démêler sa pensée, à la fois très évocatrice et très cryptée  ?

Benjamin inquiète et bouleverse toutes nos partitions  : futuristes, présentistes, conservateurs, il a un pied dans chaque camp. Il nous apprend à vivre dans le grand écart qui peut être un court-circuit catastrophique aussi bien qu’une instabilité féconde. « Il faut apprendre, écrit-il, à faire la conquête de la tradition contre le conformisme qui est en train de la neutraliser. » Plus qu’un philosophe, c’est un poète du concept, un excitateur électrique. Qui pense en images autant qu’en discours, « une image qui brille tel un éclair » et « menace de disparaître avec chaque présent qui ne s’est pas reconnu comme désigné en elle ». Il ne faut pas chercher à le décrypter analytiquement, à traduire mot à mot sa pensée. Il faut saisir l’esprit de cet esprit.

Vous êtes retourné sur ses traces à Port-Bou. Qu’avez-vous trouvé  ?

Ce charmant petit village de pêcheurs coincé entre la mer et la montagne a la caractéristique étonnante de contenir une énorme gare, vide aujourd’hui, mais, à l’époque, très active. Porte d’entrée ferroviaire en Espagne, on y opérait le transbordement de tous les trains qui venaient du continent. Car Franco avait toujours veillé à ce que l’écartement des rails ne soit pas les mêmes en Espagne et en France. Nuit et jour, on entendait à Port-Bou le bruit de fer des boggies – un bruit alors associé à l’angoisse. Se sauver par le train, être contrôlé dans le train, être emporté par le train, c’était l’obsession de tous, migrants, résistants, déportés. Pour Benjamin également, qui avait été convoyé à travers toute l’Europe. Or, dans la pension de Port-Bou où il a passé sa dernière nuit, se mêlait au bruit des locomotives celui du carillon d’une petite église située juste à côté, qui sonnait tous les quarts d’heure. La combinaison de ces deux sons, technologique et théologique, m’est apparue comme un court-circuit étrange qui résume le destin de cet homme partagé entre les rails et les carillons, entre le matérialisme historique et le messianisme. Toute sa vie, Benjamin est resté partagé entre Gershom Scholem le kabbaliste et Bertolt Brecht le stalinien, qui furent ses deux grands amis. Scholem n’arrêtait pas de lui écrire  : « Viens à Jérusalem, c’est là que cela se passe. » Brecht lui opposait  : « Abandonne tes vieilles lubies de l’Ancien Testament et de la kabbale, viens du côté du prolétariat. » Il a essayé de construire une passerelle entre ces deux mondes. À Paris, capitale du XIXe siècle capitaliste et technologique, il déambule dans les passages commerciaux comme dans une cathédrale gothique, pleine d’esprits et de fantômes. Personne ne le comprend à l’époque. Il n’avait peut-être pas la clarté et l’agilité nécessaires, mais il avait raison sur le fond. C’est là, dans cet entre-deux entre le technologique et le théologique, qu’est la clé de l’histoire.

Benjamin affirme que « le matérialisme historique doit s’assurer les services de la théologie » et que les historiens doivent se débarrasser de leur « putain » préférée, « nommée il était une fois ». Que veut-il dire  ?

