Blog-note de jef safi

’p i c t o s o p h e r

avec . . Olivia Rosenthal
L’invitation à l’imagination

P.M. - n°77 - 31 Mars 2o14

mardi 25 février 2014

Singe

Dans notre désir de communiquer avec eux, les animaux nous obligent à faire travailler notre imagination. La grande proximité biologique qui nous lie aux mammifères nous amène à prêter à leurs mimiques des significations humaines, à projeter quelque chose de nous dans leur beauté énigmatique. Nous ne sommes absolument pas sûrs de ce que le regard de ce singe exprime – on pense à la détresse, mais cela pourrait être tout autre chose.


photo Tim Flach, More Than Human (Abrams - 2o12)

Et même si nous parvenons à communiquer avec les animaux – sinon nous ne pourrions pas les dresser –, il reste une distance que nous ne pouvons franchir qu’en usant de notre imagination. Ce n’est pas un manque, mais une chance. Sans cette dissemblance à nos côtés, il nous manquerait en effet une dimension essentielle de notre rapport au monde, à l’autre, à nous-mêmes. Car observer un animal, interagir avec lui, nous oblige à imaginer ce que ça pourrait être d’être à la place de l’autre.

Bien sûr, on sait que ce qu’on voit en regardant ce singe et ce qu’il voit en nous regardant n’est pas du même ordre. Mais cette limite agit comme une relance incessante. Mieux  : à travers la reconnaissance de cette différence, on se reconnaît soi-même comme dissemblable et, partant, on en vient à reconnaître que chaque humain est dissemblable à tout autre. Là est l’essentiel  : si l’autre me semble trop proche, je ne vais pas pouvoir établir un rapport avec lui, je vais vouloir le manger, le posséder, le faire disparaître ou fusionner avec lui.

Cette histoire d’écart, c’est ce qui nous permet d’établir un lien  : la chaîne des créatures n’est donc pas une chaîne de ressemblances mais de dissemblances. L’écrivain qui a véritablement touché du doigt ce rapport à l’altérité, c’est Kafka qui, à travers certains de ses contes – La Métamorphose, Le Terrier, Les Recherches d’un chien –, met en scène une dimension animale qui résiste à toute interprétation définitive. On a beau relire ces textes et multiplier les interprétations allégoriques, à la fin c’est toujours le sens littéral qui s’impose – un homme se transforme en insecte, un être indéfini creuse un terrier. Ces textes nous empêchent de rabattre l’animal sur l’humain, nous renvoient au mystère irréductible de l’altérité.

[...]

Les formes inconcevables

Le travail de Tim Flach est étrange, car très déréalisant. Il fixe des animaux hors de tout contexte, sur fond noir, et l’aplatissement créé par le médium photographique nous fait perdre, dans le cas de ce poisson, tout repère, jusqu’à ne plus savoir où est la tête, la queue, le haut, le bas. Bref, ce travail produit de l’étonnement car il réduit l’animal à une pure forme.

Or, ces formes animales sont essentielles pour nous, elles relancent notre imagination qui, sinon, est très limitée. On le voit bien, par exemple, dans les films de science-fiction  : les extraterrestres ou les monstres empruntent la plupart du temps leur allure au monde animal.

Et un artiste bute toujours sur la question  : qu’est-ce que je pourrais montrer encore qui n’aurait jamais été vu  ? Or, quand on découvre de nouvelles espèces animales, celles qui, comme les poissons translucides par exemple, vivent dans les abysses, elles s’avèrent toujours être bien au-delà de ce qu’on aurait pu imaginer. Sauf que, maintenant que nous l’avons vu, cela change notre relation aux formes. La beauté du spectacle animal – ces semblables si dissemblables – peut être véritablement hypnotique. À la différence de la beauté artistique, elle ne suscite pas – en tout cas pas pour moi – de régime interprétatif. Face aux animaux, je peux m’abandonner à une pure contemplation – à une pleine présence donc.

Pour autant, je me méfie de la thèse selon laquelle la beauté animale serait purement gratuite. Ce genre de discours se présente toujours, in fine, comme une preuve de l’existence de Dieu. Or, si nous ne connaissons pas la fonction de tels plumages, motifs ou couleurs, cela ne signifie pas qu’ils n’en ont pas. Le règne animal nous renvoie à notre ignorance. Nos capacités à percevoir, à comprendre, à interpréter sont limitées, et il y a des tas de choses (comportements, mouvements, formes) que nous voyons sans pouvoir les décrypter. Ce qui est intrigant dans le monde animal, c’est que nous ne pouvons pas tout à fait y avoir accès.