Blog-note de jef safi

s’ e n t r e - t e n i r

avec . . Yanis Varoufákis & Jon Elster
Faites vos jeux . . Rien ne va plus ?

P.M. n°89 de o5/2o15

mercredi 29 juillet 2015

Face à la crise de la dette, Athènes et l’Europe balancent entre deux options, la coopération ou la défection. Cette alternative est aussi au cœur de la théorie des jeux, spécialité de Yánis Varoufákis, ministre grec des Finances. Il a accepté de converser avec le philosophe Jon Elster, qu’il lit et admire depuis longtemps. Au-delà de la raison économique, ils mesurent ensemble le poids des émotions et de l’Histoire.

Alors que la nuit tombe sur l’Acropole, j’arpente les ruelles du quartier de Pláka en direction de la place Syntagma où se font face le bâtiment néoclassique du Parlement grec et la tour moderne du ministère des Finances. J’ai rendez-vous avec le ministre Yánis Varoufákis. Brillant économiste et spécialiste de la « théorie des jeux », il a accepté d’avoir une conversation téléphonique avec le philosophe de l’économie Jon Elster, qui se trouve à New York. À Athènes, les stigmates de la crise sont visibles  : dans certains jardins, des jeunes ont dressé des tentes et cultivent des potagers de fortune  ; aux terrasses des cafés, des personnes âgées proposent des paquets de mouchoirs contre quelques euros  ; à l’entrée du ministère, une installation porte la trace de la mobilisation des cinq cents femmes de ménage qui officiaient là-bas avant d’être licenciées sous la pression de la troïka, puis réintégrées. L’une d’elles, d’origine bulgare, a même été élue députée européenne. De l’avis unanime, tout se passe comme si, dans sa confrontation avec l’abîme – faillite collective, sortie de l’euro, chômage de masse et précarité généralisée –, la Grèce était en train d’inventer une nouvelle manière de faire de la politique, en rupture avec les usages d’une caste qui négociait les suffrages du peuple contre des privilèges. Mais tous les Grecs sont déchirés entre l’exigence de réduire leur dette et celle de rester dans l’Europe, le besoin de mettre fin à l’austérité qui étrangle la population et la promesse de restaurer leur dignité. Les Grecs ont-ils intérêt à coopérer avec les Européens  ? En ont-ils les moyens  ? Ou doivent-ils jouer la carte de la défection  ? Quant aux Européens, ont-ils raison de pousser les Grecs dans leurs retranchements  ? Après deux heures d’une discussion passionnante où il a été autant question d’histoire, de morale et de stratégie que d’économie, Yánis Varoufákis me saisit le bras  : « Vu la situation, on va me reprocher de perdre mon temps à parler avec des philosophes. Mais j’aime tellement cela. Ils y voient plus clair. » En sortant du ministère des Finances, je rejoins les flancs du Parthénon, où il y a deux mille cinq cents ans, un certain Solon forgeait les premières institutions démocratiques… et annulait les dettes des classes populaires. L’Histoire se répétera-t-elle  ?

Yánis Varoufákis  : Je ne suis pas un politicien professionnel. J’ai été un théoricien de l’économie toute ma vie, ma spécialité est la théorie des jeux. Je suis entré en politique il y a deux mois et demi. Je me définis comme un « marxiste erratique » dans la mesure où je considère qu’en conférant à sa théorie le statut d’une science de la société et de l’histoire, Marx porte une responsabilité dans l’autoritarisme d’une partie de la gauche. Mais je reste convaincu qu’il a livré l’une des visions les plus pénétrantes du capitalisme. Chaque fois que je regarde par la fenêtre, je suis confronté aux contradictions qu’il a pointées.

Jon Elster  : Je me présenterais plutôt comme un marxiste « fané ». Mon marxisme a même « fané avant d’avoir pu fleurir ». J’ai grandi en Norvège. Mon père était le porte-parole du parti travailliste. Quand je suis venu à Paris, j’ai rédigé une thèse sur Marx avec Raymond Aron pour savoir si j’étais marxiste, et j’ai découvert que je ne l’étais pas. Je suis devenu marxologue. Depuis, je réfléchis sur le choix rationnel qui suppose que la raison et l’intérêt gouvernent nos choix. J’ai développé une critique interne de cette vision de l’homme « rationnel et intéressé » qui ne correspond pas à la manière dont les individus se comportent dans la vie, ni à leurs motivations. C’est pourquoi je suis curieux de savoir ce qui a motivé un universitaire tel que vous à s’engager en politique  ?

