Blog-note de jef safi

s’ e n t r e - t e n i r

avec . . Franck Varenne
Du modèle à la simulation

Les nouveaux chemins de la connaissance
Ressemblances et faux-semblants (1/4) - émission du 11 11 2o13

jeudi 14 novembre 2013

[...]

"Pseudo, ou le problème du double, l’autre qui perd toujours dans son combat contre la réalité, mais qui parfois est le seul moyen de tenir debout. Car le double n’est pas toujours un imposteur, il est aussi celui qui permet d’intensifier en la redoublant, l’expérience humaine. Quand la subjectivité est vécue comme une prison qui nous prive de pouvoir vivre à la fois plus et autrement, le fantasme d’être un autre peut rendre fou, on va le voir, mais n’est-il pas aussi le moyen d’apaiser une fringale de vie qui fait que l’on en redemande."

Adèle Van Reeth : [...] j’ai le plaisir d’accueillir Franck Varenne, qui est historien des sciences et épistémologue des modèles, et qui vient nous expliquer en quel sens le modèle donne forme à la réalité, plus même qu’il ne lui ressemble. Alors qu’est-ce qu’un modèle ? Est-il le double du réel ? Quel rôle joue-t-il dans l’appréhension du réel ? C’est-à-dire, est-il un exemple que l’homme cherche à imiter ou bien un obstacle qui nous détourne de l’expérience singulière ?

... extrait de Margin Call, film de J-C Chandor ...

AVR : Bonjour Franck Varenne.

Franck Varenne : Bonjour Adèle.

AVR : Désolée de commencer avec ces mots grossiers. C’était l’extrait de film de Margin Call, le film de Chandor de 2o11, et qui est un bon moyen d’entrée dans cette émission que nous avons intitulée "Modèle et simulation". Vous êtes épistémologue des modèles, . . vous allez nous expliquer ce que c’est. Mais une bonne manière de définir ce que c’est qu’un modèle est de partir d’un cas particulier. En l’occurrence le film Margin Call porte sur le moment . . le basculement vers la crise financière, et on entend dans l’extrait la référence des personnages à la faillite d’un modèle de trading. Ce qui montre ici que le modèle n’est pas seulement un exemple auquel on se réfère, pour essayer de bien vivre ou d’être efficace, mais au contraire, le modèle est à l’origine du réel et la faillibilité du modèle engendre des catastrophes, financières en l’occurrence, énormes.

FV : Oui, l’exemple est très bien choisi. Pour entrer dans le vif du sujet, on est dans le cas des modèles financiers et les modèles financiers ils ont d’abord une fonction épistémique, si on peut dire techniquement, qui est de décision dans des situations d’urgence ; il s’agit de décider de manière optimale avant les autres. Ils ont cette propriété là. La seconde propriété qu’ils ont, bien analysée par les épistémologues mais aussi surtout les sociologues des sciences, c’est qu’ils sont en fait performatifs. C’est-à-dire en fait qu’ils contribuent à réaliser ce qu’ils prédisent en situation normale, puisqu’ils reposent en réalité sur des hypothèses très simplificatrices du comportement des acteurs. Et ça marche, quand on fait confiance au modèle, le réel se comporte comme le modèle prédit. Mais quand il commence à y avoir des effets d’imitation, des effets de panique, par exemple la loi de l’offre et de la demande qui est implémentée et qui pourtant est violée, on a des comportements hautement non-linéaires et le modèle finit par réaliser un réel qui contredit les prédictions que sinon il ferait en temps normal si les hypothèses étaient avérées, si vous voulez.

C’est pour ça que ces modèles sont, en temps ordinaire correctement auto-réalisateurs, mais ils sont cycliquement auto-réfutants. Et c’est ce qu’on appelle des crises financières. Et il y a une formule que j’ai bien aimée dans cet extrait, c’est cette idée de formule dépassée, il y a bien cette idée que ces modèles sont d’essence mathématique. On aura peut-être l’occasion d’y revenir, mais les mathématiques - ça fait peur à beaucoup, ça paraît compliqué, - mais par rapport aux systèmes computationnels qu’on développe aujourd’hui et que j’étudie plus particulièrement, on peut considérer que les axiomatiques mathématiques, surtout quand on choisit d’en développer qu’une seule, est une simplification outrancière, une mise à plat de certains aspects du réel, et que du coup ce n’est pas si étonnant qu’elles échouent régulièrement, dans le cas en tout cas des phénomènes sociaux, à prédire correctement les choses.

AVR : Mais alors, vous avez employé les termes de modèle et de réel. Comment passe-t-on de l’observation du réel à la formulation d’un modèle ? Est-ce un simple constat empirique dont le résultat produirait le modèle ? Ou, au contraire, est-ce que le modèle . . parce que, vous l’avez dit, il y a une façon pour le modèle de se répercuter sur des effets de la réalité. Quel est le lien, ici, entre le réel et le modèle ?

FV : Alors . . je crois, on est parti très très vite sur . . il faut peut-être revenir sur la fonction générale des modèles. En fait, il y a une fonction générale, me semble-t-il, et au moins une vingtaine fonctions spécifiques qui peuvent être contradictoires les unes avec les autres. La fonction générale, me semble-t-il, c’est qu’un modèle "facilite une médiation". C’est-à-dire que le sujet se pose une question sur un système ou sur un objet, il n’y a pas accès d’une manière directe, et il cherche un médiateur. Parfois, il y a des médiateurs qui compliquent, et un modèle c’est un médiateur qui facilite. Alors souvent on en a conclu qu’un modèle est forcément la simplification de l’objet qui nous intéresse. Attention, simplifier une médiation c’est pas forcément simplifier une représentation.

