Blog-note de jef safi

s’ e n t r e - t e n i r

avec . . Daniel Kahneman
Système 1/Système 2. Les deux vitesses de la pensée

P.M. - n°68 - 21 Mars 2o13

mardi 4 mars 2014

Daniel Kahneman fait plus que déceler une faille dans le système. Ce psychologue, tel un Socrate statisticien, met au jour l’illusion de la rationalité dont se bercent les individus, mais aussi (et surtout) les marchés. Ce qui lui a valu le prix Nobel d’économie et une grande influence auprès de Barack Obama.

Le fait est assez rare pour être noté  : en 2002, le prix Nobel d’économie a été accordé à un homme qui avoue n’avoir jamais pris un seul cours d’économie. Si Daniel Kahneman est, avec son ami Amos Tversky, à l’origine de la nouvelle «  économie comportementale  » qui a significativement influencé l’administration Obama depuis 2008, c’est en faisant œuvre de psychologue. Il est vrai que, de psychologie, les économistes orthodoxes en ont beaucoup manqué ces dernières décennies. Ils auront en revanche imposé la fiction d’un Homo economicus guidé par ses choix rationnels et donc milité pour un monde néolibéral où prime la compétition de tous contre tous. En ce sens, la crise actuelle du capitalisme relève surtout d’un retour de réel. Car voilà, la pensée de Daniel Kahneman est une mise en pièces méthodique, scientifique, imaginative aussi, de l’idée selon laquelle nous serions des agents rationnels  : à l’évidence, l’homme est l’animal qui se prend souvent les pieds dans le tapis. La faute à un désaccordement entre les deux systèmes de pensée qui cohabitent en nous, explique Kahneman  : un «  Système 1   », rapide, intuitif, trop sûr de lui, et un «  Système 2  », raisonnable, laborieux, mais souvent distrait.

Cet après-midi, Daniel Kahneman a surtout faim. Une conférence donnée le matin même ne lui a pas laissé le temps de déjeuner. Il propose donc que nous quittions son hôtel pour nous mettre en quête d’un endroit où casser la croûte. À 79 ans, le chercheur à la retraite est toujours fringuant  : une allure râblée, un regard perçant et un sourire discrètement jovial, sporadiquement ironique. Nous arpentons donc d’un bon pas les rues de Paris, où il a grandi jusqu’à l’âge de 8 ans  : jusqu’à ce que l’occupation allemande oblige sa famille, en 1942, à partir se cacher dans le sud de la France – son père, diabétique, mourra six semaines avant la Libération par manque de médicaments. Et que le reste de la famille parte, en 1946, s’installer en Palestine – Kahneman vivra en Israël jusqu’à la fin des années 1970. «  Ils font un très bon tartare ici  », m’indique-t-il en entrant dans un joli restaurant du quartier de l’Odéon. Quand, au moment du café, je lui demanderai s’il garde un certain ressentiment à l’égard de la France, il me répondra par un sourire de dénégation amusé. Manière de dire que le ressentiment est une perte de temps bien idiote  : il empêche de répondre aux grandes rencontres, aux drôles de surprises, aux accomplissements imprévus que la vie nous adresse. Et qu’à l’évidence Daniel Kahneman aura su saisir.

Daniel Kahneman en 6 dates
. 1934 Naît à Tel-Aviv et grandit à Paris
. 1946 Émigre en Palestine
. 1961 Commence à enseigner au département de psychologie de l’Université hébraïque de Jérusalem
. 1971 Cosigne son premier article avec Amos Tversky
. 1977 S’installe aux États-Unis et enseigne à Stanford
. 2002 Reçoit le prix Nobel d’économie

Est-il vrai qu’un de vos premiers souvenirs prend place dans les rues de Paris, durant l’Occupation  ?