Y. F.  : Quand on est marxiste, n’est-on pas nécessairement engagé en politique  ? Ma famille est le résultat de la guerre civile qui a déchiré la Grèce. Mon père a grandi au Caire où il a reçu une éducation française… Voltaire, Rousseau, Robespierre – son idole. Il a migré en Grèce en 1946, juste avant que la guerre civile ne redémarre. Suite à un conflit avec la direction de l’université sur les droits d’inscription, les services secrets l’ont capturé et lui ont demandé de signer un document où il dénonçait le communisme. Son refus lui a valu de passer trois ans et demi dans un camp. À sa fermeture, en 1951, il est retourné à l’université où il a rencontré ma mère. Elle avait rejoint une organisation fasciste. Son boulot  ? Surveiller mon père. Et me voilà  ! (Rires.) Avec le temps, ils ont appris à être plus tempérés dans leurs engagements, mais lorsqu’un conflit surgissait, ma mère lançait à mon père  : « Espèce de foutu communiste  ! » Et mon père répondait  : « Sale fasciste  ! » Tout cela pour dire que ma conscience politique a été précoce.

J. E.  : Mais comment vous êtes-vous retrouvé chez Syriza, vous qui êtes comme moi un universitaire éloigné de la vie politique  ?

Y. V.  : En 2008, après l’effondrement de Wall Street, l’économie grecque fut la première à s’écrouler. J’ai alors acquis la conviction que les plans de sauvetage débouchaient sur une impasse. Face à la menace de faillite des banques, l’Europe a réalisé le plus grand prêt de l’Histoire – sous condition d’austérité. Cela ne peut pas marcher. Si vous vous mettez sur le dos le plus grand prêt de l’Histoire, dans un contexte de revenus en baisse, vous vous condamnez à répéter l’expérience des années 1930. Très vite, les nations s’affrontent et les extrêmes surgissent. Comme je considérais que les réponses apportées n’étaient pas les bonnes, je suis entré en politique.

J. E.  : Je m’intéresse de près à la crise européenne, mais je ne suis pas économiste. L’économie financière m’apparaît comme un mélange inextricable d’économie, de psychologie et de politique – ce qui la rend impossible à comprendre.

Y. V.  : Vous prétendez ne pas être économiste  ? Permettez-moi de ne pas être d’accord  ! Je vous lis depuis longtemps. J’ai encore en tête les critiques imparables que vous formulez, dans Ulysses and the Sirens [« Ulysse et les sirènes », 1984, non traduit], contre l’inconsistance du principe de maximisation de l’utilité. Quiconque a écrit un tel texte n’a pas le droit de prétendre qu’il n’est pas économiste et qu’il ne comprend rien à la finance  !

« Dans la crise grecque, l’influence des émotions liées à la mémoire historique me frappe »
( Jon Elster )

J. E.  : Je m’intéresse au rôle des émotions dans le comportement des individus. Dans la crise grecque, l’influence des émotions liées à la mémoire historique me frappe. Les Allemands n’oublieront jamais l’hyperinflation des années 1920, et les Grecs les atrocités commises par les Allemands pendant l’occupation. Ces mémoires douloureuses ont produit des émotions, voire des obsessions, dont il est très difficile de se débarrasser pour parvenir à un bon accord. Les émotions induisent les individus et les peuples à penser et à se conduire de manière irrationnelle. Elles affectent à la fois la capacité d’évaluer les risques et le degré d’aversion au risque.

Y. V.  : Ce n’est pas à cause de l’hyperinflation que le nazisme a gagné dans les années 1930, mais à cause du chômage de masse. Dès 1931-1932, l’hyperinflation avait été vaincue, le Reichsmark remplacé et les prix stabilisés, alors que le parti nazi ne dépassait pas les 10 % aux élections. Hjalmar Schacht a alors mis en place sa politique d’austérité qui a fait exploser le chômage et les nazis ont remporté des victoires électorales. Du côté grec, je ne crois pas non plus que nous soyons obsédés par l’occupation. Face aux Allemands, c’est notre dignité que nous défendons.