Ce qui fait que moi j’aime bien cette définition des modèles donnée par Marvin Minsky qui dit que : "un objet A* est un modèle de A, quand cet objet A* permet à un certain observateur de répondre à des questions sur A ; en les posant à A*." Donc, ce n’est même pas une représentation, si vous voulez, ça peut être un espace, une grille de lecture, ça peut être un ensemble de données, qui permet de poser des questions de manière facilitée par rapport à celles que l’on pourrait poser à un objet qui n’est pas accessible.

Je vais donner un exemple concret. Les modèles qu’on a connu, même à l’école dans les années 50..60, c’était par exemple les écorchés en salle d’anatomie, enfin en salle de biologie. Evidemment l’idée c’est que ça n’est pas accessible, les organes d’un être humain ne sont pas facilement accessibles pour des tas de raisons, et donc il vaut mieux reproduire une maquette en cire. Et donc cette non-accessibilité est là et le modèle en l’occurrence, ici une maquette tridimensionnelle de nature physique et non pas symbolique, a bien la fonction d’un modèle.

Et puis il y a cette idée que, puisque le modèle est un médiateur, il a une certaine, je dirais, résistance ontologique et c’est là que commencent les problèmes. C’est-à-dire que le modèle devient un objet, devient cet intermédiaire qui peut devenir prescriptif et pas seulement, si vous voulez, orientant sur le réel. Avec le cas des modèles financiers, mais on pourra tout à l’heure parler de top-modèles, etc., on peut très bien considérer qu’un écorché de cire vu d’une certaine manière est aussi un top-modèle. Un artiste contemporain par exemple pourrait considérer ça comme ça, prescriptif à certains égards. Par exemple pour un transhumaniste, pourquoi ne pas mettre un organe ici plutôt que là, etc.

Alors ces fonctions des modèles donc, faciliter une médiation, on peut ensuite rentrer dans le détail mais on aura pas le temps ici, il y a en gros une vingtaine de types de questionnements. Un modèle sert en gros à résumer des données, à stocker des données, à sélectionner des données, ensuite à expliquer, à comprendre, à communiquer, à dialoguer, à . . je pourrais entrer dans le détail.

Mais, en réalité, le cas des modèles de produits dérivés en finance c’est des modèles qui servent à la décision. Donc c’est des modèles qui ne s’embarrassent pas de choses qui pourraient contrecarrer leurs hypothèses, puisque leur but c’est justement d’être parmi les premiers à prendre la bonne décision qui en temps normal, si les choses se comportent et se caractérisent par ?, les choses étant égales par ailleurs, de la même manière, alors j’ai intérêt, et j’utilise la formule Black-Scholes par exemple qui va me permettre de prendre la décision avant les autres. Et si tout le monde se comporte comme cela mais qu’il y a un bruit de fond qui est correct, alors les comportements probabilistes seront corrects et le modèle sera correctement performatif. Sinon, s’il y a des effets de panique, des effets d’imitation, alors il sera contre-prédictif.

AVR : Alors, si le but du modèle ou de l’utilisation du modèle est de réduire la complexité du réel, la complexité disons phénoménologique du réel, à un ensemble réduit de propriétés qui permettent d’appréhender ce réel de manière plus simple, la question qui se pose, vous l’avez formulée tout à l’heure, est de savoir quelle est la valeur ontologique de ce modèle ? A quoi ressemble-t-il ? Quel est-il ? Est-ce une simple formule, disons quasiment mathématique, qui permet de comprendre le réel, et peut-être aussi de le prédire mais aussi parfois de l’expliquer ? Ou bien le modèle est-il une forme de copie presque imagée de la réalité qui donc du coup serait certes réductrice mais en même temps serait la seule façon de comprendre ce que nous avons devant les yeux ?

FV : Alors . . bon . . ça serait peut-être une psychologie de la connaissance un peu naïve mais, il faudrait justement encore distinguer quelles sont les fonctions psychologiques que l’on attend des modèles. S’il s’agit simplement par exemple de résumer des données de type quantitatives, alors un modèle d’analyse statistique aura cette fonction. Mais s’il s’agit de faire parler à l’imagerie mentale, une visualisation d’une courbe dans un programme, par exemple, graphique est beaucoup plus parlante même pour des mathématiques très abstraites. Et la fonction cognitive ici pour être imagée n’est pas pour autant méprisable. Donc au fond, les médiations sont très diverses, ça peut être . . Boltzmann par exemple, le physicien Boltzmann, a développé des modèles mécaniques de comportements très abstraits d’équations, notamment en électromagnétisme à la suite de Maxwell, parce qu’il avait besoin, il sentait la nécessité de visualiser dans des images, justement, des comportements qui sinon étaient de nature mathématique.

Donc là, la médiation ne se fait pas entre le réel et le modèle mathématique mais entre le modèle mathématique qui est déjà là - la théorie mathématique - et le modèle de ce modèle qui est l’image, l’imagerie mécanique, comme disait ??, que certains éprouvent le besoin de développer pour bien comprendre ce qui se passe dans l’équation.

AVR : Voilà . . moi je vous posais la question de la nature même du modèle puisque, en parlant de l’image, vous soulevez un autre problème qui est fondamental quand on réfléchit sur les modèles, c’est celui de savoir quelle est la faculté humaine qui produit les modèles ? Est-ce la raison, ou est-ce l’imagination ? Puisque le modèle est aussi une image qui devient à titre d’exemple déterminante pour le réel, mais c’est aussi parfois un calcul, une équation, comme dans l’extrait qui a ouvert cette émission, auquel cas ici ce n’est plus l’imagination qui nous permet de comprendre le monde mais la raison, c’est-à-dire que derrière la pensée du modèle, il y a une vraie prise de position cognitive, épistémologique, face au monde.

