Blog-note de jef safi

s’ e n t r e - t e n i r

avec . . Anne Sauvagnargues
Sur l’évolution créatrice d’Henri Bergson

au regard de Leibniz, Deleuze, Merleau-Ponty et Simondon . .

samedi 19 février 2011


Anne Sauvagnargues - 01/03 envoyé par europhilosophie.

"Matière et durée", deux conceptions de la multiplicité.

Je voudrais insister sur les rapports que fixe Bergson entre matière et pensée. C’est à dire également, entre vie et durée, entre intelligence et conscience, spécialement dans ce très beau texte qu’est l’Evolution Créatrice. Je voudrais en parler également en explorant le sillage phosphorescent que cette oeuvre trace dans la philosophie française du XXe siècle, en donnant au problème de la vie et à celui du devenir, la force d’un problème constituant pour la philosophie dans les oeuvres de Merleau-Ponty et de Canguilhem, dont je ne parlerai pas ici, mais également dans les oeuvres de ?Ruyère ?, de Simondon, deux philosophes injustement méconnus, et dans l’oeuvre de Deleuze qui a tellement contribué à la nouvelle découverte de Bergson à la fin du XXe siècle.

Il s’agit moins avec Bergson d’un vitalisme un peu suave, plein de ces intuitions admirables mais un peu fuyantes - dont Bergson portait le crédit, mais un peu mitigé, à Plotin - que d’un problème qui forme le noyau actif de toute philosophie du devenir comme changement, comme apparition du nouveau, c’est à dire comme création. Comment en effet penser ce qui change, comment penser ce qui change tout le temps. Et bien, "comme une hétérogénéité qui dure." La durée est une telle hétérogénéité persistante, un devenir qui dure, un changement continuel.

La philosophie de Bergson consiste en la détermination croissante de cette hétérogénéité et cela fait apparaître la matière, et non pas seulement la durée, comme l’un des problèmes constituant ce cette philosophie. En effet, la durée considérée comme hétérogénéité, d’abord comme hétérogénéité interne pour la conscience - qui fait l’objet des premiers textes de Bergson dans les données immédiates en 1889 - elle fuse selon les deux vecteurs adverses co-existants de la matière comme perception, de la mémoire comme souvenir - avec Matière et Mémoire - avant d’être resaisie en 1907 dans l’Evolution Créatrice, comme une hétérogénéité qui n’est plus seulement interne à la pensée, à la conscience du penseur, mais comme une hétérogénéité qui doit être saisie comme hétérogène à la pensée elle-même, comme mettant en oeuvre le rapport entre pensée et matière dans l’expérience de la vie.

Ainsi on peut lire l’oeuvre de Bergson comme une extériorisation croissante de la question de la vie ou la durée passe d’une durée interne au psychisme du penseur, à une durée externe, vitale d’abord, et ensuite sociale avec les deux sources de la morale et de la religion." Ainsi, l’histoire de la vie est l’objet de cette philosophie. Et avec l’histoire de la vie, ce dont il s’agit, c’est de définir philosophiquement une durée qui change. Or, définir philosophiquement cette hétérogénéité, c’est produire un concept du pluriel, du différent. Qu’est-ce que le pluriel ? Qu’est-ce que le différent ? C’est une multiplicité qui change.

Avec Deleuze, on peut considérer qu’il est crucial, dans la philosophie de Bergson, de distinguer, comme il le fait dans les données immédiates de la conscience, un double statut de la multiplicité. En effet, avec Bergson, la question n’est plus celle du rapport "entre Un et Multiple", la question est celle de deux statuts distincts de la multiplicité. Une multiplicité continuellement en devenir, une multiplicité substantive, qui change de nature et qui est celle de la durée d’un coté, et de l’autre coté une multiplicité quantitative, spatiale et matérialisée, qui est la multiplicité prise dans la matière, prise dans les catégories spatialisantes que Bergson ne cesse de critiquer. La question du rapport entre ces deux multiplicités, pose la question du rapport entre pensée et matière. Et elle la pose en des termes qui font du problème de l’individuation la question clé de cette philosophie. En effet, ce double sens du multiple, multiplicité substantive de la durée continue indivise changeante et subjective d’un coté, et de l’autre coté cette multiplicité spatialisante actuelle objective et discrète discontinue de l’autre, se pose sur les doubles plans de la pensée et de la vie. Cette dualité, de ces deux multiplicités, transforme la question de la connaissance autant que l’ontologie de la vie.

