Blog-note de jef safi

s’ e n t r e - t e n i r

avec . . Denis Diderot
(3/3) Au lieu de reconnaître un frère, . . un esclave

Entretien anachronique exclusif avec Diderot par Nicolas Chevassus-au-Louis
Mediapart - o7 octobre 2o13

dimanche 13 octobre 2013

Troisième volet de notre interview imaginaire avec le philosophe des Lumières. À travers ses écrits, il nous parle de colonisation, de démocratie et même de décroissance.

À l’occasion du tricentenaire de Diderot, né le 5 octobre 1713 à Langres (actuelle Haute-Marne), Mediapart s’est plongé dans son œuvre et en a tiré un entretien exclusif et joyeusement anachronique avec le philosophe des Lumières (retrouvez toutes les références dans la boîte noire de cet article et ici, la première partie de cet entretien, et là, la deuxième partie). Où l’on découvre un penseur curieux de tout et d’une étonnante modernité : féministe, athée et anti-colonialiste... et pourtant obligé de composer avec les pouvoirs en place.

1-Vous avez été très proche de Rousseau, qui vous rendit visite lorsque vous étiez embastillé en 1749, avant de rompre avec lui. Que lui reprochez-vous ? Que pensez-vous de son idée de « bon sauvage » ?

Denis Diderot. Je trouve que Jean-Jacques a bien faiblement attaqué l’état social. Qu’est-ce que l’état social ? C’est un pacte qui rapproche, unit et arc-boute les uns contres contre les autres une multitude d’êtres auparavant isolés. Celui qui méditera profondément la nature de l’état sauvage et celle de l’état policé se convaincra bientôt que le premier est nécessairement un état d’innocence et de paix, et l’autre un état de guerre et de crime. Bientôt, il s’avouera qu’il se commet et qu’il doit se commettre plus de scélératesses de toute espèce, en un jour, dans une des trois grandes capitales de l’Europe, qu’il ne s’en commet et qu’il ne s’en peut commettre en un siècle dans toutes les hordes sauvages de la terre. Donc l’état sauvage est préférable à l’état policé ? Je le nie ; il ne suffit pas de m’avoir démontré qu’il y a plus de crimes, il faudrait encore me démontrer qu’il y a moins de bonheur.

2-Votre réponse est ambiguë. La vie « sauvage » vous semble-t-elle, oui ou non, préférable à la vie civilisée ?

Non. La population de l’espèce va toujours en croissant chez les peuples policés, et en diminuant chez les nations sauvages. La durée moyenne de la vie de l’homme policé excède la durée moyenne de la vie de l’homme sauvage. Tout est dit.

3-Vous êtes donc contre toute idée de décroissance ?

La contrée la plus heureuse n’est pas celle où il s’élève le moins d’orages. C’est celle qui produit le plus de fruits. J’aimerais mieux habiter les pays fertiles où la terre tremble sans cesse sous les pieds, menace d’engloutir et engloutit quelquefois les hommes et leurs habitations que de languir sur une plaine aride, sablonneuse et tranquille. [...] Oui, monsieur Rousseau, j’aime mieux le vice raffiné sous un habit de soie que la stupidité féroce sous une peau de bête. J’aime mieux la volupté entre les lambris dorés et sur la mollesse des coussins d’un palais, que la misère pâle, sale et hideuse, étendue sur la terre humide et malsaine, et recelée avec la frayeur dans le fond d’un antre sauvage.

4-Ces réflexions ne sont pas que théoriques. Vous avez été contemporain de l’établissement du premier empire colonial français, en Indes et surtout en Amérique du Nord où les Français ont rencontré ces « sauvages » dont vous parliez. Que pensez-vous de la colonisation ?

La raison et l’équité permettent les colonies : mais elles tracent les principes dont il ne devrait pas être permis de s’écarter dans leur fondation. Un nombre d’hommes, quel qu’il soit, qui descend dans une terre étrangère et inconnue, doit être considéré comme un seul homme. La force s’accroît par la multitude, mais le droit reste le même. Si cent, si deux cent hommes peuvent dire : « ce pays nous appartient », un seul homme peut le dire aussi. Ou la contrée est déserte, ou elle est est en partie déserte et en partie habitée, ou elle est toute peuplée. Si elle est toute peuplée, je ne puis légitimement prétendre qu’à l’hospitalité et aux secours que l’homme doit à l’homme. […] Si la contrée est en partie déserte et en partie occupée, la partie déserte est à moi. J’en puis prendre possession par mon travail. […] Une contrée déserte et inhabitée est la seule qu’on puisse s’approprier.