FV : Oui, il y a plusieurs facultés en fait qui ont besoin des modèles. Puiqu’au fond, les facultés ont besoin des modèles quand elles ont besoin de se parler. Un modèle sert de médiation. Ça peut être une médiation intérieure, dans un sujet cognitif. Mais ça peut être aussi une médiation entre vous et moi, entre plusieurs communautés. Par exemple, les modèles de changement global, sont très complexes, et ils sont souvent développés dans des formats qui permettent à des chimistes de parler de nouveau à des biologistes, à des économistes, etc. Ce sont à ce moment-là des modèles de négociation, de construction collective. Donc ils servent de médiation inter-communautaires, entre les communautés scientifiques.

Donc, les médiations peuvent être très diverses . . alors, c’est vrai que historiquement, quand on remonte . . les premiers modèles, en tout cas le terme a été employé pour désigner des images qui ont ce pouvoir, qui est très ambigu, on aura peut-être l’occasion d’y revenir, qui peut séduire, qui peut détourner, comme l’étymologie de séduction l’indique, c’est-à-dire qu’on est éconduit, on est mal conduit, vers quelque chose qui n’est pas du tout le réel que l’on cherche effectivement à représenter. Et donc, on tombe amoureux de son modèle, typiquement, comme, je sais pas, Narcisse qui va tomber dans l’eau, parce que souvent il y a cette idée d’image qui est à l’origine des premières conceptions qu’on a eu des modèles. Mais, ce qui est très intéressant c’est de voir qu’au début du 20e siècle, les modèles d’iconiques qu’ils étaient, si vous voulez, sont devenus mathématiques, ce qui était très curieux. Et donc, les épistémologues français ont toujours été un peu en retard par rapport à ça. Bachelard est encore en train de dire, en gros, il faut arrêter d’utiliser les images, que les modèles désignaient des équations mathématiques qui avaient des rapports avec des théories qui étaient elles-mêmes axiomatisées de manière mathématique. Et donc, là, les médiations étaient d’un ordre encore différent. Donc, ce sont des détails analytiques qu’il est important de mettre en oeuvre pour bien comprendre les bons cotés et les mauvais cotés des modèles.

"Il ne faut pas oublier que nous imaginons avec notre rétine et non point à l’aide d’une faculté mystérieuse et toute puissante. [...] Nous ne sommes pas capables de descendre par l’imagination plus bas que par la sensation. En vain accole-t-on, un nombre à l’image d’un objet pour marquer la petitesse de cet objet : l’imagination ne suit pas la pente mathématique. Nous ne pouvons plus penser que mathématiquement ; du fait même de la défaillance de l’imagination sensible, nous passons donc sur le plan de la pensée pure où les objets n’ont de réalité que dans leurs relations. Voilà donc bien une borne humaine du réel imaginé, autrement dit, une limite à la détermination imagée du réel.

Ce n’est donc pas en nous appuyant sur le noyau réaliste du concept d’électron que nous pensons le microphénomène ; nous ne « manions » pas le microphénomène par ce noyau réaliste mais bien plutôt par l’atmosphère idéaliste qui l’entoure. [...] Sur l’objet de la microphysique, plus peut-être qu’ailleurs, cette dualité est apparente. [...] Sur l’objet de la microphysique, plus peut-être qu’ailleurs, cette dualité est apparente. [...] Le produit instrumental (électron, champ, courant, etc.) est alors inscrit comme sujet logique et non plus substantiel de la pensée théorique. S’il reste des traces substantielles, ce sont des traces à effacer ; elles marquent un réalisme naïf à résorber."
( Gaston Bachelard - Le nouvel esprit scientifique - 1934 )

AVR : Franck Varenne, vous avez prononcé le terme d’iconoclasme1 en sciences pour définir l’évolution du rôle des modèles dans les sciences au 20e siècle. Donc, cette évolution étant celle de la prise de distance progressive de l’image au sein du modèle. Nous venons d’entendre un texte de Gaston Bachelard, interprété par le comédien Georges Claisse, un texte issu du "Nouvel esprit scientifique" qui date de 1934, dans lequel Bachelard insiste bien sur la distinction entre l’imagination d’un coté et ce qu’il nomme la pente mathématique de l’autre. En clair, le texte pointe le danger du fait d’accorder trop d’importance à l’imagination dans les mathématiques. C’est ce que Bachelard nomme un réalisme naïf, car l’image pour Bachelard - et j’aimerais que vous nous expliquiez cela - est un obstacle pour la compréhension scientifique. Ici, non seulement l’image n’est pas un modèle, mais l’image doit être détruite pour que le scientifique puisse produire un modèle adéquat. Comment est-ce qu’on comprend cela ?