J. E.  : Mais n’est-ce pas vous qui avez remis à l’ordre du jour dans les négociations le prêt imposé par les Allemands aux Grecs pendant l’occupation  ?

Y. V.  : C’est un cas unique dans toute la Seconde Guerre mondiale… Il existe un document fascinant à la Banque centrale de Grèce, rédigé et signé par l’armée allemande. Ils ont pris une énorme somme d’argent pour financer les dépenses de l’occupation. Avant de partir, ils ont laissé un contrat signé où ils s’engageaient à rendre cet argent et précisaient à quel taux – il n’y a que les Allemands pour faire une chose pareille  ! Ce contrat, nous l’avons encore. Je ne demande pas que les Allemands remboursent l’intégralité. Mais si madame Merkel voulait venir à la Banque centrale d’Athènes et nous donner un euro symbolique en lieu et place de cette dette, ce serait déjà bien.

J. E.  : Nous sommes en présence de deux contes moraux. L’un dit que les Allemands devraient se conformer à leur promesse de l’occupation, l’autre que les Grecs devraient payer la totalité de leur dette.

Y. V.  : Échangeons un euro pour un euro. Ou un pour vingt. Ce qui compte, c’est que cela fasse l’objet d’un règlement. Quand le gouvernement allemand soutient que les réparations de guerre ont été réglées, je demande  : quand  ? par qui  ? La dette, rétorquent-ils, a été effacée lors de la réunification allemande. Légalement, ce n’est pas vrai. Dans les années 1950 et 1960, les Allemands affirmaient  : « Nous ne paierons pas avant que les deux Allemagne ne soient réunifiées. Il n’y a pas de raison que l’Ouest paie pour l’Est. » En 1991, au moment de la réunification, la Grèce a été exclue des tables de négociations. Et rien n’a été payé.

J. E.  : Il faut éviter de moraliser les enjeux.

« Quand on me dit que mes dettes sont sacro-saintes et que les dettes des autres ont été effacées, cela ne passe pas » ( Yánis Varoufákis )

Y. V.  : Je suis contre la moralisation, en particulier en ce qui concerne la dette. C’est non éthique. Et non économique. Mais quand on me dit que mes dettes sont sacro-saintes et que les dettes des autres ont été effacées, parce qu’ils l’ont décidé de manière unilatérale, cela ne passe pas.

J. E.  : Il faudrait aussi arrêter de laisser le passé contaminer le présent.

Y. V.  : Mais je ne crois pas qu’il faille se débarrasser de la mémoire historique.

J. E.  : Aucune des deux parties ne devrait exiger le respect absolu des contrats passés.

Y. V.  : Sur ce point, je rejoins Hannah Arendt. Dès lors que, au moins un Allemand est mort à Auschwitz, le peuple allemand ne peut être considéré comme collectivement responsable du nazisme. De même, tant qu’il y a un Grec honnête, le peuple grec ne peut pas être stigmatisé comme une bande de fainéants et de profiteurs. Je suis prêt à distinguer les responsabilités, à dissocier passé et présent. Mais mes interlocuteurs ne cessent de me dire  : une dette est une dette. Si c’est le cas, alors, une dette est une dette pour tous.

J. E.  : Dans les années 1920, Keynes écrivait  : « Faire des contribuables les esclaves des détenteurs d’obligations, c’est le début de la révolution. » Son affirmation est plus que jamais d’actualité.

Y. V.  : C’est ce que j’appelle « l’économie biblique ». Quand mes interlocuteurs pointent le doigt sur nous, je leur rappelle que pour chaque emprunteur irresponsable, il y a un prêteur irresponsable.

« La question de la responsabilité est essentielle. Qui est à blâmer ? » ( Jon Elster )

J. E.  : La question de la responsabilité est essentielle. Qui est à blâmer  ? D’abord ceux qui ont accepté que la Grèce entre dans l’Eurozone avant d’entreprendre des réformes structurelles. Les fonctionnaires de Bruxelles savaient que l’économie grecque était un panier percé. Ils l’ont intégrée en connaissance de cause au nom de l’Europe et de la démocratie. Ensuite, le gouvernement socialiste de Papandréou savait lui aussi que son pays était un panier percé, mais ils avaient leurs clients à servir et ils y sont allés en toute inconscience. Lors d’un séjour à Athènes, mon fils s’est fait mordre le mollet par un chien errant. Nous nous sommes rendus aux urgences et j’ai constaté que le soupçon du panier percé n’était pas un mythe  !

