Blog-note de jef safi

s’ e n t r e - t e n i r

avec . . Gunnar Olsson
Espèce d’espace

P.M. - n°77 - 31 Mars 2o14

mercredi 19 février 2014

Fait exceptionnel, cet article expose les idées d’un auteur quasi inconnu, le géographe suédois Gunnar Olsson, dont le grand œuvre, “Abysmal”, n’a pas été traduit en français. Pourquoi  ? Parce que cet homme, à force de scruter des cartes, a forgé une nouvelle vision du monde. Nous avons profité de sa présence cet automne au dernier festival Mode d’emploi organisé par la Villa Gillet, à Lyon, pour le rencontrer.

« Je suis fou, mais j’ai un plan  »  : telle pourrait être, en résumé, la définition de l’homme de Gunnar Olsson. Fous, nous le sommes tous, et plus encore quand nous croyons posséder une quelconque vérité, car nous ne savons pas à quoi nous en tenir sur l’essence de l’univers, ni sur le sens de l’existence que nous menons. Et cependant, l’être humain n’est pas complètement perdu en ce monde, car il possède une capacité étonnante  : celle de dresser des cartes pour tracer ensuite son propre chemin.

Lorsqu’il a pris sa retraite en l’an 2000, après une vie passée à enseigner la géographie à l’université d’Uppsala (Suède), mais aussi à l’université du Michigan (États-Unis) et comme professeur invité aux quatre coins de la planète, Gunnar Olsson, né en 1935, a d’abord envisagé d’aller prendre un repos bien mérité sur les plages d’Espagne, dans les cafés parisiens, ou même de partir randonner dans les forêts du Värmland… Mais il a renoncé à ces doux projets de farniente et résolu de passer les cinq années suivantes à écrire un livre inclassable, de plus de 500 pages, truffé de photographies, de cartes et de schémas, qui se présente comme la somme d’une vie de recherches et de méditations. Ce livre, c’est Abysmal, sous-titré «  Une critique de la raison cartographique  » et publié aux Presses universitaires de Chicago en 2007.

Or, la clé de cet ouvrage est une intuition assez simple, presque évidente  : nous avons tort de croire que les hommes raisonnent en suivant les règles classiques de la logique, en échafaudant des syllogismes, des déductions ou des inductions. Car il existe un mouvement de la pensée plus ancien en nous, et plus spontané  : quand nous réfléchissons, nous ne faisons pas tant des connexions logiques que nous n’établissons des cartes. Autrement dit, le propre de la raison humaine est de cartographier les problèmes qui se présentent à elle. Énoncée aussi sommairement, cette idée peut paraître bien abstraite. Mais, pour l’étayer, laissons maintenant la parole à Gunnar Olsson  : lors de la «  leçon  » qu’il nous a donnée et que nous reproduisons dans ces pages, ce dernier nous a proposé une petite histoire de la géographie, puis nous a montré comment cette discipline est susceptible de renouveler la philosophie, en multipliant les exemples concrets. Même si l’affaire est sérieuse, Gunnar Olsson n’est pas dépourvu d’un certain sens de l’humour et son exposé fut ponctué d’éclats de rire. «  D’accord, a-t-il admis alors que nous le plaisantions sur son ambition, il m’arrive parfois de me prendre pour Emmanuel Kant. Mais il y a une grande différence entre lui et moi  : moi, je sais que je ne suis pas Emmanuel Kant  ! »

« On ne peut pas étudier sérieusement les cartes sans se poser des questions d’ordre philosophique. Quand j’ai débuté comme professeur de géographie à l’université d’Uppsala, au début des années 1960, nous baignions dans un climat intellectuel particulier  : les sciences humaines tentaient de rivaliser avec la physique et la biologie, donc de mettre en équation les phénomènes qu’elles appréhendaient. Mes premiers travaux portaient sur les comportements humains  ; avec un groupe de chercheurs, nous nous sommes aperçus que l’intensité des interactions entre deux individus est très directement liée à leurs localisations respectives. Mieux, nous avons constaté que l’intensité de ces interactions évolue à peu près suivant la loi de la gravitation universelle de Newton, c’est-à-dire qu’elle diminue proportionnellement au carré de la distance qui les sépare. Fort de cette trouvaille, nous avons construit des modèles assez élaborés, permettant de décrire les comportements en fonction de la répartition des individus dans l’espace. Cela nous a donné un sentiment de toute-puissance  : il est devenu possible, grâce à ce type de modèles, de prédire avec précision les trajets des gens, d’après le plan d’un immeuble administratif ou d’une ville. Nous étions donc à la recherche de lois sociologiques stables à travers l’étude de la géographie. Cependant, à un moment donné, j’ai été pris de vertige. Je me suis dit  : est-ce bien vrai  ? Et j’ai commencé à chercher la vérité, à ma façon. Mais pour vous faire comprendre pourquoi la géographie est liée à des questions philosophiques profondes, je vous propose d’abord d’examiner trois cartes anciennes. »