FV : Oui, il dit aussi, je crois dans la "Philosophie du non" : les intuitions sont très utiles, elles servent à être détruites. Il y a un coté effectivement assez ravageur dans l’épistémologie très puissante de Bachelard et qui convient parfaitement à la microphysique. Donc il faut bien remettre dans le contexte, on parle de la microphysique et plus exactement des avancées fulgurantes. À l’époque il est très au fait des choses, en mécanique ondulatoire, en physique quantique. Il est clair que pour lui, la pensée mathématique doit être privilégiée parce qu’au fond l’image fige, l’image renvoie au passé, l’image serait quelque chose qui freinerait la raison qui doit être vivante, qui doit rester dans sa mobilité essentielle, et c’est au fond tout le sens du mot dialectique qu’il conserve ici, sans se reporter nécessairement d’ailleurs à son origine chez Hegel. C’est cette mobilité de la raison vivante qui doit faire fi de ces images. Qui doit, à la limite, s’appuyer sur elles mais pour les détruire. Qui doit s’en servir pédagogiquement, ex post, a posteriori, devant la classe, bien entendu mais, le bon enseignant est celui qui va apprendre aux élèves à se dé-faire de ces images premières qui sont immédiates et qui, tout en étant immédiates, sont figeantes. Donc, il y a bien cette idée d’une valorisation, chez Bachelard, de la mobilité de la raison. La raison ne repose pas sur des principes, sur des choses qui sont là et acquises, mais elle repose sur une intention, l’intention de découvrir de nouvelles normes, elle va chercher à se normer elle-même et ne pas s’appuyer sur des normes du passé.

Alors l’image est la trace arrêtée, la sédimentation de normes du passé, qui peuvent venir de la sensation mais, plus largement, des anciennes théories, des projections éventuellement liées à l’enfance - on sait les rapports avec la psychanalyse, bien entendu, dans la formation de l’esprit scientifique - mais au fond, cette idée que les mathématiques ne seraient plus que le seul endroit où on pourra justement se défaire des images qui deviennent à ce moment-là des idoles. Alors je parle d’iconoclasme1 évidemment, c’est un peu décalé, on devrait parler plutôt d’anti-idolâtrie, mais bon c’est bien cette idée, le mot consacré c’est plutôt iconoclasme1. En fait, Bachelard est un iconophile, on pourrait considérer que c’est un iconophile. Il comprend bien qu’on doit utiliser les images mais, comme la querelle des icônes l’a révélé par exemple pour l’orthodoxie et pour le catholicisme, les icônes doivent toujours rappeler dans leur contenu qu’elles ne sont que des icônes. C’est pour ça qu’on parle d’icono-graphie. Les icônes sont écrites, elles ne sont pas peintes. Donc, une des résolutions des multiples querelles des icônes, dans le christianisme spécifiquement, c’est ça. Donc, évidemment que Bachelard est un iconophile mais c’est pas étonnant, quand on lira ensuite Althusser et Badiou, de voir que cette iconophilie sera contestée même encore dans son résidu d’image. C’est-à-dire que, ce qui ne plaira pas à Althusser, ce qui ne plaira pas à Badiou, qui dieu sait pourtant seront bachelardiens dans les premiers temps, c’est ce reste encore d’image. L’image ne doit avoir absolument aucune fonction. Là on est dans l’anti-idolâtrie radicale et dans l’iconoclastie radicale.

AVR : Mais alors quel est le problème de l’image véritablement ? Pourquoi en faire un tel ennemi, puisque il paraît illusoire et impossible de se débarrasser complètement de l’imagination, y compris dans le domaine scientifique ? Si on s’en tient aux mathématiques, nous avons besoin de nous représenter des chiffres, des éléments, que ce soit en géométrie par exemple . . il paraît très clair que nous avons besoin de cette imagination qui n’est pas simplement reproductrice, qui n’essaie pas simplement de copier le réel en le dévalorisant, mais qui est aussi, Kant l’a bien montré, créatrice, l’imagination est nécessaire à la connaissance.

FV : Pour Bachelard, elle est simplement recombinatoire. C’est une mauvaise imagination, il y a une part d’ombre dans une partie de l’imagination, qui est qu’elle est recombinante. Elle n’est pas créatrice. Alors, dans sa poétique, il y a une place pour la fonction d’irréel, etc., mais les images en sciences . . Quel est au fond le vrai problème ? Il faut regarder l’un de ces premiers ouvrages, c’est l’essai sur la connaissance approchée, 1928, où il montre l’origine de ce qui fait problème pour lui dans l’image. Ce qui fait problème pour lui dans l’image, c’est que ça présente des cohésions. Et le scientifique doit chercher des cohérences.

L’image présente la séduction de quelque chose qui cohère, qui adhère, on a des adhésions, des choses hétérogènes, de bric et de broc, qui sont en forme de patchwork, et qui sont là, et dont on a l’impression que sous la forme d’un ob-jet, de quelque chose qui nous est jeté devant, un système nous est en même temps présenté.

Et donc, la grande tromperie est là. C’est-à-dire que les objets - c’est pas seulement l’immédiateté, et donc la finesse de l’analyse de Bachelard elle va jusque là - nous donne l’impression que l’on pourrait se re-présenter, donc refaire . . Il y a cette idée du maker’s-argument, c’est-à-dire comprendre c’est pouvoir refaire ce que la nature nous donne à voir - c’est vraiment cette idée-là qui est reprise en fait par Kant en partie - et donc, pouvoir refaire, . . les objets ne cessent de nous mentir, les images ne cessent de nous mentir, en nous disant de façon fallacieuse qu’il faudrait prendre une cohésion pour une cohérence déjà acquise. Mais, il n’y a pas de cohérence première, il n’y a que des cohésions. Une façon de reprendre sa phrase : "il n’y a pas de vérité première, il n’y a que des erreurs premières". Donc c’est ça que nous dit Bachelard. Il n’y a pas de cohérence première, la cohérence est le fruit d’une conquête. Et c’est là que la raison se conquiert elle-même en développant des nouvelles normes de conquêtes de nouvelles cohérences.