Daniel Kahneman  : C’est sans doute l’un de mes souvenirs d’enfance les plus vifs. C’était vers la fin 1941 ou début 1942, j’avais 7 ans et, juif, j’étais tenu de respecter le couvre-feu qui tombait à 6 heures du soir. Mais ce jour-là, passé à jouer avec un ami, j’étais en retard. Je rentrais donc à la maison d’un pas pressé, après avoir retourné mon pull pour cacher l’étoile jaune cousue dessus. Je croise alors un soldat SS qui me regarde fixement et s’approche de moi. Tandis que je tremble à l’idée qu’il découvre mon étoile jaune, il me prend dans ses bras et très ému se met à me parler en allemand. Puis il tire de son portefeuille la photo de son fils, qui avait mon âge, et me donne un peu d’argent. Je suis arrivé chez moi plus que jamais persuadé que ma mère, que j’adorais écouter échanger les ragots du jour avec ses amies, avait raison  : les gens étaient infiniment compliqués et intéressants  !

Vous avez vécu caché jusqu’à la fin de la guerre. La nécessité de décrypter les intentions des gens que vous croisiez serait-elle à l’origine de votre vocation de psychologue  ?

Je ne crois pas. J’ai eu très tôt un goût pour la réflexion philosophique, mais je me suis rendu compte que ce n’était pas tant la question du bien ou du mal qui m’intéressait que l’émotion qui leur était liée. L’indignation m’intriguait énormément. J’avais une cousine très libérale qui prétendait ne se choquer de rien. Or un jour, elle m’aperçoit en train de brosser mes chaussures sans me déchausser et s’en scandalise. On pouvait parler d’inceste sans que cela ne la dérange plus que ça, mais brosser ses chaussures en les gardant à ses pieds lui était inacceptable  ! Voilà le genre de questions qui m’intriguait.

Les théories psychanalytiques de Freud vous ont-elles intéressé  ?

Non, pas vraiment. Je les ai étudiées bien sûr, mais j’ai un esprit beaucoup trop empirique. Les idées générales, abstraites, un peu forcées, n’ont jamais eu de charme pour moi. De même en philosophie, c’est bien plus la logique – celle de Wittgenstein –, Marx, le positivisme d’Auguste Comte qui m’ont formé, que la métaphysique. Mais la mentalité empirique de la jeune société israélienne m’a également influencé. Sans doute aurais-je suivi une autre voie si j’étais resté vivre en France.

À la différence de la France, Israël n’était pas écrasé par le poids de l’Académie  : à 21 ans, vous élaboriez un test pour l’armée…

C’est sûr, nous n’avions peur de rien  : Israël était une société très jeune, les experts manquaient partout, il nous fallait tout inventer. L’élaboration de ce test, d’ailleurs toujours utilisé aujourd’hui, a donné lieu à une expérience pour moi édifiante. En tant que psychologue, je devais donner une évaluation prédictive du comportement d’une recrue sur le terrain. Le protocole alors en place consistait en un entretien libre de quinze à vingt minutes avec le soldat, couvrant un large éventail de sujets, afin de se forger une impression générale de ses futures prestations. Or les retours que nous avions quelque mois plus tard contredisaient presque toujours nos avis. Je tombai alors sur les recherches du psychologue américain Paul E. Meehl [1920-2003] qui soutenait qu’une batterie de statistiques était plus efficace que tout jugement intuitif. J’ai donc imaginé un test très simple  : à l’aide de questions types, il s’agissait de noter de 1 à 5 une poignée de caractéristiques indépendantes les unes des autres (dont la «  sociabilité  », la «  responsabilité  » et la «  fierté masculine  »). La pondération des notes me fournissait un résultat qui s’est avéré bien plus fiable. Cela marche aussi pour un recrutement professionnel  : on aura bien moins de déceptions si l’on s’appuie sur une série d’évaluations des différentes compétences requises plutôt que sur un élan du type  : «  Je l’ai regardé au fond des yeux et ce que j’y ai vu m’a plu.  »

Cette expérience est-elle à l’origine de vos recherches sur les biais de l’intuition  ?