L’illimité comme source de frontières

geographie d'Eratosthene (carto mundo)

« Vous voyez ici la première carte du monde que nous connaissons, et qui est due à un savant grec, Ératosthène. Ce dernier est né en Cyrénaïque, dans l’actuelle Libye  ; il a été directeur de la bibliothèque d’Alexandrie sous Ptolémée III, pharaon d’Égypte. C’est généralement à Ératosthène qu’on attribue l’invention du terme même de géographie.

Cependant, il est vraisemblable que la toute première carte du monde, du point de vue historique, ait été dressée par le philosophe présocratique Anaximandre, qui a vécu au VIe siècle av. J.-C. Malheureusement, la carte d’Anaximandre ne nous est pas parvenue. Néanmoins, nous savons que, dans l’histoire de la métaphysique, Anaximandre a introduit un concept tout à fait nouveau, celui d’apeiron. Apeiron est un mot construit sur le privatif a- et sur le terme grec peiras, « limite », il signifie donc littéralement l’« illimité ». L’apport d’Anaximandre est fondamental parce qu’il a émis l’idée, qui ne va pas de soi, selon laquelle le monde que nous habitons est issu d’une substance unique, sur laquelle il repose, et qui est à la fois son support et son origine. C’est décisif, car il est indispensable que le monde présente une certaine unité, une certaine homogénéité, pour que cela ait même un sens de vouloir le dessiner, le représenter sur une carte unique. Si le monde était complètement hétéroclite et morcelé, on ne pourrait pas en tracer les contours sur un support donné, cela n’aurait aucun sens. Sans apeiron, pas de monde représentable. Autrement dit, sans l’illimité, il n’y a aucun sens à vouloir fixer des frontières. Le savant Thalès de Milet, qui a vécu également au VIe siècle av. J.-C., a émis l’hypothèse selon laquelle l’apeiron, la substance primordiale du monde, était l’eau. Ici, rappelons que les Grecs vivaient en Méditerranée  ; habitués aux îles, ils concevaient naturellement le monde habitable comme posé sur l’eau.

« Si le monde était pluriel, on ne pourrait pas en tracer les contours »
Gunnar Olsson

Ces rappels nous permettent à présent de mieux lire la carte d’Ératosthène  : vous y voyez les masses continentales, l’Eurasie, l’Arabie, l’Inde et l’Afrique, cernées de toutes parts par des mers. Lorsque Alexandre le Grand s’est mis à voyager vers l’est et qu’il est allé conquérir l’Inde, au IVe siècle av. J.-C., il est très probable que son but était d’atteindre la limite du monde, voire d’essayer de franchir cette limite. De ce point de vue, son projet de conquête n’a pas atteint ses fins, il n’a pas trouvé le bout du monde. Mais les savants qui l’accompagnaient ont ramené des descriptions de l’Inde, qui ont permis aux Grecs d’avoir une meilleure connaissance de l’Asie. L’extension à l’est de la carte d’Ératosthène est donc le résultat du savoir rapporté des conquêtes d’Alexandre. Dernier détail, Ératosthène savait que la Terre est ronde, il avait même essayé d’en calculer la circonférence, sans y parvenir. »