Benjamin est un prophète brouillon et compliqué. Il cherche à déjouer les pièges du positivisme et du scientisme du XIXe siècle en interrogeant l’idée du progrès conçu comme un temps « homogène et vide » dans lequel chaque étape trouve sa place annoncée – une conception qui exclut les boucles récursives qui sont le secret le plus profond de l’histoire. Ce qui eut lieu une fois ne reviendra pas une deuxième et une troisième fois, prétendent les historiens positivistes et tous ceux qui croient qu’il y a un sens de l’histoire. Contre ces illusions, Benjamin en appelle à un nouveau mode de raconter l’histoire où le sens jaillirait de l’association du présent et du passé. Avant d’être un discours, l’histoire est faite d’images, de flashs. Elle est disruptive. C’est d’ailleurs ainsi que j’ai conçu l’opéra que j’ai consacré à Benjamin, comme une série de flashs que le spectateur doit assembler librement pour qu’ils prennent sens. Constatant la faillite du schéma des Lumières qui fait coïncider le progrès technique et le progrès moral, Benjamin prend acte de l’absence de garantie objective au projet d’émancipation. C’est devenu une évidence. Cela ne l’était pas dans les années 1930 et celui qui osait le dire passait pour réactionnaire. Benjamin avance ensuite que le marxisme ne peut se passer du messianisme dont il est un sous-produit. Il en appelle à un ressourcement dans les grandes annonces religieuses. Chaque seconde devrait redevenir « la petite porte par laquelle peut entrer le Messie ». Là où les marxistes se projettent dans un avenir eschatologique, il fait du passé l’objet de cet accomplissement  : chargeant l’historien, le mémorialiste, le romancier ou le cinéaste de la mission de raconter et par là même de racheter toutes les injustices du passé dont les victimes attendent réparation. La mémoire comme tremplin et le futur comme exaucement du passé. « Le passé est chargé d’un indice secret qui le désigne pour la rédemption. Ne sommes-nous pas nous-mêmes effleurés par un souffle de l’air qui a entouré ceux qui nous ont précédés  ? Si tel est le cas, alors il existe un accord secret entre les générations passées et la nôtre. Alors nous avons été attendus sur Terre. Alors nous est donnée, comme à chaque génération, une faible puissance messianique sur laquelle le passé a une prétention. » Autrement dit  : on ne s’en tirera pas sans la mémoire. Qui peut être la pire et la meilleure des choses.

« Nous errons stratégiquement parce que nous avons perdu la conscience historique. On est otage et esclave de l’instant »( Régis Debray )

Quelle est l’actualité de cette thèse  ?

Qu’est-ce que le retour du religieux sinon une insurrection de la mémoire  ? Benjamin a senti qu’il ne fallait pas jeter par-dessus bord l’héritage prophétique. Aujourd’hui, il nous encombre. Mais c’est une raison de plus pour s’y intéresser. L’humanité en marche, oui, mais, sur un certain plan, en marche arrière, le symbolique au rebours du technique. Un rapide regard sur le présent permet de constater un peu partout que l’humanité se dirige vers l’avenir en marche arrière. C’est parce que nos gouvernants n’ont pas regardé le passé qu’ils ont créé en Afghanistan, en Libye, en Syrie et ailleurs le chaos que l’on sait. S’ils avaient examiné l’histoire, la culture, l’anthropologie de ces pays, peut-être auraient-ils été moins imprudents. Nous errons stratégiquement parce que nous avons perdu la conscience historique. On est otage et esclave de l’instant. La télévision a tué la vision. Et là où il n’y a pas de rétrovision, il n’y a pas de prévision.

Benjamin transportait avec lui la reproduction d’une petite aquarelle de Paul Klee, l’Angelus Novus. Il y fait référence comme à l’« Ange de l’Histoire » dans sa neuvième thèse. Que vous inspire-t-elle  ?

C’était son fétiche. Il l’avait posée sur la table de nuit avant d’avaler ses cachets de morphine. Elle illustre ses thèses paradoxales sur l’histoire d’hier et d’aujourd’hui. L’Ange de l’Histoire regarde en arrière pour marcher vers l’avant, et on peut se demander si notre rejet des arrière-plans et des toiles de fond tant spirituelles qu’historiques ne nous condamne pas au surplace. Nous voilà à nouveau dans la tempête, et un monceau de ruines se profile sous nos yeux. Le processus de décivilisation qui pourrait bien s’enclencher demain nous met au défi de tenir ferme sur nos deux pieds, lucidité et laïcité. Notre bonne vieille modernité ayant glissé du côté des Antiquités, l’ordre du jour a changé, en effet. Il ne consiste plus tant à changer le monde qu’à l’empêcher de se défaire et de partir en morceaux. Le genre d’urgences qui mérite bien une mobilisation générale, parce qu’il relève non de la chimère mais de l’instinct de conservation. Benjamin fait partie de ces avertisseurs dont Éluard disait que « si l’écho de leur voix faiblit, nous périrons ». Faire entendre sa corne de brume, je veux dire son SOS, ne paraît pas un service inutile, si ce Cassandre peut nous servir de réveille-matin pour mieux déchiffrer l’actualité et nous rendre enfin contemporains du temps présent.