Y. V.  : Qui est à blâmer  ? Remontons à l’origine de la crise. Que s’est-il passé en Europe dans les années 2000  ? Après avoir lié leurs monnaies, les économies européennes ont développé une frénésie de prêts abusifs. Les banques françaises et allemandes sont venues dans les pays déficitaires du nord et du sud de l’Europe. Elles cherchaient des firmes, des gouvernements locaux, sur qui elles pourraient déverser des liquidités. Ces prêts étaient ensuite découpés en petits morceaux, assemblés en subtils lots financiers et revendus. L’idée étant que si vous les déversiez un peu partout, le risque s’annulait. Cela a abouti, en 2008, à la crise des subprimes. Quand ces emprunts ont mal tourné, ceux qui en avaient profité ont été mis en faillite. Le « sauvetage grec » a surtout servi à cela. Sur les 240 milliards que l’État grec a alors empruntés, 91 % a sauvé des banques. Les responsables de cette frénésie d’emprunts ont été « sauvés » via cet emprunt et des taxes nouvelles touchant des citoyens qui, eux, n’avaient rien emprunté. Ceux qui n’avaient jamais touché à la boîte de Pandore ont payé.

J. E.  : Pourquoi est-ce la Grèce qui a été sacrifiée  ?

« Surgit alors le mot de “dette” (Schuld) qui, en allemand, signifie faute, péché… et dette »
( Yánis Varoufákis )

Y. V.  : Imaginons que la Grèce n’ait pas intégré l’Eurozone en 2000, cela serait tombé sur l’Irlande ou sur le Portugal. Le problème vient d’une union monétaire qui a été mal configurée entre des pays déficitaires et des pays autosuffisants. Comment fonctionne une telle union  ? L’Allemagne vend des voitures à la Grèce, la Grèce achète des voitures à l’Allemagne, d’où une balance commerciale déficitaire. Les profits réalisés en Allemagne par BMW sont investis en Grèce. Comme cette dernière n’a pas d’industrie automobile, l’argent va dans l’immobilier et alimente une bulle. Puis survient la crise de 2008. Les pays déficitaires se retrouvent avec des dettes insolvables. Les banques allemandes forcent les contribuables allemands à prêter aux Grecs pour qu’ils puisent rembourser les banques allemandes. Surgit alors le mot de « dette » (Schuld) qui, en allemand, signifie faute, péché… et dette.

J. E.  : Le problème est d’autant plus insoluble que la dévaluation est exclue…

Y. V.  : … bien entendu. Même les libertariens américains sont d’accord avec moi sur ce point. Face à une crise de ce type, la solution libérale c’est  : liquider. Mais la Grèce ne possède pas sa propre monnaie, donc vous pouvez liquider – et c’est ce qu’on a fait  : les revenus ont chuté de 46 % et nous avons perdu près de 25 % de notre force de travail en chômage et en migration de masse –, mais si votre monnaie appartient à une banque étrangère et que, au même moment, vos dettes sont dans cette monnaie-là, le processus de dévaluation interne n’aide pas  ! Vos revenus rétrécissent, mais pas vos dettes  !

J. E.  : Si le poids de toutes ces erreurs successives a frappé la Grèce, n’est-ce pas aussi parce que les Grecs se sont comportés de manière irresponsable  ? Les élites n’ont-elles pas entretenu l’illusion d’une croissance artificielle  ?

Y. V.  : Elles ont vraiment cru que les « vices privés contribuent à la vertu publique » pour citer Mandeville et sa Fable des abeilles [1714]. Plutôt que de taxer le capital et de gérer le conflit entre travail et capital, ils ont estimé qu’il suffisait de lâcher la bride à la finance.

J. E.  : Je voudrais vous interroger sur la théorie des jeux, dont vous êtes un spécialiste. C’est une formidable boîte à outils pour comprendre la structure de l’interaction sociale, mais a posteriori, une fois que l’action a eu lieu. Par contre, il me semble dangereux de l’utiliser pour prédire le comportement des acteurs.