Quand Dieu fait trembler le compas

Ebstorfer-stich2

« Marchand, voyageur et géographe originaire d’Alexandrie, Cosmas vécut au VIe siècle ap. J.-C. Nous savons que ses pérégrinations le menèrent en mer Rouge, et peut-être jusqu’au Sri Lanka. Il fut aussi moine au mont Sinaï. Il est l’auteur d’un traité appelé Topographie chrétienne, lequel contient une hypothèse tout à fait insolite pour nous autres  : selon Cosmas, le monde ressemble à un tabernacle, c’est-à-dire à un coffre. Cela donne ce dessin pour le moins déroutant (voir figure 2). Au fond du coffre se situe ce que les Grecs appelaient l’œkoumène, c’est-à-dire le monde connu et habité par les humains. Cet œkoumène est posé sur l’eau, sur l’apeiron, comme c’était le cas chez Ératosthène. Il est aussi tendu vers le ciel, sous la forme d’une immense montagne. Mais le plus intéressant, dans cette représentation, est évidemment le firmament, qui n’est autre que le couvercle du coffre. Le Dieu chrétien aurait ainsi bâti sa Création comme un coffre à trésor…

Par ailleurs, Cosmas pensait que le paradis terrestre dont parle la Genèse existait vraiment, au fond du coffre donc, et qu’il était détaché de l’œkoumène, séparé de lui par de vastes étendues d’eau. Il croyait aussi que le Nil prenait sa source au paradis, et en cela il était d’accord avec la plupart des géographes de son temps, qui situaient l’Éden quelque part vers l’Éthiopie. Ainsi, vous voyez comment la géographie des premiers siècles de notre ère a intégré la théologie.

Considérez maintenant cette mappa mundi médiévale (voir figure 3)  ; immense, elle mesure environ trois mètres sur trois. Elle a été vraisemblablement établie par des moines bénédictins, au couvent d’Ebstorf, en Basse-Saxe, au XIVe siècle. Plusieurs aspects de cette carte méritent d’être remarqués. D’abord, en haut, vous ne trouvez pas le nord, mais l’est. À l’époque médiévale en effet, on avait tendance à situer le domaine du divin à l’est du monde humain, de l’œkoumène. C’est seulement à la Renaissance, et pour des raisons pratiques liées à la navigation, que les cartes ont pivoté et que le point fixe a cessé d’être de nature sacrée et religieuse – l’est – pour devenir concret – le nord. Le nord est un repère plus universel. Si Barack Obama rencontre aujourd’hui Vladimir Poutine et qu’ils parlent de l’est, ils ne désignent pas la même chose par ce terme  ; à l’opposé, lorsqu’ils prononcent le mot «  nord  », aucun malentendu n’est possible. Ensuite, la carte d’Ebstorf intègre des éléments de nature diverse  : il y a de la géographie au sens quasiment scientifique du terme, les environs d’Ebstorf sont ainsi représentés de façon si précise qu’on peut s’y orienter  ; il y a aussi des éléments rapportés des voyages d’Alexandre et d’autres récits, donc des connaissances rapportées, plus ou moins rigoureuses  ; le sud, qui se trouve donc à gauche, correspond à un territoire inexploré, l’Afrique subsaharienne, et est donc peuplé de monstres et de créatures légendaires. Enfin, cette carte représente aussi le corps du Christ, avec la tête en haut, les pieds en bas, et les mains sur les côtés. À l’emplacement du nombril du Christ se trouve Jérusalem. Jérusalem était considérée comme l’omphalos, le nombril du monde. Vous voyez donc que cette topographie, moins psychédélique à nos yeux que celle de Cosmas, est tout aussi chrétienne. »

Ouvrons la perspective

« Pour réaliser une carte, vous avez besoin de trois éléments  : d’un point fixe (l’est dans les mappa mundi médiévales, le nord aujourd’hui)  ; d’une échelle, c’est-à-dire d’une convention qui permet de passer du phénomène que vous observez à sa représentation  ; et, enfin, d’un support, qui peut être un plan en deux dimensions, ou bien une sphère, ou prendre toute autre forme, l’essentiel étant que ce support vous oppose une résistance, et donc qu’il vienne matérialiser le phénomène que vous voulez cartographier. C’est ainsi que la carte reconstruit la réalité, et s’y substitue.

« Les cartes font implicitement le lien entre passé et avenir »
Gunnar Olsson

Il en découle que vous pouvez, à partir d’un même phénomène, construire beaucoup de cartes différentes. Il existe ainsi d’innombrables cartes du ciel étoilé, du monde, ou encore d’un pays comme la France. Par ailleurs, les cartes font implicitement le lien entre le passé et l’avenir. Une carte fait le point sur une somme de connaissances que nous avons accumulées, donc sur le passé. Et cette somme va servir à agir, à se faire un chemin dans le monde, donc elle projette l’action humaine dans l’avenir.