Et lorsqu’il attaque le modèle de Bohr, comme étant justement une construction de bric et de broc et d’images justement, de patchwork, de choses accolées, qui mélange les échelles, l’échelle du mètre, la nôtre, perceptible, et les échelles de l’angström, et bien il n’y a pas de meilleure manière pour contester les excès de la cohésion - qui sont bien séductrices effectivement, parce que ça nous renvoie à notre vécu personnel, mais ce dont Bachelard s’arrêtera pas sur ces analyses psychanalytiques - mais c’est bien la cohésion qui fait problème, qui donne l’impression d’un réel frelaté, alors que le réel doit être toujours vérifié chez Bachelard. Et c’est la raison pour laquelle c’est son mathématisme qui va converger vers un réalisme. Le vrai réalisme c’est le mathématisme, c’est-à-dire au fond qu’on doit toujours re-construire in fine les choses dans des concepts mathématiques.

Pour moi ce qui me gêne quand je lis Bachelard - j’avais dans les premiers temps de ma thèse sur l’histoire des modèles de simulation notamment - j’avais vu qu’il y avait un coté très fascinant, brillant, mais que ce moment à deux temps où on avait l’image et puis les mathématiques qui faisaient ce travail de briser les images et de faire d’un objet un sur-objet, re-cohérer de nouveau, faire d’une cohésion une cohérence, et bien ne convenait pas aux simulations qui sont effectivement parfois des patchworks.

AVR : Alors, attendez . . qu’est-ce que vous entendez par simulation ici ?

FV : Alors, les simulations . . alors là aussi, le sens, on est assez riche, mais, aujourd’hui on ne peut pas ouvrir un journal télévisé, ou aller même dans un labo de recherche, même ouvrir un journal, sans voir la simulation d’un accident, d’un attentat, etc., grâce à l’ordinateur, et . . il y a deux sens à simulation.

Il y a, premier sens, un modèle qui ne s’embarrasse pas de reproduire le mécanisme qui donne lieu au phénomène, mais qui reproduit uniquement la surface. C’est un modèle superficiel en fait une simulation.

Et puis, il y a le second sens, qui est arrivé dans les années 50s, qui est qu’une simulation numérique en l’occurrence c’est le calcul d’un modèle mathématique.

Alors on peut se dire, quel est le rapport, c’est un peu bizarre. En fait, une simulation numérique, quand vous regardez dans le détail, donc faite par ordinateur, c’est un calcul de comportement, c’est un calcul approché d’un modèle mathématique pour lequel on n’a pas de solution explicite. Donc on n’a pas de solution analytique. Et il faut pour cela simuler, grosso modo, quelques petits sous-comportements du modèle et donc on l’imite de ce point de vue-là, du verbe imiter. On imite le comportement du modèle mathématique, de proche en proche.

On discrétise pour cela. La base de la computation c’est la discrétisation, on remplace des symboles continus éventuellement par des symboles discrets. Et cette discrétisation permet d’approcher le mouvement du modèle. Donc, c’est bien une simulation du comportement du modèle dans ce sens-là, au sens où on parle d’une simulation par exemple d’une explosion volcanique. En classe ou même à l’école primaire, régulièrement encore, on fait aujourd’hui des simulations d’explosion volcanique avec des réactions chimiques. Or une explosion volcanique ce n’est pas une réaction essentiellement chimique.

AVR : Et donc là, dans la simulation, on s’éloigne encore plus du réel que dans le modèle. Comme si c’était un modèle de modèle, mais qui n’avait plus aucune vertu réaliste.

FV : Oui, c’est le risque. Une simulation passe presque pour le simulacre de Platon, c’est-à-dire l’image qui veut faire oublier qu’elle n’est qu’une image. Donc, c’est à ce moment-là redevenir une idole et ne pas rester au statut de l’icône. Effectivement, il y a ce risque-là. J’ai dit, on modélise en gros quand on n’a pas de théorie, et on simule quand on n’a pas de modèle. Donc là on pourrait s’inquiéter, quand on simule ça veut dire qu’on ne sait rien de rien. Et c’est vrai que quand on simule, on obtient parfois des images très belles avec les ordinateurs qu’on a, les stations graphiques, etc., qui ressemblent simplement parfois à des numérisations de scène. Vous savez quand on scanne une scène. Aujourd’hui on peut scanner, on envoie un laser dans une salle, et il n’y a pas de modèle explicatif de comment est née cette salle, comment . . mais on a une image qui simule la présence de la salle.

Alors ce qui fait que, on a en simulation des choses très comparables, l’ordinateur peut nous donner à voir, et même à explorer dans un jeu vidéo, en infographie, des espaces qui peuvent soit être le fruit d’un calcul très compliqué de vrai savoir scientifique qui amène à cette simulation, c’est-à-dire une visualisation de calculs, de co-calculs en réalité de modèles souvent hétérogènes - ce que j’avais travaillé pour le cas des plantes - et alors là ça repose sur un vrai savoir scientifique. Et le résultat ressemble furieusement à une infographie lamentable que l’on a fait en numérisant en 5 secondes par un scanner. Et les résultats sont très proches.

Donc ce qui fait que, la simulation restant de l’ordre justement de ce qui est appréhendable - essentiellement par la vue, mais pas seulement, on sait qu’il y a aujourd’hui des systèmes haptiques, etc., dans les simulations par immersion, on a le retour d’effort, etc., on peut toucher, on aura bientôt les odeurs dans les cinémas, etc. - donc il y a bien cette idée de la surface qui est imitée, c’est-à-dire que l’objet n’est pas imité dans sa présence mais l’impression de l’objet dans les surfaces autour du sujet, si vous voyez ce que je veux dire.