Y. V.  : Votre travail critique a beaucoup compté pour moi. Car la théorie des jeux révèle les limites de la rationalité que les économistes prêtent aux acteurs. Nous sommes des êtres sociaux  : les croyances dites de second degré – qui intègrent le point de vue de l’autre sur moi – ont un impact décisif. Dès le moment où vous élaborez des croyances sur ce que votre interlocuteur pense, les choses peuvent s’emballer  : vous essayez de deviner les croyances que l’autre forme concernant la manière dont vous allez agir – la Grèce qui essaie de deviner ce que l’Allemagne croit que la Grèce va faire –, mais plus encore les croyances morales sur ce que les autres croient que vous devriez faire – la Grèce qui essaie de deviner quelles sont les attentes morales des Européens sur la dette. Si vous intégrez les croyances de second degré, vous devenez dépendant de ce jeu d’anticipations mutuelles.

J. E.  : Je ne crois pas qu’il faille pousser le calcul des anticipations et la réflexion sur les croyances trop loin, car cela peut paralyser l’action… S’il fallait se référer à l’un des scénarios formalisés par la théorie des jeux, quel serait celui qui s’appliquerait le mieux à la Grèce  ? Certains ont invoqué le « dilemme du prisonnier », d’autres celui de la « poule mouillée » [lire encadré].

Y. V.  : Ces scénarios sont non coopératifs, alors que l’Europe est censée fonctionner sur la base de la coopération. Dans un jeu coopératif, nous avons la possibilité de parvenir à des accords contraignants, de parler librement. Dans un jeu non coopératif comme le dilemme du prisonnier, on ne se parle pas  : on ne peut choisir qu’entre coopération et défection. En Europe, j’essaie de convaincre mes interlocuteurs que nous sommes dans un jeu coopératif et non dans un jeu fermé. Nous n’avons plus le droit de bluffer. Quand je dis que nous finirons par sortir de l’euro, si nous devons accepter de nouvelles mesures d’austérité insoutenables, ce n’est pas du bluff.

J. E.  : Que pensez-vous du rapprochement entre les négociations sur la dette et le jeu dit de la « poule mouillée », dont l’essence est justement le bluff  ?

Y. V.  : Dans ce scénario, deux automobilistes – disons la troïka et mon gouvernement – avancent l’un vers l’autre. Le premier qui déviera est gagnant – il évite l’accident –, mais il gagne moins que celui qui a le courage d’affronter le risque de l’accident. Pour nous, dévier signifierait accepter les nouvelles mesures d’austé­rité, s’humilier en jetant notre programme anti-austérité. Pour la troïka, dévier signifierait nous laisser nous en sortir sans imposer davantage d’austérité. J’aime bien évoquer Jean Monnet. Selon lui, si l’on s’assoit l’un en face de l’autre à une table, en se fixant dans le blanc des yeux et en récitant une série d’arguments déjà préparés, les chances de parvenir à un accord sont minces. Tandis que si l’on s’assoit du même côté de la table et que l’on place le problème de l’autre côté, les chances de se mettre d’accord sont grandes. Dans le jeu, les joueurs ont une seule et même motivation  ; or, tout l’intérêt de la démocratie et de l’union entre démocraties tient à ce que les motivations soient malléables. La raison et l’argumentation doivent pouvoir infléchir les motivations pour les faire s’aligner, plutôt que de les traiter comme si elles étaient inamovibles. Voilà pourquoi je préfère laisser la théorie des jeux de côté.

J. E.  : Il y a deux obstacles types à l’application de la théorie des jeux. L’indétermination et l’irrationalité. Or il me semble que les acteurs sont moins rationnels qu’ils ne veulent bien l’admettre.

Y. V.  : J’ajouterais qu’il peut même y avoir un intérêt à feindre l’irrationalité. Si un acteur fait semblant assez longtemps et de façon convaincante, il y aura une probabilité positive que l’autre le voie comme irrationnel. On peut donc considérer qu’il n’est pas irrationnel de faire semblant de l’être…

« En Europe, j’ai l’impression que tout le monde continue de bluffer un peu » ( Jon Elster )

J. E.  : En Europe, j’ai l’impression que tout le monde continue de bluffer un peu. Ou, disons, que chaque partie est de mauvaise foi… Les Européens continuent de dire aux Grecs qu’ils doivent maintenir l’austérité, alors qu’ils savent qu’elle ne fonctionne pas. Et les Grecs font comme si il ne leur manquait qu’un peu de temps. Donc ils se mentent à eux-mêmes.