5-À laquelle de ces trois catégories appartient l’empire colonial français que vous avez connu ?

D’après ces principes, qui me paraissent d’éternelle vérité, que les nations européennes se jugent et se donnent à elles-mêmes le nom qu’elles méritent. Les navigateurs arrivent-ils dans une région du Nouveau monde qui n’est occupée par aucun peuple de l’Ancien, aussitôt ils enfouissent une petite lame de métal, sur laquelle ils ont gravé ces mots : CETTE CONTREE NOUS APPARTIENT. Et pourquoi vous appartient-elle ? N’êtes-vous pas injustes, aussi insensés que des sauvages portés par hasard sur vos côtes, s’ils écrivaient sur le sable de votre rivage et l’écorce de vos arbres : CE PAYS EST A NOUS ? Vous n’avez aucun droit sur les productions insensibles et brutes de la terre où vous abordez, et vous vous en arrogez un sur l’homme votre semblable. Au lieu de reconnaître dans cet homme un frère, vous n’y voyez qu’un esclave, une bête de somme.

6-Que vont devenir, selon vous, les empire coloniaux européens ?

L’accroissement de puissance que la plupart des gouvernement de l’Europe se sont promis de leurs possessions dans le Nouveau Monde m’occupe depuis trop longtemps pour que je ne me sois pas demandé souvent à moi-même, pour que je n’aie pas demandé quelquefois à des hommes plus éclairés que moi, ce qu’on devait penser d’établissements formés à si grands frais et avec tant de travaux dans un autre hémisphère. Notre véritable bonheur exige-t-il la jouissance des choses que nous allons chercher si loin ? Sommes-nous destinés à conserver éternellement des goûts aussi factices ? [...] Ce qu’on retire de denrées peut-il compenser avec avantage la perte des citoyens qui s’éloignent de leur patrie pour être détruits, ou par les maladies qui les attaquent dans la traversée, ou par le climat à leur arrivée ? A des distances aussi grandes, quelle peut être l’énergie des lois de la métropole sur les sujets, et l’obéissance des sujets à ces lois ? L’éloignement des témoins et des juges de nos actions ne doit-il pas amener la corruption des mœurs, et avec le temps le déclin des institutions les plus sages, lorsque les vertus et la justice, leurs bases fondamentales, ne subsistent plus ? […] Des colonies peuvent-elles s’intéresser à un certain point aux malheurs ou à la prospérité de la métropole, et la métropole se réjouir ou s’affliger bien sincèrement du sort des colonies ? Les peuples ne se sentent-ils pas un violent penchant à se gouverner eux-mêmes, ou à s’abandonner à la première puissance assez forte pour s’en emparer ?

7-Quel est pour vous le meilleur système politique ?

On a dit quelquefois que le gouvernement le plus heureux serait celui d’un despote juste et éclairé : c’est une assertion très téméraire. Il pourrait aisément arriver que la volonté de ce maître absolu fût en contradiction avec la volonté de ses sujets. Alors, malgré toute sa justice et toutes ses lumières, il aurait tort de les dépouiller de leurs droits, même pour leur avantage. On peut abuser de son pouvoir pour faire le bien comme pour faire le mal, et il n’est jamais permis à un homme, quel qu’il soit, de traiter ses commettants comme un troupeau de bêtes. […] Convenir avec un souverain qu’il est le maître absolu pour le bien, c’est convenir qu’il est le maître absolu pour le mal, tandis qu’il ne l’est ni pour l’un ni pour l’autre. Il me semble que l’on a confondu les idées de père avec celles de roi. Un père est peut-être un roi dans sa famille ; mais un roi, même un bon roi, n’est point un père dans la société ; il n’en est que l’intendant.

8-Vous êtes décédé en 1784, cinq ans avant le début de la Révolution française. Que penseriez-vous de la destitution par le peuple français de son souverain ?

Des enfants qui se constituent juges d’un mauvais père et qui le condamnent à mourir sont des parricides. Mais des sujets qui s’assemblent et qui se font justice d’un mauvais souverain ne méritent point ce nom odieux ; ils ne le mériteraient même pas en faisant justice d’un bon souverain qui aurait fait le bien contre la volonté générale. Il serait punissable par la seule raison qu’il aurait outrepassé ses droits ; il serait criminel de lèse-société pour le présent et pour l’avenir ; car s’il est éclairé et juste, son successeur, sans hésiter de sa raison et de sa vertu, héritera sûrement de son autorité dont les peuples seront les victimes.

- FIN -