Mais, il en demeure pas moins que certaines simulations sont sincères et reposent sur des données vraiment captées sur l’empirisme, sur le terrain, et servent à ce moment-là d’expérience concrète sur lesquelles on peut chercher des théories.

... Qui êtes-vous Polly Maggoo de W. Klein ...

AVR : [...] Franck Varenne, vous nous aviez présenté une attitude disons iconoclaste de la science, qui essayait de se débarrasser de l’image afin de ne garder de l’esprit scientifique que l’aspect rationnel qui permet seul d’appréhender la réalité telle que les scientifiques souhaitent l’appréhender. Et puis en parlant de la simulation, vous semblez avoir esquissée une façon de se réconcilier finalement, pour le modèle avec l’image. Vous parlez de cette nécessité . . ou de la volonté d’appréhender la réalité à travers sa surface. Peut-être son apparence. Et c’est en ce sens que j’aimerais vous demander quelle différence du coup entre l’application d’un modèle dans lequel la simulation - qui reproduit ce qui est et qui a valeur d’exemple - et le top-modèle - puisque vous en avez parlé rapidement en début d’émission - qui, on l’a entendu dans les extraits que nous avons diffusés, agit comme valeur de modèle, c’est-à-dire d’exemple, y compris avec la dimension dangereuse de la volonté de vouloir copier à tout prix ce que l’on nous propose. Cette dimension dangereuse du modèle est extrêmement importante et je pense qu’il faut insister là-dessus puisqu’on la retrouve autant dans le cas de la crise financière - avec l’extrait qu’on a entendu au début - que dans le cas, là, des top-modèles.

FV : Alors . . le cas des top-modèles est vraiment intéressant, outre le fait que ça crée une sorte d’inversion en fait. On pourrait considérer que le modèle qui vient de modulus, c’est ce qui sert à représenter quelque chose, ce à quoi on se rapporte pour représenter quelque chose. Or ce à quoi on se rapporte pour représenter quelque chose ça peut être soi le modélisant, soit le modélisé. Ce qui fait qu’en art, par exemple, vous avez un modèle et puis ça peut être parfois une belle femme justement. Et donc elle est pour vous à ce moment-là le paradigme, c’est-à-dire ce qu’il faut suivre, littéralement. Donc à ce moment-là le top-modèle par exemple.

Alors, le top-modèle dans ce cas-là, se rapproche - on est effectivement sur les zones un peu dangereuses - se rapproche de certaines catégories de l’idole, mais au fond qu’est-ce que l’idole ?

L’idole joue sur la surface. Quand on regarde comment elle a été constituée, par exemple le veau d’or, et bien c’est le résultat de tout un tas d’or d’origines différentes qu’on a fondu, et cet espèce de patchwork est devenu le signe, et même plus que ça, une présence réelle. Le vrai problème de l’idole, c’est qu’elle donne l’impression fausse d’une présence réelle. C’est pas simplement une apparence ou un point de vue, ou une perspective, ou même seulement un simulacre, c’est . . il y a là l’épuisement d’une présence. Il n’y a pas à chercher dans l’au-delà, un dieu qui serait présent ailleurs. Donc c’est bien un problème de présence.

Alors pourquoi ces jeunes-filles prennent-elles effectivement les top-modèles comme objets d’imitation ? Parce que, au fond, elles cherchent peut-être aussi une forme de présence. Et, au fond, toutes les crises iconoclaste des christianismes sont des crises qui ont porté sur un thème qui ne s’est pas trompé, qui est la question de l’imitation de Jésus-Christ. L’imitation de l’absolu, ou l’imitation de l’incarnation. Elles n’imitent pas Jésus-Christ, mais elles imitent des idoles, c’est-à-dire des personnages, ou des personnes qui sont construites, qui sont photoshopées après, je ne sais pas, mais qui donnent l’impression d’une présence. Présence dont elles manquent peut-être, dont elles ont besoin à une époque adolescente qui est la leur, je ne sais pas. Mais il y a bien cette idée d’une imitation et, ce que je veux dire en résumé, c’est que l’idole incite à l’imitation. L’idole incite à l’imitation et la simulation peut éventuellement inciter à l’imitation.

AVR : Et ce que vous dites également, c’est qu’il semble y avoir un besoin naturel d’un modèle, selon la simulation, dans l’exemple du top-modèle, c’est qu’il y a une demande pratiquement constitutive de l’homme pour quelque chose qui le dépasse et qu’il chercherait à imiter, soit pour lui ressembler, soit pour comprendre en retour le monde dans lequel il vit.

FV : C’est pourquoi toutes les crises iconoclastes, y compris dans l’épistémologie, valorisent l’action, valorisent la vie, le mouvement de la raison, contre l’arrêt, la fixation, l’image, l’adhérence, la cohésion, qui sature l’impression de la présence. Et donc, moi c’est pour ça que quand je lis Bachelard, ou même Althusser, ou même Badiou, je ne peux jamais m’empêcher de penser à Guillaume d’Ockham ou à Duns Scott, qui sont les premiers en réalité à séculariser.

Ce que j’ai appelé la sécularisation de l’iconoclasme1, c’est-à-dire à faire tomber l’iconoclasme1 sur terre, à considérer - mais Duhem l’avait montré - que finalement le monde proche comme l’appelait Aristote est finalement absolu. Il n’est pas au contraire mal fini, mal fichu, livré à la génération, à la corruption, mais au contraire tout aussi infini et tout aussi admirable que les espaces infinis qui nous entourent, etc. Et que donc, du coup, l’interdiction de la représentation totale, intégrale, donnant l’impression d’une présence dans le modèle, vaut aussi pour le monde sensible quotidien, vaut aussi pour la physique.