À l’époque, j’étais surtout frappé par l’ironie de la situation  : avoir des certitudes très fortes mais qui ne valaient rien. Il n’y avait aucune logique là-dedans et c’est à moi que ça arrivait directement  : cela m’indignait  ! Le pire est que les mauvais résultats n’entamaient guère notre confiance en nous. À cette occasion, j’ai forgé le terme d’«  illusion de validité   ». Mais ma focalisation sur les biais de l’intuition s’est imposée quelques années plus tard.

« Statistiquement, la vie punit notre gentillesse et récompense notre méchanceté » Daniel Kahneman

À quelle occasion  ?

J’enseignais alors la statistique et elle s’avérait une matière très difficile à expliquer. C’est que les statistiques sont contre-intuitives  : nous ne les prenons spontanément jamais en compte. Par exemple, le phénomène de «  régression à la moyenne  » qui fait que, dans une série de résultats, on peut observer ponctuellement un écart extrême suivi d’un retour à des résultats de valeurs moyennes. J’expliquais un jour à des officiers qu’il était plus efficace de récompenser une amélioration que de punir une erreur. L’un d’eux me répondit que je me trompais, puisque, lorsqu’il engueulait un aviateur qui avait raté une manœuvre, celui-ci faisait mieux ensuite. Et qu’inversement, lorsqu’il félicitait une performance brillante, la suivante était moins bonne. Il voyait un lien de cause à effet qui n’existe pas  : en réalité, il s’agit d’une simple fluctuation aléatoire de la performance avec régression prévisible à la moyenne. L’aviateur, après avoir commis une faute ou accompli un exploit, revenait ensuite à un résultat plus habituel. La vie nous expose donc à des informations perverses  : statistiquement, elle a tendance à nous punir pour notre gentillesse et à nous récompenser pour notre méchanceté  !

La plupart de vos recherches couronnées par le Nobel sont cosignées avec le psychologue Amos Tversky. Comment vous êtes-vous rencontrés  ?

Amos est sans doute la personne la plus intelligente que j’aie connue. Je l’avais invité à mon séminaire à Tel-Aviv, où il avait soutenu que nous étions spontanément des statisticiens. J’étais convaincu du contraire. Nous en avons donc discuté tout un après-midi, et j’ai fini par le convertir à mon point de vue. Et de ce jour, nous nous sommes pour ainsi dire plus quittés, jusqu’à sa mort, en 1996, à l’âge de 59 ans.

Une telle collaboration est plutôt rare.

Peut-être même un cas unique. Il se trouve simplement que nous avions énormément de plaisir à être ensemble. On pouvait parfois discuter pendant des heures à propos d’un seul mot pour un article. Lorsque nous étions ensemble, le temps n’avait aucune importance.

Y avait-il une répartition des rôles entre Tversky et vous  ?

Amos avait la pensée la plus claire et moi j’étais l’intuitif – ce qui n’empêchait pas que je savais raisonner clairement et qu’il avait des intuitions. Ainsi, souvent, je lançais une idée plutôt vague qu’il reprenait au vol et la comprenait bien mieux que moi je ne la comprenais. Ça a été le secret de notre succès. La plupart du temps, un chercheur énonce des choses qui sont vraies mais qu’il ne comprendra pleinement que des années plus tard – à force d’y réfléchir, d’écrire dessus, d’en parler. Avec Amos, c’était immédiat  : l’écho à ma propre pensée était en face de moi – et inversement. Nous avancions donc très vite.

Venons-en donc à votre théorie principale sur laquelle s’étayent toutes vos observations  : notre cerveau est régi par deux personnages conceptuels que sont le «  Système 1  » et le «  Système 2  ». Comment les présenteriez-vous  ?

