Blog-note de jef safi

s’ e n t r e - t e n i r

avec . . Denis Diderot
(2/3) Si 40.000 curés avaient 80.000 enfants...

Entretien anachronique exclusif avec Diderot par Nicolas Chevassus-au-Louis
Mediapart - o6 octobre 2o13

dimanche 13 octobre 2013

Deuxième partie de notre joyeux entretien avec le philosophe des Lumières, dont on célèbre le tricentenaire de la naissance. Où l’on converse de laïcité, de religion, et du célibat des prêtres...

À l’occasion du tricentenaire de Diderot, né le 5 octobre 1713 à Langres (actuelle Haute-Marne) Mediapart s’est plongé dans son œuvre et en a tiré un entretien exclusif et joyeusement anachronique avec le philosophe des Lumières (retrouvez toutes les références dans la boîte noire de cet article, et ici la première partie de cet entretien). Où l’on découvre un penseur curieux de tout et d’une étonnante modernité : féministe, athée et anti-colonialiste... et pourtant obligé de composer avec les pouvoirs en place.

1-Vous êtes un des rares philosophes des Lumières à rejeter l’idée de Dieu. Que pensez-vous gagner à ne pas y croire ?

Denis Diderot. Rien du tout [...] Est-ce qu’on croit parce qu’il y a quelque chose à gagner ?

2-Une vie après la mort, par exemple...

Je n´ai pas cet espoir, parce que le désir ne m’en a point dérobé la vanité ; mais je ne l´ôte à personne. Si l´on peut croire qu’on verra, quand on n´aura plus d´yeux ; qu’on entendra, quand on n’aura plus d´oreilles ; qu’on pensera, quand on n´aura plus de tête ; qu’on aimera, quand on n´aura plus de cœur ; qu’on sentira, quand on n´aura plus de sens ; qu’on existera, quand on ne sera nulle part ; qu’on sera quelque chose, sans étendue et sans lieu, j´y consens.

3-La religion n’a-t-elle pour vous que des défauts ?

Pour moi, je ne doute point que de temps en temps la religion n’empêche nombre de petits maux et ne produise nombre de petits biens. [...] Mais croyez-vous que les terribles ravages qu’elle a causés dans les temps passés, et qu’elle causera dans les temps à venir, soient suffisamment compensés par ces guenilleux avantages-là ? Songez qu’elle a créé et qu’elle perpétue la plus violente antipathie entre les nations.

Il n´y a pas un musulman qui n´imaginât faire une action agréable à Dieu et à son Prophète, en exterminant tous les chrétiens, qui, de leur côté, ne sont guère plus tolérants. Songez qu’elle a créé et qu’elle perpétue dans une même contrée, des divisions qui se sont rarement éteintes sans effusion de sang. Notre histoire ne nous en offre que de trop récents et trop funestes exemples. Songez qu’elle a créé et qu’elle perpétue dans la société entre les citoyens, et dans les familles entre les proches, les haines les plus fortes et les plus constantes. Le Christ a dit qu’il était venu pour séparer l´époux de la femme, la mère de ses enfants, le frère de sa sœur, l´ami de l´ami ; et sa prédiction ne s´est que trop fidèlement accomplie.

4-L’ancien président de la République, Nicolas Sarkozy, déclarait pourtant devant l’ONU en septembre 2007 qu’« il n’y aura pas de paix dans le monde […] sans le respect – j’ose le mot – des religions et des croyances ». Qu’en pensez-vous ?

La tolérance absolue et parfaite est presque une chimère dans le ministère, dans le prêtre et dans le particulier. Des particuliers qui ont des opinions diverses sur la divinité finissent par se haïr ; même division entre les familles, même division entre les villes, même division entre les empires. Il n’y a point de justice à Constantinople pour celui qui a gardé son prépuce. Le prêtre est intolérant par état ; il réduirait son culte à rien s’il pouvait avouer qu’on peut plaire à Dieu dans un autre. Il a fondé dans sa tête toute morale sur la religion, c’est-à-dire la sienne.

5-Que pensez-vous de la morale de la religion catholique ?

Pour un catholique père de famille, convaincu qu’il faut pratiquer à la lettre les maximes de l’Evangile sous peine de ce qu’on appelle l’enfer, attendu l’extrême difficulté d’atteindre à ce degré de perfection que l’Evangile exige, et que la faiblesse humaine ne comporte point, je ne vois d’autre parti que de prendre son enfant par un pied, et de l’écacher contre la terre, ou de l’étouffer immédiatement après le baptême. Par cette action il le sauve du péril de la damnation, et lui assure une félicité éternelle.

6-Mais vous prêchez là l’infanticide ! Comment fonder une morale autrement que sur des préceptes religieux ?

Ne pensez-vous pas qu’on peut être si heureusement né, qu’on trouve un grand plaisir à faire le bien ? Qu’on peut avoir reçu une excellente éducation, qui fortifie le penchant naturel à la bienfaisance ? Et que, dans un âge plus avancé, l´expérience nous ait convaincus, qu’à tout prendre, il vaut mieux, pour son bonheur dans ce monde, être un honnête homme qu’un coquin ? […] Sans croire, l´on se conduit à peu près comme si l´on croyait.

7-Existe-t-il, selon vous, une morale universelle ?