Partant de ces considérations générales, beaucoup de documents méritent d’être considérés comme des cartes, et cela va de l’imagerie du cerveau aux planches d’anatomie, en passant par les organigrammes, les arbres généalogiques et ainsi de suite… Vous pouvez prendre, comme moi, l’habitude de considérer l’être humain comme un incroyable créateur de cartes. Parfois, nous fabriquons des cartes sans même nous en rendre compte. L’étymologie l’illustre assez bien  : il existe en effet deux mots en latin pour dire carte, le premier est mappa et le second charta, mais, au départ, ces mots désignent la nappe qu’on pose sur la table ou le mouchoir. Si vous prenez votre mouchoir dans votre poche et que vous vous mouchez, vous allez obtenir une carte avec des continents qui ne sera pas forcément jolie  !

De façon moins métaphorique, il y a un lien évident, très étroit, entre l’art de la peinture et la cartographie. Le peintre, comme le géographe, est muni d’un support, une toile qu’il doit recouvrir. Et il peut choisir plusieurs manières de transposer le visible sur ce support. Il y a la méthode impressionniste, pointilliste, cubiste, etc. Mais c’est lorsqu’il respecte les lois de la perspective que le peintre s’approche le plus du souci de représenter scientifiquement la réalité. Souvenez-vous de l’expérience fameuse de Filippo Brunelleschi (voir figure 4), souvent désigné à tort comme l’inventeur de la perspective (en réalité, les Grecs la connaissaient déjà, et la Renaissance l’a seulement remise à l’honneur). Brunelleschi a employé une méthode pour représenter les architectures, qui consiste à diriger la totalité des lignes du dessin vers un point de fuite unique. Ce point de fuite est au peintre ce que le nord est au géographe. Restait, pour Brunelleschi, une étape décisive à franchir, celle de la confirmation de la pertinence de la méthode. En naviguant, nous savons si une carte dit vrai. Mais comment vérifier qu’un tableau peint en perspective dit vrai  ? Ingénieur de formation, Brunelleschi a mis au point un procédé très ingénieux. Il a peint un tableau représentant le baptistère de Florence selon les lois de la perspective, puis s’est tenu debout sous le portail de la cathédrale. Là, il a placé le tableau devant son visage. Il avait aménagé, dans le tableau, un petit trou, avec lequel il regardait dans un miroir son propre tableau. En abaissant et en levant le miroir, il pouvait vérifier à tout moment que l’image peinte et le baptistère correspondaient bel et bien.

Perspective et « stade du miroir »

À mon sens, cette expérience est, en histoire de l’art, l’équivalent de ce que les psychanalystes appellent le «  stade du miroir  ». Jacques Lacan a montré, dans un texte resté célèbre, combien ce stade du miroir est essentiel au développement d’un enfant  : c’est seulement lorsque le petit humain se reconnaît dans un miroir, que son moi se détache de l’imaginaire, qu’il trouve son unité. Le caractère étonnant de cette expérience d’apprentissage, c’est que l’enfant découvre qu’il a une identité, qu’il existe, en se voyant sous la forme d’un autre, c’est-à-dire en contemplant son image dans le miroir  ! De la même manière, avec l’invention de la perspective, on comprend que c’est la position de l’observateur qui construit le tableau. Car la perspective n’est pas la même, suivant l’endroit où se trouve l’observateur… C’est pourquoi, à la Renaissance, on voit deux innovations naître ensemble  : l’art de la perspective, mais aussi celui de l’autoportrait. Puisque c’est l’observateur qui décide de l’apparence du monde suivant son point de vue, le moi devient central, et il mérite lui aussi d’être peint.