Le Système 1 régit notre intuition  : il est automatique, procède par associations, cherche les relations de cause à effet et ne s’appuie que sur le particulier. Il n’a aucun atome crochu avec les statistiques ou les grands ensembles. Ce qu’il veut, ce sont des histoires, il cherche la cohérence. Or la cohérence ne dépend pas de la quantité de connaissances et de preuves qu’on a sur un sujet  : nous pouvons tirer des conclusions fortes à partir de très peu. C’est ce que j’appelle «  Covera  »  : c’est «  Ce qu’On Voit Et Rien d’Autre  » qui gouverne la plupart de nos impressions. Prenez par exemple «  l’effet de halo  » qui nous pousse à parer de toutes les qualités (intelligence, fiabilité, compétence) une personne qu’on a trouvée simplement sympathique lors d’une soirée. Dernier point  : le sentiment d’aisance avec lequel le Système 1 trouve une réponse renforce sa confiance dans son jugement…

Et en face, le Système 2 est paresseux…

Le Système 2 a la capacité de raisonner, de résister aux suggestions du Système 1, de ralentir les choses, de faire preuve d’analyse logique et de livrer nos illusions de validité à une autocritique. Mais il n’intervient que contraint et forcé. Lorsque notre Système 2 entre en action, nos pupilles se dilatent, notre rythme cardiaque s’accélère, notre cerveau dépense une dose de glucose. Cela demande effort et concentration de pouvoir soutenir deux scénarios contradictoires. C’est pourquoi, la plupart du temps, le Système 2 se contente de valider les scénarios d’explication qui viennent du Système 1  : il est plus facile de glisser vers la certitude que de rester campé sur le doute.

D’où, souvent, de fausses justifications à partir de faits lacunaires  ?

Revenons à notre étanchéité à l’égard de la logique statistique. Une enquête sur les 3 141 comtés américains nous apprend que le taux de cancer du rein le plus bas se rencontre dans des comtés ruraux, peu peuplés et situés dans des États votant traditionnellement pour les républicains. Vous réfléchissez quelques secondes, écartez le facteur républicain, vous focalisez sur la dimension rurale de ces comtés et en concluez que, en effet, un mode de vie plus sain, sans pollution ni nourritures chimiques explique que les cancers soient moindres. Mais voilà, cette même enquête révèle que les comtés où il y a le plus de cancers du rein sont ruraux, peu peuplés et situés dans des États votant traditionnellement pour les républicains  ! Logique, me répondrez-vous  : la pauvreté et l’accès difficile aux centres de soin expliquent pleinement ce résultat  ! À chaque fois, vous avez puisé dans votre mémoire associative pour offrir l’explication la plus cohérente. Mais la vérité est que les petits échantillons enregistrent – statistiquement – des résultats extrêmes, dans un sens comme dans l’autre  : ils ne sont simplement pas représentatifs.

À l’image de cet exemple, la lecture de votre livre est déstabilisante, car elle nous démontre nos erreurs en direct.

C’est vraiment la clé de notre succès  : tous nos articles commençaient par une expérience auquel le lecteur pouvait lui-même se livrer et qui lui montrait directement les biais intuitifs dont il est victime. J’avais été très impressionné par la psychologie allemande du Gestalt. Les images qu’elle utilise permettaient au lecteur d’expérimenter des phénomènes d’illusion  : dans un dessin, selon que vous observez la forme de deux profils qui se font face ou celle d’un vase, vous voyez deux choses différentes. C’est ce qui m’a inspiré notre manière de soumettre systématiquement le lecteur à une expérience ironique sur lui-même.

« Nous sommes partagés entre des prévisions courageuses et des décisions timides » Daniel Kahneman

Mais nos intuitions, à défaut d’être justes, peuvent nous être utiles  : sans les espoirs, certes excessifs, qui soutiennent nos entreprises, nous ne ferions rien.

Oui, c’est le «  biais optimiste  » qui est le moteur même du capitalisme  : nous exagérons toujours les chances de succès de ce que nous entreprenons. Mais cette tendance est heureusement contrebalancée par cet autre biais cognitif qu’est «  l’aversion aux pertes   ». Il y a alors un jeu de balance entre ces deux tendances, qui pare à un excès de témérité ou de conservatisme  : nous sommes partagés entre des prévisions courageuses et des décisions timides.

Vos travaux sur l’intuition ont été l’enjeu d’une controverse qui, de façon exceptionnelle, s’est révélée fertile.