commentaire t’CG : de la monade au phénome

Cette dualité correspond d’abord à un problème méthodologique, c’est à dire au problème méthodologique des définitions des catégories du penseur. Mais elle correspond également à une tentative pour écrire l’histoire cosmologique de la vie, et c’est cette tentative qui commande la lecture du 3e chapitre de l’évolution créatrice dont je vais vous parler maintenant. Elle commande également la postérité de la philosophie de Bergson dans la philosophie française et elle la commande dans le vitalisme contemporain à travers les notions de forme et de matière, à travers les notions d’individuation, et surtout à travers les rapports entre l’individuation vitale et sensorimotrice qui relèvent de la multiplicité quantitative, d’un coté et de l’autre cette subjectivité capable d’appréhender la multiplicité indivise de la durée dont Bergson nous dit bien qu’elle est indivise parce qu’elle change continuellement. C’est donc qu’elle est création et c’est en cette création que Bergson définit cette totalité qui n’est pas donnée, cette totalité qui est ouverte, cette totalité qui se transforme perpétuellement, c’est à dire la conscience.

Venons-en maintenant à l’étude des deux multiplicités. Les deux sens de cette multiplicité correspondent aux deux directions de la durée, à ses phases énergétiques. D’un coté, la multiplicité quantitative, entropique, matérielle, discrète, statique, relève des unités réifiées par l’intelligence, et de l’autre, la multiplicité qualitative, virtuelle, en devenir, relève de la durée telle qu’elle est saisie par l’intuition. Ce double sens du multiple doit d’abord se déterminer selon une opposition qui est celle du "tout fait" quantitatif et du "ce-faisant" qualitatif. La multiplicité de juxtaposition , dit Bergson, est une multiplicité du participe passé, une multiplicité de l’élan refroidi, épaissi dans la matière, saisi, cadré, ralenti, à travers les cloisons réifiantes et la spatialisation spontanée de notre intelligence. La multiplicité qualitative est celle de l’élan, de la création, du devenir en acte.

Comment comprendre cette dualité ? Au moins de trois manières.

Première manière, qui correspond à une lecture convenue de Bergson, c’est celle qui consiste à dire qu’il y a passage de la multiplicité qualitative à la multiplicité quantitative, que ce passage est celui de la création, comme nature naturée. L’élan refroidit, se scinde et se sépare en matière et en pensée. Le passage de la multiplicité qualitative à la multiplicité quantitative relève alors d’une création, d’un émanentisme qui fait de la vie, à la fois, le problème de la répétition à travers la différence, le problème d’une transmission de caractères à travers l’hérédité. Qui fait de la vie une instance de répétition, mais en même temps qui montre que l’évolution biologique n’est pas seulement la répétition du même, qu’elle est irréductible à la composition des mêmes causes, et que pourtant, elle montre clairement comment l’énergie retombée, entropique, refroidie, de l’élan vital, se stabilise à travers les formes vitales, explose, détruit les formes vitales les unes après les autres, et se poursuit dans son élan créateur. Selon cette conception, plotinienne si l’on veut, où la matière apparaît non seulement comme l’extériorité de l’élan vital mais aussi comme son exténuation. Selon cette lecture l’individuation est à la fois une chute entropique, une chute énergétique, en même temps qu’elle est une chute ontologique dans laquelle le créé se substitue à l’infinie puissance de la durée créatrice. Mais cette chute nécessaire, puisqu’elle permet à la création d’exister (d’avoir lieu), cette chute nécessaire est en même temps regrettable. Ainsi, la métaphysique comme intuition remonte la pente que la physique descend, et elle double la cosmologie matérielle d’une psychologie, en conférant à la matière le rôle traditionnel d’un obstacle.