L’artiste allemand Albrecht Dürer s’est bien sûr illustré comme l’un des premiers et des meilleurs peintres d’autoportraits, mais on lui doit aussi cette planche étonnante (voir figure 5), représentant un dessinateur qui s’apprête à peindre un nu en perspective. Pour ce faire, il a un point de vue, dont il maintient la fixité grâce à l’outil gradué qui est posé devant son œil. Et il utilise une sorte de fenêtre quadrillée. Avec ces instruments, il cherche à dessiner le corps d’une femme grasse, sensuelle, protubérante  ; mais il l’étudie avec froideur, n’est-ce pas, il est, comme Galilée, convaincu que la nature – et quelle nature  ! – est écrite en langage mathématique. Ce corps de femme pâmée qui ne manque pas d’évoquer l’érotisme, il va le transformer en carte. Et l’on ne sait quel chemin il projette de se frayer vers ce corps… »

La pensée dans l’espace

L'École d'Athènes

« “Nul n’entre ici s’il n’est géomètre”, était-il inscrit au fronton de l’Académie, l’école fondée par Platon à Athènes. Je serais tenté de m’approprier cette fameuse formule et de la transformer ainsi  : “Nul n’entre ici s’il n’est géographe.” Car il me semble que nous commençons naturellement par cartographier le réel avant de philosopher.

Notre corps, en effet, est d’abord placé dans l’espace. Bien avant l’acquisition du langage, nous apprenons à nous mouvoir, à ramper, puis à marcher à quatre pattes. Au départ, le corps est le filet à travers lequel nous saisissons des connaissances sur le monde, qui sont des connaissances spatiales. Plus tard, les mailles du filet du corps deviennent plus complexes et saisissent aussi des mots, des concepts. Ce que je veux dire avec cette comparaison, c’est que nous sommes tous géographes avant de manier des mots ou des idées. Et les philosophes font souvent de la géographie sans le savoir.

Maintenant, regardez ce détail de la fresque de L’École d’Athènes peinte par Raphaël (voir figure 6). L’interprétation canonique de ce tableau est célèbre  : à gauche, Platon indique, avec son doigt tendu, le ciel des Idées, signifiant par là qu’il est un philosophe idéaliste, tandis qu’Aristote désigne quant à lui la Terre, montrant qu’il est beaucoup plus empiriste. Mais je dirais les choses autrement  : à mon sens, chacun d’eux insiste sur une dimension différente du travail du cartographe. Pour Platon, qui pointe le doigt, ce qui compte, c’est le point fixe, le nord, ou la ligne de fuite, comme vous voulez. Pour Aristote, qui a la main à plat, c’est le plan, le support qui domine.

« Pour Platon, qui pointe le doigt vers le ciel, ce qui compte,
c’est le point fixe, le nord. »

Gunnar Olsson

Au Livre VII de La République, Platon affirme que les hommes sont pareils aux prisonniers d’une caverne  ; ils observent les ombres qui se meuvent au fond de la caverne et prennent ces images mouvantes pour la vérité, alors qu’elles sont seulement l’ombre projetée de la vérité. Le mur au fond de la caverne, c’est bien sûr une carte. Platon nous dit que nous croyons avoir la vérité sous les yeux, alors que nous n’avons qu’une carte. Pour apercevoir enfin la vérité, il faudrait être capable de tourner le dos à cette carte, donc à la réalité sensible, et rechercher le point fixe où se trouve la lumière qui projette toutes ces ombres. Cette lumière est plus importante que le plan du fond de la caverne.

Mais vous pouvez aussi envisager une lecture géographique de la logique d’Aristote. Dans un passage crucial de son Organon, Aristote nous parle d’une bataille navale. Il nous dit qu’on ne peut pas prouver que l’énoncé  : “demain, il y aura une bataille navale” est vrai. Pas plus qu’il n’est possible d’assurer que “demain, il n’y aura pas de bataille navale”. Mais la proposition suivante  : “Nécessairement, il y aura demain une bataille navale ou il n’y en aura pas”, est toujours vraie. Dans ce passage, Aristote pose le principe dit du tiers exclu, qui est fondamental pour la logique. Pour être en mesure d’énoncer une vérité nécessaire, le principe du tiers exclu nous apprend que nous devons faire coïncider dans notre espace mental une proposition et son contraire – il y aura et il n’y aura pas de bataille navale demain –, sans les superposer. En tant que géographe, je pense que vous avez là la clé du plan aristotélicien  : lorsque vous êtes capable d’envisager, sur un même plan et simultanément, l’existence d’une chose et sa négation, “p” et “non p” comme on dit en logique, vous êtes dans le vrai  !