Nos recherches sur l’intuition étaient en effet attaquées par l’école adverse menée par Gary Klein, pour qui un raisonnement intuitif tombe le plus souvent juste. Plutôt que de répondre par articles interposés, je lui ai proposé ce que j’appelle une «  collaboration de confrontation  »  : il s’agit d’écrire avec son contradicteur un article à propos de nos divergences. Il a accepté et s’en est suivi un long échange de sept à huit ans au bout duquel nous avons pu signer un article intitulé  : «  Conditions d’une expertise intuitive  : comment nous avons échoué à être en désaccord  ». En fait, nous ne parlions pas de la même chose. Il y a une différence entre l’anticipation à court terme et les prévisions à long terme  : entre un pompier qui sent, sans se l’expliquer, qu’une maison va s’effondrer dans la minute et un spécialiste du Moyen-Orient qui livre ses prédictions sur l’évolution de la région. Car une compétence intuitive ne peut se développer que s’il y a un environnement suffisamment régulier pour être prévisible et la possibilité d’apprendre ces régularités grâce à une pratique durable – il faut à peu près dix mille heures de pratique pour devenir un expert. C’est le cas pour le pompier ou l’infirmière qu’étudiait Klein et pas du tout avec les économistes et les politistes que j’étudiais. De même, un thérapeute, fort de pouvoir deviner comment son patient va réagir à ce qu’il lui dit, va s’imaginer qu’il peut aussi prédire où ce dernier en sera dans un an. Par excès de confiance, nous avons tendance à aller au-delà de notre champ de compétence.

Cette manière, si rare, de confrontation, vous venait-elle de votre expérience avec Tversky  ?

Non, car nous n’étions jamais des adversaires. C’est simplement que j’ai toujours détesté les controverses, dans lesquelles chacun finit par se caricaturer. Je déteste me mettre en colère, cela me déprime. Et j’ai donc toujours cherché les moyens d’éviter la colère. S’il ne faillait retenir qu’une chose de mes recherches, j’aimerais que ce soit cette idée de «  collaboration de confrontation  ». On en parle d’ailleurs de plus en plus dans les départements de psychologie.

Comment en êtes-vous venus à vous intéresser à l’économie  ?

Un hasard. Il se trouve que nous avons publié en 1979 un article sur la prise de décision sous incertitude. Et que la meilleure revue sur la décision était une revue d’économie. Les expériences que nous proposions aux lecteurs nous évitaient d’avoir à justifier les attendus de la science psychologique  : l’article a donc pu être lu facilement par des chercheurs appartenant à d’autres disciplines. L’économiste Richard Thaler est alors venu nous trouver.

Vous racontez que le jour où vous avez découvert la description de l’Homo economicus, vous êtes tombé de votre chaise… Cette fiction d’un agent rationnel, imposée par les néolibéraux de l’École de Chicago, n’est-elle pas à l’origine de la crise actuelle du capitalisme  ?

Sans doute, mais l’idée d’un Homo economicus est profondément liée à l’individualisme américain  : l’individu est responsable de ses choix et doit vivre avec leurs conséquences. Et si l’on dit que «  l’individu est rationnel  », cela signifie qu’on n’a pas besoin de le protéger, ni de ses propres erreurs, ni de la rapacité des entreprises. Reste que toutes nos recherches montrent, au contraire, que la plupart du temps, nos décisions, prises sous l’influence du Système 1, sont entachées de nombreux biais qui les écartent manifestement de toute rationalité.


Système 1/Système 2. Les deux vitesses de la pensée (Flammarion, 2012)

La lecture de ce livre volumineux arrache régulièrement des fous rires nerveux à ceux qui se vantent d’être de grands intuitifs. Car à coup de dizaines d’expériences astucieuses et frappantes, Système 1/Système 2 nous montre à quel point nos jugements spontanés sont si souvent faillibles. On verra ainsi des médecins adopter un traitement affichant un « taux de survie de 90 % » mais refuser celui lesté d’un « taux de mortalité de 10 % », alors que c’est le même (d’où « l’effet de cadrage »). Ou des étudiants qui, victimes de « l’aisance cognitive », jugent qu’un aphorisme qui rime (les ennemis de mes amis sont mes ennemis) contient beaucoup plus de vérité qu’un aphorisme aux syllabes dépareillées (les adversaires de mes proches sont mes ennemis). Et l’on en conclura qu’il est plus que temps d’apprendre à nous méfier non pas de son intuition mais de son sentiment de toute-puissance.