Première lecture de Bergson à laquelle j’oppose immédiatement une deuxième lecture des deux multiplicités qui m’intéresse beaucoup plus. Une deuxième lecture selon laquelle les deux multiplicités, la quantitative et la qualitative, sont coexistantes, toujours. Co-existantes sur le mode énergétique, d’une diffusion, d’une différentiation énergétique qui s’accompagne immédiatement de son entropie et de sa néguentropie, c’est la vie. Ainsi, deuxième lecture possible, on peut raidir cette position moniste, et insister sur le fait que les deux multiplicité co-existent toujours, la création est "faite" en même temps qu’elle est "ce-faisant". Le rapport entre durée et matière n’est pas seulement celui d’une exténuation, n’est pas seulement celui d’une inversion, c’est celui d’une co-existence vibrante, c’est à dire d’un changement en quoi consiste la création, matérialisée, de la durée continuée, en quoi consiste la vie. Cela change complètement le statut de la matière. La matière n’est plus seulement une extériorisation, elle n’est plus seulement une exténuation, une fatigue, elle devient à rebours unité de contraction et de détente, elle devient tension et relâchement, elle devient création incarnée. Bergson donne aussi beaucoup d’éléments qui vont dans le sens de cette lecture moniste. En fait, toute "l’évolution créatrice" sert à mesurer la co-existence contrastée de ces deux valences simultanées que sont la contraction et la détente, et qui font apparaître pensée et matière, durée et incarnation corporelle, sur un mode rythmique comme unitaire et séparé.

Cette dualité des multiplicités correspond à une troisième lecture, de Bergson, qui est celle qui m’intéresse véritablement, à laquelle je vais directement, et qui consiste à dire que la différence entre multiplicité quantitative, spatialisante, de la matière réifiée, cadrée par nos catégories, et multiplicité qualitative, continue de la création, ne sont en fait que deux modes possibles, que deux modes temporels possibles de lecture de l’élan vitale, et qu’il s’agit finalement de la différence entre l’intelligence sensorimotrice qui stabilise le devenir, et qui crée de toute pièce cette multiplicité quantitative d’un coté, et de l’autre l’intuition de la durée, capable de saisir l’élan créateur dans sa puissance continue et indivise. Ainsi, la différence entre ces deux multiplicités, n’est pas une différence qui tient à l’opposition entre matière et esprit, c’est une différence sensorimotrice qui tient à notre capacité de lire la réalité, à notre existence sensorimotrice.


Anne Sauvagnargues - 02/03envoyé par europhilosophie.

C’est ce qui explique la génèse simultanée de l’intelligence et de la matière dans le chapitre III de l’Évolution Créatrice. Pourquoi y a-t-il genèse simultanée de l’intelligence et de la matière ?

Parce que les corps bruts sont taillés dans l’étoffe de la matière par notre perception. La multiplicité quantitative s’avère alors le miroir de notre action, elle est obtenue par cadrage, par centrage, c’est un effet sensorimoteur. La cause génératrice de l’intelligence doit être restituée dans le rapport qui lie tel vivant intelligent, immatériel, vivant, sensorimoteur, c’est à dire tel matière incarnée, comme un centre d’action. Dans le rapport qui lie ce centre d’action au monde vivant et matériel dans lequel il s’établit et qu’il cherche à maîtriser.

Ainsi, le rapport entre les deux multiplicités tient à cette conversion, à cette torsion. Et on comprend bien pourquoi la conscience, doit se retourner brusquement contre la poussée vitale qu’elle sent derrière elle, pour obtenir une vision intégrale, quoiqu’évanouissante, une vision qui n’est plus sous-tendu par l’arc sensorimoteur, une vision qui n’est plus tendue par ce moteur d’action, mais qui est capable de se re-situer à la fois dans la connexion indéfinie, fluide, continue, indivise, de la matière, et dans la durée.