Y. V.  : Les Européens ne pensent pas tous de la même façon. La plupart ont pris conscience que l’austérité est un remède pire que le mal et que ce qui est arrivé à la Grèce risque de leur arriver. Ils ne font d’ailleurs plus confiance à leur gouvernement. Les Grecs ne se mentent pas à eux-mêmes, ils disent  : « nous essaierons de rembourser autant que possible, mais, pour cela, nous demandons une restructuration de la dette ».

J. E.  : Si l’on en vient sur le terrain des solutions, je crois que la meilleure issue serait que la Grèce accepte de faire défaut pour cinq ans, le temps d’entamer des réformes structurelles, comme la dérégulation d’une partie du marché du travail.

« Je préfère parler de restructuration plutôt que d’effacement de la dette »
( Yánis Varoufákis )

Y. V.  : Je préfère parler de restructuration plutôt que d’effacement de la dette. C’est quelque chose que font les banques à longueur de journée. Historiquement, le capitalisme n’aurait pas connu un tel essor sans les sociétés à responsabilité limitée. Si votre entreprise fait faillite, vous payez ce que vous pouvez avec les fonds de l’entreprise, mais vos enfants ont encore un toit.

J. E.  : J’ai un ami chinois, désormais célèbre professeur dans son pays, qui a écrit une dissertation pour l’université de Chicago, où il explique que le capitalisme, comme le socialisme, est fondé sur des contraintes budgétaires adoucies, au premier rang desquelles figure le principe de la faillite…

Y. V.  : Prenez les deux versions de Faust, celle de Marlowe et celle de Goethe. La différence entre les deux  ? Dans la seconde, la dette de Faust [envers Méphistophélès] peut être annulée. Que s’est-il passé entre les deux  ? Le protestantisme, qui a rendu possible le capitalisme et l’effacement des dettes. Même si les Allemands n’aiment pas qu’on le leur rappelle, leur miracle économique n’aurait jamais eu lieu si, en 1953, un « dictateur » bienveillant nommé États-Unis n’avait pas effacé la moitié de leur dette  ! Les Américains étaient-ils des êtres bienveillants  ? Non, ils ont compris que, pour que leur projet d’après-guerre fonctionne, il fallait qu’il y ait un pilier industriel au centre de l’Europe.

J. E.  : Mais l’effacement est-il suffisant  ?

Y. V.  : Non. Il faut deux choses  : effacer les dettes qu’on ne peut pas rembourser et trouver une façon d’attirer les investissements, ainsi que Roosevelt l’a fait avec le New Deal. J’ai officiellement appelé à la mise en place d’un plan de ce type à l’échelle européenne qui pourrait s’appeler le « plan Merkel ».

« L’Europe tend à considérer qu’elle est en droit d’exercer sur la Grèce une dictature bienveillante » ( Jon Elster )

J. E.  : Certains considèrent qu’il faut aller plus loin et envisager la sortie de la Grèce de la zone euro. Mais l’effet d’un « Grexit » [contraction de Grèce et d’exit] est totalement incertain. La question est donc  : comment décider en situation d’incertitude  ? Je me sens incapable de répondre. Mais je crois qu’il faut s’y confronter.

Y. V.  : Mes interlocuteurs me disent  : « L’Europe a fait son introspection, le problème grec a été circonscrit, la contagion sera donc évitée, on peut envisager une sortie de l’euro sans craindre pour le système. » Ma réponse est double. D’abord, cela signifie que l’enjeu du sauvetage était bien de sauver les banques françaises et allemandes, et non la Grèce. Maintenant qu’elles ont été renflouées, on peut nous jeter hors du système. Ensuite, le « Grexit » est une hypothèse hautement indéterminée. Comme le disait Hegel, les lois de l’indétermination sont elles-mêmes indéterminées. Quiconque prétend savoir ce qui se passera le jour où l’on nous poussera par-dessus la falaise raconte des sornettes et travaille contre l’Europe.