Nudge. La méthode douce pour inspirer la bonne décision, de Richard Thaler et Cass Sunstein (Vuibert, 2010 ; rééd. Pocket, 2012)

Lorsque l’économie comportementale inspirée des travaux de Kahneman et Tversky passe à la vitesse supérieure – c’est-à-dire politique –, cela donne le concept de Nudge (« coup de pouce ») forgé par le juriste Cass Sunstein et l’économiste Richard Thaler  : soit une « méthode douce pour inspirer la bonne décision » – qu’il s’agisse de la disposition des plats pour inciter des écoliers à choisir les menus les plus sains ou d’une petite boule lumineuse qui, installée dans votre appartement, vire au rouge lorsque votre consommation d’énergie est excessive. Best-seller international depuis sa sortie en 2008, Nudge dessine une « troisième voie » par-delà la politique keynésienne – qui se méfie des marchés – et la politique néolibérale – qui mise sur un citoyen aux allures de M. Spock. Soit un « paternalisme libertarien » qui, déjà à l’œuvre du côté des démocrates américains et des Tories britanniques, n’a sans doute pas fini d’essaimer.



D’où le concept politique de «  paternalisme libertarien  »  ?

Oui, ce sont Richard Thaler et le juriste Cass Sunstein qui, s’inspirant de nos travaux, ont forgé cette idée dans leur livre Nudge publié en 2008 et qui est devenu la bible de l’économie comportementale. Il s’agit de comprendre comment nous pouvons aider les gens à prendre les bonnes décisions sans pour autant empiéter sur leur liberté. D’où le paternalisme libertarien qui autorise l’État et les institutions à «  pousser les gens du coude  » (to nudge). Exemple simple  : pourquoi 96 % des Suédois sont donneurs d’organes contre seulement 4 % de Danois  ? Les premiers doivent cocher une case sur leur permis de conduire pour refuser le don, les seconds doivent la cocher pour l’accepter.

Ces conceptions n’ont-elles pas rencontré un certain succès auprès d’Obama  ?

Cass Sunstein a effectivement conseillé l’administration Obama et a pu mettre en place une trentaine de mesures, dont le «  Save more tomorrow  » qui organise un virement automatique d’une partie du salaire sur une caisse d’assurance afin d’encourager les gens à se constituer une épargne. Mais l’économie comportementale n’est pas marquée politiquement  : en Angleterre, c’est le Premier Ministre conservateur David Cameron qui a engagé Richard Thaler pour animer une cellule officieusement appelée The Nudge Unit.

Vous avez passé trente ans à étudier les logiques retorses du Système 1 et, pourtant, vous confessez que vous en êtes toujours victime. N’est-ce pas désespérant  ?

La dimension automatique du Système 1 fait qu’il nous est très difficile de prendre conscience de nos erreurs. Par contre, il est tout à fait possible de repérer les failles de raisonnement chez les autres. Si je suis donc plutôt pessimiste concernant la lucidité des individus, je suis relativement optimiste en ce qui concerne l’avenir des organisations. Il s’agit d’enrichir le langage courant avec des expressions parlantes, telles que «  l’effet de halo   », «  l’aversion aux risques  », «  l’illusion de validité  » ou encore «  l’effet de cadrage  » qui pointent l’influence que la formulation même d’un problème exerce sur notre décision. Nous ne pouvons pas grand-chose contre nos propres illusions, mais nous pouvons nous doter d’un langage assez sophistiqué afin que les uns puissent mettre en lumière les biais cognitifs des autres – et inversement.