« Tout l’héritage de la métaphysique et de la logique grecques peut être considéré comme une gigantesque affaire de cartographie qui ne dit pas son nom. »
Gunnar Olsson

Vous le voyez, tout l’héritage de la métaphysique et de la logique grecques peut être considéré comme une gigantesque affaire de cartographie qui ne dit pas son nom. Cependant, il en va de même pour l’autre source principale de la culture occidentale, le judaïsme. Prenez, par exemple, le Décalogue, tel qu’il est énoncé dans l’Exode. Je soutiens que le Décalogue est une carte. Il commence par ces mots  : “Je suis l’Éternel, ton Dieu, qui t’a fait sortir du pays d’Égypte.” Maintenant que vous vous êtes un peu habitués à ma méthode, vous reconnaissez aussitôt deux motifs importants de la raison cartographique, à savoir le point fixe (“l’Éternel, ton Dieu”) et le chemin (“sortir du pays d’Égypte”). Ensuite, arrive le deuxième commandement  : “Tu ne te feras point d’image taillée, ni aucune représentation des choses qui sont là-haut dans les cieux, ici-bas sur la terre ou dans les eaux au-dessous de la terre.” Cette fois-ci, le message est clair et concerne l’échelle  : l’homme n’a pas le droit de transposer la Création dans aucune de ses propres représentations, toute fantaisie cartographique lui est donc interdite – le code unique pour interpréter le monde, c’est le Décalogue lui-même. Au troisième commandement, sans surprise, surgit la question du plan  : “Tu n’invoqueras point le nom de l’Éternel, ton Dieu, en vain  ; car l’Éternel ne laissera point impuni celui qui invoque son nom en vain”, ce qui signifie qu’il y a séparation des ordres entre l’Éternel et le périssable, l’infini et le fini, et qu’il faut donc savoir, en tant qu’humain, s’en tenir au plan terrestre. »

Un îlot de certitudes dans une mer d’illusions

La Critique de la raison pure d’Emmanuel Kant représentée comme une île par Gunnar Olsson © Gunnar Olsson

« Avec cette méthode de relecture de l’histoire de la pensée humaine, vous voyez que je peux mettre à jour, pour chaque philosophie, pour chaque métaphysique, la carte implicite, autrement dit l’intuition spatiale dont elle découle. Je me suis d’ailleurs amusé à proposer, dans Abysmal, un certain nombre de cartes qui résument les grands systèmes de la philosophie traditionnelle.

C’est ainsi que j’ai proposé une représentation cartographique de la Critique de la raison pure (1781) d’Emmanuel Kant (voir figure 7). Vous savez que le philosophe était au début de sa carrière un professeur de géographie, discipline qu’il a enseignée jusqu’à la fin de sa vie. Il y a dans la Critique un passage crucial, où Kant nous parle d’une île. Le chapitre intitulé “Du principe de la distinction de tous les objets en général en phénomènes et noumènes”, dans lequel il cherche à saisir où passe la frontière entre les phénomènes tels que nous les percevons et l’essence même de toutes choses, s’ouvre par ces quelques lignes d’une incroyable précision géographique  : “Nous avons maintenant parcouru le pays de l’entendement pur, en en examinant soigneusement chaque partie  ; nous l’avons aussi mesuré et nous y avons fixé chaque chose à sa place. Mais ce pays est une île que la nature enferme dans des bornes immuables. C’est le pays de la vérité (mot séduisant) entouré d’un océan vaste et orageux, véritable empire de l’illusion, où maints brouillards épais, des bancs de glace sans résistance offrent l’aspect trompeur de terres nouvelles, attirent sans cesse par de vaines espérances le navigateur qui rêve de découvertes et l’engagent dans des aventures auxquelles il ne sait jamais se refuser et que, cependant, il ne peut jamais mener à sa fin.

« Chaque métaphysique découle d’une intuition spatiale »
Gunnar Olsson

Par ces mots, Kant nous laisse entendre que le domaine de la certitude est une île. Au milieu de l’île, j’ai placé un château, c’est le palais de la vérité, habité par le philosophe lui-même, que je désigne par le point X. Sur le sol en granit de cette île reposent tous les raisonnements scientifiques. Mais l’île se jette dans l’océan de l’illusion par des falaises abruptes. Dans les parois de ces falaises s’ouvrent des cavernes dans lesquelles vivent les artistes, qui se trouvent, selon moi, à la frontière entre la connaissance du monde et l’océan de l’illusion. Enfin, j’ai placé, dans l’océan, outre les icebergs dangereux dont parle Kant, la baleine de Moby Dick. Dans l’océan de l’illusion, il n’y a pas de point fixe, et l’Idée qu’on essaie de pourchasser et de capturer, qu’on l’appelle Dieu ou l’Essence, se déplace sans cesse et nous échappe indéfiniment, c’est pourquoi elle est semblable à une baleine. »