J. E.  : Ce qui est difficile, politiquement, c’est que la solution n’apparaisse pas comme une solution imposée, mais choisie. L’Europe tend à considérer qu’elle est en droit d’exercer sur la Grèce une dictature bienveillante.

Y. V.  : Passe pour la dictature, si elle est vraiment bienveillante. Le problème c’est que le remède de l’austérité n’est pas thérapeutique mais toxique. Au-delà de la leçon économique, il y a une leçon politique à tirer de cet échec. Dès l’instant où la dictature pointe son nez, que ce soit celle de la troïka ou celle du prolétariat, vous vous retrouvez dans une situation où les moyens (dictatoriaux) affectent la fin (éventuellement bénéfique) que vous poursuivez.

J. E.  : Revenons aux thérapies bénéfiques. Certains objectent que la solution dite du « haircut », de la « coupe de cheveux », soit l’effacement de 50 % de la dette grecque serait efficace, mais ils s’y opposent au nom du « hasard moral »  : en prenant en charge les dommages d’une personne ou d’une institution, vous encouragez tous les autres à avoir le même comportement risqué, à se sentir couverts. À l’instar d’un automobiliste qui serait incité à prendre des risques puisqu’il a une assurance qui couvre tous les dégâts qu’il peut causer. En l’occurrence, si la Grèce bénéficiait d’un effacement, ce serait une incitation pour les autres États à ne plus être vertueux dans l’équilibre de leurs comptes. Cela dit, je crois que le risque doit être couru.

Y. V.  : Il ne s’agit pas de donner à l’État grec un deal qui serait refusé aux autres, mais de proposer une solution structurelle qui profite à tout le monde. En 1993, Jacques Delors, alors président de la Commission européenne, était conscient de la difficulté d’une union monétaire sans union politique. Il a rédigé un rapport blanc proposant de créer des euro-obligations. L’un de mes amis était présent quand Delors a soumis cette proposition à Mitterrand. Après l’avoir écouté, Mitterrand lui a répondu  : « Jacques, je suis d’accord avec votre constat et la nécessité de votre remède, cependant Helmut [Kohl] et moi n’avons pas assez d’autorité politique pour aller au-delà de l’union monétaire. Mais quand dans dix ou vingt ans il y aura une crise très profonde, le succès de notre entreprise dépendra de votre remède ou alors c’est toute l’entreprise européenne qui s’effondrera. » Nous y sommes.

J. E.  : Il y a un acteur que nous n’avons pas encore évoqué  : le peuple grec. Or le gouvernement grec est face à un dilemme. La question est de savoir s’il y a un niveau possible de concessions suffisamment haut pour satisfaire l’Union européenne et suffisamment bas pour satisfaire l’électorat grec. Si ce n’est pas possible, l’issue logique serait de nouvelles élections et peut-être la victoire de l’extrême droite. Le seul espoir est qu’il y ait une ouverture possible pour des réformes capables de satisfaire ces deux contraintes.

Y. V.  : Passer des accords avec nos partenaires européens afin d’augmenter nos chances d’êtres réélus ne nous intéresse pas. Notre ligne rouge est claire  : nous voulons que l’accord, s’il a lieu, satisfasse trois critères. D’abord stopper le cycle de déflation de la dette – autrement dit, arrêter de mettre plus de gens à la rue. Ensuite, restaurer notre dignité – c’est-à-dire mener à bien nos projets de réforme sans être envahis par une armée de technocrates. Enfin, mettre fin à la « kleptocratie » qui domine la Grèce. Nous pouvons faire des compromis importants, mais nous ne nous compromettrons pas au point de renoncer à ces trois exigences.

J. E.  : En plus de la « kleptocratie », il y a la structure corporatiste de nombreuses professions grecques, telles que les pharmaciens, les notaires, les chauffeurs de taxi. Ne devriez-vous pas lutter contre le corporatisme  ?

Y. V.  : Plutôt que de viser les petites gens, je préférerais viser les cartels du pétrole ou les chaînes de télévision qui ne payent pas un centime à l’État grec pour utiliser les fréquences nationales. Si vous viviez ici, Jon, vous ne pointeriez du doigt ni les pharmaciens ni les chauffeurs de taxi.

J. E.  : Qu’en est-il alors du cliché selon lequel la Grèce est incapable de collecter ses impôts  ? Pensez-vous que des réformes fiscales ou politiques soient nécessaires  ?