Je veux bien en convenir ; mais cette morale universelle ne peut être l’effet d’une cause locale et particulière. Elle a été la même dans tous les temps passés, elle sera la même dans tous les siècles à venir ; elle ne peut donc avoir pour base les opinions religieuses qui, depuis l’origine du monde et d’un pôle à l’autre, ont toujours varié. Les Grecs ont eu des dieux méchants ; les Romains ont eu des dieux méchants ; l’adorateur stupide du fétiche adore plutôt un diable qu’un dieu. Chaque peuple se fit des dieux, et les fit comme il lui plut ; les uns bons, les autres cruels ; les unes débauchés et les autres de mœurs austères. […]

Malgré cette diversité de systèmes religieux et de cultes, toutes les nations ont senti qu’il fallait être juste. Toutes les nations ont honoré comme des vertus, la bonté, la commisération, l’amitié, la fidélité, la sincérité, la reconnaissance, l’amour de la patrie, la tendresse paternelle, le respect filial, tous les sentiments enfin qu’on peut regarder comme autant de liens propres à unir plus étroitement les hommes. L’origine de cette unanimité de jugement si constante et si générale, ne devrait donc pas être cherchée au milieu d’opinions contradictoires et passagères.

8-Nicolas Sarkozy, toujours lui, déclarait en février 2008 devant le Conseil représentatif des institutions juives, « nos enfants ont aussi le droit de rencontrer, à un moment de leur formation intellectuelle et humaine, des religieux engagés qui les ouvrent à la question spirituelle et à la dimension de Dieu ». Votre réaction ?

On sait à quel âge un enfant doit apprendre à lire, à chanter, à danser, le latin, la géométrie. Ce n’est qu’en matière de religion qu’on ne consulte point sa portée ; à peine entend-il, qu’on lui demande : Qu’est-ce que Dieu ? C’est dans le même instant, c’est de la même bouche qu’il apprend qu’il y a des esprits follets, des revenants, des loups-garous, et un Dieu. On lui inculque une des plus importantes vérités d’une manière capable de la décrier un jour au tribunal de sa raison. En effet, qu’y aura-t-il de surprenant, si, trouvant à l’âge de vingt ans l’existence de Dieu confondue dans sa tête avec une foule de préjugés ridicules, il vient à la méconnaître et à la traiter ainsi que nos juges traitent un honnête homme qui se trouve engagé par accident dans une troupe de coquins.

9-Qu’est-ce qui pourrait vous convaincre de l’existence de Dieu ?

Une seule démonstration me frappe plus que cinquante faits. Grâce à l’extrême confiance que j’ai en ma raison, ma foi n’est point à la merci du premier saltimbanque. Pontife de Mahomet, redresse des boiteux ; fais parler des muets ; rends la vue aux aveugles ; guéris des paralytiques ; ressuscite des morts ; restitue même aux estropiés les membres qui leur manquent, miracle qu’on n’a point encore tenté, et à ton grand étonnement ma foi n’en sera point ébranlée. Veux-tu que je devienne ton prosélyte ? laisse tous ces prestiges, et raisonnons. Je suis plus sûr de mon jugement que de mes yeux. Si la religion que tu m’annonces est vraie, sa vérité peut être mise en évidence et se démontrer par des raisons invincibles. Trouve-les, ces raisons. Pourquoi me harceler par des prodiges, quand tu n’as besoin, pour me terrasser, que d’un syllogisme ? Quoi donc ! te serait-il plus facile de redresser un boiteux que de m’éclairer ?

10-Si vous détruisez la religion, que lui substituez-vous ?

Quand je n´aurais rien à mettre à la place, ce serait toujours un terrible préjugé de moins ; sans compter que, dans aucun siècle et chez aucune nation, les opinions religieuses n´ont servi de base aux mœurs nationales. Les dieux qu’adoraient ces vieux Grecs et ces vieux Romains, les plus honnêtes gens de la terre, étaient la canaille la plus dissolue : un Jupiter, à brûler tout vif ; une Vénus, à enfermer à l´Hôpital ; un Mercure, à mettre à Bicêtre.

11-Mais comment faire pour se débarrasser des religions ?

Je ne connais qu’un seul et unique moyen de renverser un culte, c’est d’en rendre les ministres méprisables par leurs vices et par leur indigence. Les philosophes ont beau s’occuper à démontrer l’absurdité du christianisme, cette religion ne sera perdue que quand on verra à la porte de Notre-Dame ou de Saint-Sulpice des gueux en soutane déguenillée offrir la messe, l’absolution et les sacrements au rabais et que quand on pourra demander des filles à ces gredins-là.

12-En attendant ces prêtres proxénètes, que pensez-vous de l’obligation de célibat qui leur est imposé ?

C’est un fait dont le czar fut tellement frappé, lorsqu’il parcourut la France incognito, qu’il ne concevait pas que dans un Etat où il rencontrait de si bonnes lois et de si sages établissements, on y eût laissé subsister depuis tant de siècles une pratique qui d’un côté n’importait en rien à la religion, et qui de l’autre préjudiciait si fort à la société chrétienne.

13-Vous êtes donc favorable à leur mariage ?

Si quarante mille curés avaient en France quatre-vingt mille enfants, ces enfants étant sans contredits mieux élevés, l’Etat y gagnerait des sujets et d’honnêtes gens et l’Eglise des fidèles. Les ecclésiastiques étant par leur état meilleurs maris que les autres hommes, il y aurait quarante mille femmes plus heureuses et plus vertueuses. Il n’y a guère d’hommes pour qui le célibat ne soit difficile à observer ; d’où il peut arriver que l’Eglise souffre d’un grand scandale par un prêtre qui manque de continence tandis qu’il ne revient aucune utilité aux autres chrétiens de celui qui vit continent.