Le coup de barre de Ferdinand Saussure


« Mais je vais vous donner un dernier exemple pour vous montrer comment la géographie se glisse, pour ainsi dire, sous notre langage. Prenez la séparation du signifiant et du signifié proposée par le père fondateur de la linguistique, Ferdinand de Saussure, dans son Cours de linguistique générale (1916). Cette distinction est essentielle pour comprendre le fonctionnement du langage. Le signifiant, c’est le son, ou la forme du mot écrit, en tout cas, c’est le support matériel du signe. Et le signifié, c’est la signification que nous lui attachons. Par exemple, si je prononce le son [si], un Anglais comprendra sea, la mer, et un Français “si”, la conjonction. L’association d’un signifiant à un signifié dépend donc étroitement de nos conventions, du langage que nous parlons, etc. Ferdinand de Saussure formalise cette idée ainsi  : il appelle “S” majuscule le signifiant et “s” minuscule le signifié, puis il pose la fraction suivante, qui est une décomposition du signe  : “s—S”.

Dans un signe, le signifié “s” est donc posé sur le signifiant “S”, d’accord  ? Eh bien, je prétends que la chose la plus intéressante dans cette représentation qui sert de fondement à la linguistique, c’est la barre de la fraction, c’est-à-dire la frontière. Elle semble fine, mais en réalité, il faut la regarder au microscope. Sa largeur est immense, puisqu’il s’agit tout simplement du territoire qu’habitent les êtres humains.

Nous n’évoluons pas dans un monde de signifiants purs, sinon, nous serions des pierres, des blocs de granit par exemple. Nous ne sommes pas non plus dans un monde de signifiés purs, sinon nous serions des abstractions sans chair, des vérités mathématiques par exemple. Non, nous circulons, nous nous mouvons précisément entre signifiant et signifié. C’est pourquoi la barre de la fraction “ s—S” mérite d’être considérée comme le lieu électif de la conscience humaine. »

Le tétraèdre merveilleux

Le monde logé dans un palais de cristal. Schéma de la mappa mundi universalis © Gunnar Olsson et Ole Michael Jensen

« Mais je vais, pour finir, achever de vous plonger dans la perplexité. À la fin des années 1990, j’ai construit avec l’un de mes étudiants, Ole Michael Jensen, une mappa mundi universalis, une “carte du monde universelle”. Nous lui avons donné la forme d’un tétraèdre, posé sur une plaque de marbre (voir figures 8 et 9).

« Avec moi, nous sommes logés dans un palais de cristal »
Gunnar Olsson

Comment lire cette carte ? Le socle de marbre, c’est le réel. Il y a ensuite trois faces du tétraèdre qui s’élèvent au-dessus de ce réel : l’une de ces faces correspond au domaine de la religion ; l’autre au domaine de l’art ; et la dernière au domaine de la science. Ce sont, si vous voulez, les faces qui délimitent les déplacements de la pensée humaine. Et chaque angle se projette sur la face opposée : la religion sur l’art (c’est le symbole) ; l’art sur la religion (c’est l’icône) ; et enfin la science sur la science (c’est l’épistémologie, la possibilité qu’a la science de travailler sur elle-même en refusant à la fois l’art et la religion). Ces projections sont représentées par des baguettes en or, et le point où elles touchent la face opposée est orné d’un rubis. Cette Mappa Mundi Universalis, qui est aussi une pièce d’art contemporain, a été exposée dans la cathédrale d’Uppsala en l’an 2000. Voilà, c’est ma propre version du monde des humains, un peu plus confortable que la barre saussurienne car, comme vous le voyez, avec moi, nous sommes logés dans un palais de cristal.

Ainsi, la recherche que j’essaie de vous communiquer s’approche maintenant dangereusement de la folie. Mais je ne suis pas fou, car l’humour joue aussi une part importante dans mon propos, que vous ne devez pas prendre entièrement pour argent comptant. Et vous savez pourquoi ? Parce que, lorsque vous avez une théorie, seul l’humour laisse la porte ouverte. »

Propos recueillis par le directeur de la rédaction et le rédacteur en chef de P.M.