Y. V.  : Absolument. Nous avons un vaste programme de réformes et nous aimerions vraiment pouvoir le mettre en place. Et croyez-moi, depuis deux mois, je m’y attelle jour et nuit.

J. E.  : Pour conclure, je voudrais vous dire combien c’est réjouissant de vous savoir ministre des Finances. J’ai pris un réel plaisir à échanger avec vous, alors que j’avais craint de marcher sur des œufs. Toute ma carrière, j’ai eu l’impression d’être un semi-professionnel dans ce que j’ai accompli. Or, ce soir je parle avec le ministre grec des Finances, un professionnel, mais encore une fois en tant que semi-professionnel. C’est sans doute mon destin…

Y. V.  : Sauf que vous parlez à quelqu’un qui a encore plus d’estime pour vous que vous n’en avez pour lui. Dans la préface de l’un de vos ouvrages, vous écrivez que vous êtes « à l’intersection de nombreuses failles ». C’est une formule que j’ai souvent reprise dans mes discours.

J. E.  : Je vous la cède volontiers. Elle convient parfaitement à la situation qui est la vôtre.

. ./. .

La théorie des jeux selon Jon Elster

La théorie des jeux est une modélisation de l’interaction sociale destinée à comprendre comment, dans une situation donnée, l’action optimale d’un agent dépend des anticipations qu’il forme sur le comportement d’un autre. Quatre grands scénarios se distinguent  :

1. La bataille des sexes

Un homme et une femme veulent sortir ensemble, mais ils ont oublié l’activité qu’ils ont prévu de faire et ne peuvent communiquer. L’homme préfère le football, la femme l’opéra. Que faire  ? Soit chacun choisit son activité préférée, et ils ne sont pas ensemble (0 / 0), soit l’un choisit l’activité de l’autre pour être ensemble (1 / 2 ou 2 / 1), mais il ne maximise pas sa préférence.

2. Le dilemme du prisonnier

Deux prisonniers ne pouvant communiquer ont le choix entre trois attitudes  : A dénonce B (et A est libre tandis que B écope d’une peine de dix ans)  ; A et B se dénoncent mutuellement (et ils écopent de cinq ans)  ; A et B refusent de se dénoncer (et écopent de cinq mois). Alors qu’ils auraient intérêt à coopérer, chacun tend à trahir l’autre, dans la crainte d’être trahi. C’est le seul jeu où il n’y a qu’un seul équilibre, celui d’une double défection (1 / 1).

3. Le jeu de la poule mouillée

Deux voitures avancent en sens contraire sur une route à une seule voie. Celui qui dévie évite l’accident mais gagne moins que celui qui prend le risque de l’accident et est sauvé par l’autre (3 / 1 et 1 / 3).

4. Le jeu de l’assurance

Deux États pensent à vacciner leurs citoyens. Si l’un ne les vaccine pas, mieux vaut que l’autre ne le fasse pas non plus, étant donné le coût de la vaccination. Sont-ils donc incités à faire vacciner leur population  ?

Matrices des gains

Les matrices de gain représentent les gains de chacun en fonction de son choix et de celui de l’autre. Plus le chiffre est élevé, plus cette situation est préférable pour l’agent. Une paire d’équilibre (les chiffres en bleu) est constituée par des choix optimaux l’un contre l’autre. Une grande leçon de la théorie des jeux est que ce qui est optimal pour deux personnes (donc pour la collectivité) souvent ne coïncide pas avec ce qui est rationnel individuellement. Une autre est que dans un jeu à plusieurs équilibres le choix rationnel des agents peut être indéterminé.

C  : coopération / D  : défection

Dans chaque case, le premier chiffre est le gain pour l’agent qui choisit verticalement, et le second gain pour celui qui choisit horizontalement. Ainsi, dans le dilemme du prisonnier, il est dans l’intérêt de chaque agent de choisir D, quoi que l’autre fasse. Dans le jeu de l’assurance, il est dans l’intérêt de chacun de choisir C, si et seulement si l’autre en fait autant. Dans la poule mouillée, il est dans l’intérêt de chacun de choisir C, si et seulement si l’autre ne le fait pas. Dans la bataille des sexes, il peut y avoir plusieurs stratégies coopératives.