Et quand Duhem écrit "sauver les phénomènes", en épistémologue chrétien, c’est très nettement pour faire écho à ses épistémologues du XIVe siècle qui disaient que comme le ciel est maintenant tombé sur la terre, cet infinie présence . . - je renvoies aux travaux de Michel Blay, Jean Eisenstaedt, etc., qui ont bien analysé tout ça, et puis qui font suite aux travaux de Koyré sur le monde clos et l’univers infini - l’infinitisation du monde proximale est quelque chose qui a joué pour la sécularisation de l’iconoclasme1 dans les épistémologies. C’est-à-dire que l’iconoclasme1 est passé de la théologie, du monde de la théologie, au monde des théories de la connaissance, en réalité.

Et c’est une chose dont j’ai l’impression que Bachelard et Althusser et Badiou n’ont pas forcément conscience, donc c’est pour ça que ça serait bien qu’au fond on puisse imaginer un post-bachelardisme qui psychanalyse la connaissance épistémologique elle-même.

"En tant qu’objet artificiel (Lévi-Strauss dit précisément : "construit"), le modèle est contrôlable. On peut "prévoir de quelle façon le modèle réagira en cas de modification d’un de ses éléments". Cette prévision, en quoi réside la transparence théorique du modèle, est évidemment liée au fait qu’il est intégralement monté (Lévi-Strauss dirait volontiers : bricolé), en sorte que l’opacité attribuable au réel en est absente. De ce point de vue, le modèle n’est pas une transformation pratique du réel, de son réel : il appartient au registre de l’invention pure, il est doté d’une "irréalité" formelle. [...] Ainsi, les caractéristiques formelles du modèle recouvrent une large classe d’objets. [...] Par exemple, les informations données par la comptabilité nationale permettent la construction d’un graphe animé à cinq sommets : administrations, ménages, bien et services, entreprises, marché financier. Les flux mobiles entre les sommets figurent la structure des échanges, la théorie des graphes permettant de raffiner sur la vitesse et la dimension des flux.

C’est l’occasion d’indiquer que d’une façon générale, l’économie politique bourgeoise s’accomplit dans la construction de modèles d’expansion équilibrée : là encore, le modèle pare au "désordre" capitaliste non par le savoir de sa cause (soit la science marxiste des formations sociales et l’intelligence de la lutte des classes), mais par l’image technique intégrée des intérêts de classe de la bourgeoisie. [...] Les modèles d’expansion dans l’équilibre, sous couvert de penser leur objet (l’économie des prétendues "sociétés industrielles"), objectivent des objectifs de classe. [...] Image portative, le modèle unifie extérieurement une politique économique, la légitime, et occulte sa cause comme sa règle.
( Alain Badiou - Le concept de modèle )

AVR : Alors Franck Varenne, vous en appeliez à une pensée post-bachelardienne, je ne pense pas que ce soit le cas avec le texte que l’on vient d’entendre, mais il vaut la peine de le commenter. C’était un texte tiré du "concept de modèle", l’ouvrage d’Alain Badiou qui date de 1969. Alors, un ouvrage qui s’inscrit dans la lignée althusserienne de la critique de l’idéologie dans les sciences. Mais ce qui est frappant ici dans ce texte, c’est la dimension politique qu’on y entend. C’est-à-dire qu’ici, ce que Badiou dénonce, dans une forme d’idéologisation formaliste, c’est une pensée qui est celle de la bourgeoisie. C’est qu’on a ici deux conceptions qui se rejoignent, on n’est pas seulement dans l’épistémologie ou dans la dénonciation politique d’un état de fait, mais c’est à travers un paradigme scientifique que se met en oeuvre une conception politique qui est elle-même à déplorer, selon Alain Badiou.

FV : Oui, mais vous remarquerez que justement, pour Alain Badiou, la science est une praxis. La science ne procède pas par la construction de modèle. C’est un texte qui notamment attaque, Althusser l’a fait précédemment dans sa "philosophie spontanée des savants", les modèles structuraliste de Claude Lévi-Strauss. Il y a bien cette idée - qui est d’ailleurs tout à fait fascinante et qui conserve une certaine justesse aujourd’hui - que lorsqu’on monte un modèle, notamment en économie politique, on agrège les évidences du moment. On agrège les non-dits, les non-questionnés, on agrège . . on fait de la cohésion et non pas de la cohérence.

AVR : Y compris dans le formalisme . . c’est ce que dit Badiou ici . . il va plus loin que Bachelard . .

FV : Y compris dans le formalisme . . oui oui . . y compris dans le formalisme, puisque là, c’est quelqu’un de 1969, c’est quelqu’un qui ne peut plus dire les mêmes choses que Bachelard ou que Duhem. Ce n’est plus les modèles-images qui sont là, c’est les modèles mathématiques. Et donc, du coup, pour lui, ça devient très confus parce qu’il y a les bons modèles mathématiques et les mauvais modèles mathématiques. Les bons modèles mathématiques en gros sont internes aux mathématiques, c’est les modèles qui appartiennent à la théorie mathématique des modèles. Et les mauvais modèles mathématiques sont tous les autres, sont ceux qui sont interdisciplinaires, qui sont en fait des plaquages, pour lui, de formulations mathématiques, en biologie, en physique, pour expliquer selon tel ou tel principe et de manière simple, en faisant l’économie de la théorie . . c’est ça qu’il contestait, tel ou tel phénomène physique ou biologique.