Ainsi, la dualité entre matière et durée ne relève pas d’un déficit ontologique, mais d’une vibration entre notre individuation actuelle, notre pointe sensorimotrice, et la manière dont notre subjectivité est capable de comprendre le temps. Ces deux approches, perception quantitative d’un coté, vision qualitative de l’intuition de l’autre, sont valables en même temps selon que la conscience finie, lancée à travers la matière, c’est à dire la vie dans son actualité sensorimotrice, dans son individuation vitale, fixe son attention sur la matière qu’elle traverse, axe sensorimoteur, où sur son propre mouvement vital elle se fait multiplicité quantitative ou multiplicité qualitative. La multiplicité elle-même connaît ce double mouvement phasé. Toute multiplicité est toujours substantive car c’est seulement pour la conscience finie que les cloisons, les arrêts, les coupes, ont une réalité, réalité purement pragmatique. C’est pourquoi chez Bergson, la matière est mems momentanea, comme chez Leibniz. Telle est la raison pour laquelle la différence entre ces deux multiplicités tient au problème de l’individuation.

En effet, la multiplicité quantitative est due à l’individuation sensorimotrice. Elle est due à la manière dont la conscience se fait centre d’action. Elle est due à la manière dont la conscience, centre d’action, insère sa pointe sensorimotrice dans la matière, créant une indétermination qui est à la fois la condition d’une libération de la conscience et la manière dont l’intelligence réifie et stabilise le devenir. De sorte que, il faut dire à la fois, que le centre d’action sensorimoteur crée cette multiplicité quantitative qui crée tellement de problèmes à la philosophie, mais qu’elle crée cette multiplicité quantitative au sens d’un interstice, d’un écart, d’une coupure, qui font des lignes spatialisantes de la matière réifiée dans l’espace, des lignes de circulation, des lignes anthropomorphes. C’est le corps qui, dit Bergson, braque ses organes sensoriels sur le flux du réel - sur le flux du réel qui comprend également le flux de la matière - pour le faire cristalliser en forme définie.

Donc, c’est l’intelligence qui prend des vues instantanées et immobiles sur le devenir. La vraie opposition qu’instaure Bergson, entre ces deux multiplicités, est une opposition entre conscience et action. Ou plutôt, entre deux modes de la conscience : la conscience active et sensorimotrice qui spatialise et réifie, d’un coté, et la conscience diffuse, affective, détendue, capable par intuition, et par torsion, de saisir l’élan continu qui la traverse. Ce qui est responsable des deux multiplicités, c’est bien l’individuation de notre corps, la matière en somme, mais non la matière indivise énergétique, mais la matière incorporée, sensorimotrice, stabilisée, épaissie, avec la viscosité que lui donne notre corps matériel.

Ainsi, la différence entre ces deux multiplicités, quantitative et qualitative, tient au fond à la manière dont notre corps s’insère dans la durée ; puisque notre présent est par essence sensorimoteur, et que nous pouvons parler du corps comme une limite mouvante entre l’avenir et le passé, comme d’une pointe mobile que notre passé pousse incessamment dans notre avenir.

commentaire t’CG : de la monade au phénome

L’individu s’avère donc perspective sensorimotrice. Il s’avère ralentissement relatif de la matière, prise de forme dira Simondon. C’est ce qui me permet de vous dire un mot maintenant du sillage que trace l’Evolution Créatrice dans la philosophie française, en ressaisissant la question de l’individuation à travers les rapports de la forme et de la matière, chez Ruyère d’abord, chez Simondon ensuite, et enfin chez Deleuze. Comprenez bien que l’individuation est responsable de ce cadrage ; si la forme est un cadrage sensorimoteur que l’être vivant impose à la matière indivise et à la durée continue, alors chez Bergson lui-même, la forme a ce double rapport, qui relève de la dualité entre les deux multiplicités, la forme chez Bergson est soit naturante, et alors elle est comprise comme acte, elle est ce-faisant, ou bien elle est naturée, et alors Bergson la critique comme cette cloison statique qui limite le devenir, elle n’est plus acte, elle est dessin. Il y a donc bien chez Bergson cette critique de la forme pensée d’un coté comme coupe, comme arrêt, et donc constamment critiquée comme une reconstitution factice, à travers des pauses qui sont à la fois des postures, et également des arrêts, des moments privilégiés, qui permettent de reconstituer cinématographiquement dit Bergson sur un mode critique, l’énergie du devenir.

commentaire t’CG : de la monade au phénome

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Anne Sauvagnargues - 03/03envoyé par europhilosophie.

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