Alors, ce qui est très intéressant dans le passage que vous avez donné, c’est que on a, pour lui, l’idée que un modèle, mathématique, mais qui vaut en biologie ou en physique par exemple - on peut imaginer par exemple le modèle "opéron" de Jacob & Monod, qui avaient eu le prix Nobel - donc, c’est pour lui une image portative. Un modèle est forcément, parce qu’il est simplifiant ou facilite une médiation, est forcément simple dans son appréhension. J’ai taché de montrer dans mes travaux que c’était une simplification encore, et que c’était une erreur de catégorie. Ce n’est pas parce que la médiation est facilitée que le modèle est simple.

Allez aujourd’hui dans des laboratoires, de biologie et de physique, les modèles c’est pas une équation, c’est des centaines d’équations, c’est des dizaines de millions de lignes de code, et personne ne détient complètement la compréhension totale d’ailleurs de ce modèle. Des modèles intégratifs, hétérogènes, multi-échelles, multi-aspectuels, en biologie, on n’a pas du tout des modèles portatifs. Et l’ordinateur, à ce moment-là, ne sert pas d’instrument déductif plus rapide, comem c’était le cas pour la simulation numérique des années 50, comme c’est encore le cas, la simulation numérique n’a pas disparue.

Mais, l’ordinateur sert d’espace d’intuition augmentée. Le modèle n’est pas du tout portatif. Le modèle ne peut être porté que par l’ordinateur. D’où la nécessité de bien comprendre la nature des données qu’on y intègre. Les données sont-elles seulement phénoménologiques ? Est-ce qu’on y intègre des mécanismes ? Est-ce que le sous-modèle qu’on intègre dans le module, là, est passablement explicatif ou seulement phénoménologique ? Est-ce qu’il procède d’une paramétrisation ? Expliquer par exemple au grand public sur quoi se basent les modèles de climat, c’est extrêmement difficile. Parce que, on a, dans ces modèles de simulation monstrueux, des usines à gaz ou les SI-models ont des statuts épistémologiques différents. Et donc, on n’a pas du tout des modèles portatifs, on n’a pas du tout des images portatives comme c’était le cas dans l’imaginaire de Badiou à l’époque.

AVR : Donc en fait, à Alain Badiou qui porte à son comble l’iconoclasme1 en dénonçant dans un modèle même formaliste . . une simplification en fait de la réalité, . .

FV : . . le reste d’image . . le reste figé . . le reste de la mort, de la nécrose de la raison, reste aussi dans certaines formulations mathématiques. Il faut aller pourchasser . . pas jusque dans les toilettes comme dirait l’autre . . il faut pourchasser . . il y a bien cette violence, c’est la violence de l’époque . . il faut pourchasser le résidu d’image . . on continue Bachelard avec d’autres moyens, on pourchasse l’image jusque dans les mathématiques.

AVR : Et donc vous rétorquez à cela que le modèle n’est pas une simplification, que l’image n’est pas forcément réductrice, et qu’il y a du coup . . qu’il faut se réconcilier avec une . . comment dire, une place accordée à l’image, y compris dans la modélisation, pour appréhender dans toute sa complexité, le réel.

FV : Oui, je réplique à cela que ce sont des textes tout à fait fascinants, mais qui sont unilatéraux. Car encore une fois, il y a une pluralité des fonctions des modèles. Bachelard et Badiou sont des gens qui confondent les modèles de théorie avec les modèles théoriques. C’est-à-dire que, c’est quand même significatif. Vous lisez un morceau de la "philosophie du non" sur l’atome de Bohr, Bachelard dit : mais Meyerson ne comprend rien. Et alors c’est quand même un comble, parce que Bachelard quand même dans les pages qui précèdent, il va utiliser les philosophes analytiques : Bergmann, Reichenbach, etc., et d’autres qui sont quand même à fond dans l’approche empiriste logique et dit, ils ont vraiment raison, etc.

Mais pourquoi ? Parce que ce sont des gens dans l’idée que dès qu’il y a formulation, il y a début de théorie. Et donc, qu’un modèle de théorie n’existe pas. On n’est pas encore à la phase qu’on appellera sémantique, on est dans la phase syntaxique de la philosophie analytique. Je vais pas faire l’histoire de la philosophie analytique ici, mais en gros c’est la première phase qui culminera avec Nagel et Hempel, mais c’est cette idée que on doit chercher des formulations qui n’ont aucune épaisseur mais qui ont un pouvoir théorique, réaliste en même temps, qui touchent par les mathématiques l’essence même des choses.

Alors on voulait parler de Kant je crois tout à l’heure, mais on l’a pas fait. Oui, c’est cette idée que au fond ces mathématismes-là, qu’ils soient dialectiques ou non, d’ailleurs Bachelard ou Badiou ou pas, qui donnent finalement au fond les clés du réel aux mathématiques, sont des formes extrêmes effectivement d’iconoclasme1 mais qui peuvent être utiles. En micro-physique, ça marche. Sauf qu’après il y a eu par exemple l’éclosion des modèles de morphogenèse en mathématiques. Il y a eu la topologie, la topologie s’est enrichie. Il y a eu la naissance des fractales. Et quand vous essayez d’expliquer par des moyens bachelardiens, ou même tirés de Badiou, ces essors de mathématiques visuelles, qui sont d’une dimension différente, qui font appel à une dimension cognitive différente, ça devient extrêmement compliqué. C’est a fortiori le cas pour les simulations computationnelles, multi-échelles, multi-aspects aujourd’hui.

AVR : Merci beaucoup Franck Varenne . . je renvoie les auditeurs à vos ouvrages : "Théorie, réalité, modèle" et "Modéliser & simuler" (collectif en 2 tomes) aux Editions Marériologiques ; ainsi que "Modéliser le social" chez Dunod.