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s’ e n t r e - t e n i r

avec . . Denis Diderot
(1/3) Femmes je vous plains !

Entretien anachronique exclusif avec Diderot par Nicolas Chevassus-au-Louis
Mediapart - o4 octobre 2o13

vendredi 4 octobre 2013

À l’occasion du tricentenaire de la naissance de Diderot, Mediapart s’est plongé dans son œuvre et en a tiré un entretien anachronique avec le philosophe. Où l’on découvre un penseur curieux de tout et d’une étonnante modernité : féministe, athée et anti-colonialiste.

De Denis Diderot, les souvenirs scolaires n’évoquent le plus souvent que la direction de l’Encyclopédie, qu’il assura de 1751 et 1772 avec le mathématicien et philosophe d’Alembert, ou quelques contes philosophiques comme Jacques le fataliste et son maître. Son œuvre complète occupe pourtant pas moins de cinq volumes et plus de 7 000 pages dans l’édition complète préparée par Laurent Versini en collection Bouquins de Robert Laffont, et touche à tous les genres : roman, théâtre, philosophie, critique artistique, réflexions scientifiques, pensées politiques, sans parler d’une correspondance de quelque 780 lettres.

À l’occasion du tricentenaire de Diderot, né le 5 octobre 1713 à Langres (actuelle Haute-Marne), Mediapart s’est plongé dans cette œuvre et en a tiré un entretien exclusif et joyeusement anachronique avec le philosophe des Lumières (retrouvez toutes les références dans la boîte noire de cet article). Où l’on découvre un penseur curieux de tout et d’une étonnante modernité : féministe, athée et anti-colonialiste... et pourtant obligé de composer avec les pouvoirs en place.

1-Vous êtes un intellectuel engagé. Qu’est-ce qui motive votre implication politique ?

Denis Diderot. Le spectacle de l’injustice me transporte quelquefois d’une telle indignation que j’en perds le jugement, et que, dans ce délire, je tuerais, j’anéantirais ; [...] Celui de l’équité me remplit d’une douceur, m’enflamme d’une chaleur et d’un enthousiasme où la vie, s’il fallait la perdre, ne me tiendrait à rien. Alors il me semble que mon cœur s’étend au dedans de moi, qu’il nage ; je ne sais quelle situation délicieuse et subite me parcourt partout ; j’ai peine à respirer ; il s’excite à toute la surface de mon corps comme un frémissement ; c’est surtout au haut du front, à l’origine des cheveux qu’il se fait sentir ; et puis les symptômes de l’admiration et du plaisir viennent se mêler sur mon visage avec ceux de la joie, et mes yeux se remplissent de pleurs.

2-Votre détestation viscérale de l’inégalité s’applique-t-elle aux relations entre hommes et femmes ?

Dans presque toutes les contrées, la cruauté des lois civiles s’est réunie contre les femmes à la cruauté de la nature. Elles ont été traitées comme des enfants imbéciles. Nulle sorte de vexation que, chez les peuples policés, l’homme ne puisse exercer impunément contre la femme. La seule représaille qui dépende d’elle est suivie du trouble domestique, et punie d’un mépris plus ou marqué, selon que la nation a plus ou moins de mœurs.. […] Femmes que je vous plains !

3-Vous parlez de « la cruauté de la nature » pour expliquer votre féminisme. On est bien loin de la théorie du genre !

Les femmes assujetties comme nous aux infirmités de l’enfance [sont] plus contraintes et plus négligées dans leur éducation, abandonnées aux mêmes caprices du sort, avec une âme plus mobile, des organes plus délicats, et rien de cette fermeté naturelle ou acquise qui nous y prépare ; réduites au silence dans l’âge adulte, sujettes à un malaise qui les dispose à devenir épouses et mères, alors tristes, inquiètes, mélancoliques. [...]. Pendant une longue suite d’années, chaque lune ramènera le même malaise.

4-Êtes-vous favorable à l’éducation sexuelle à l’école ?

Le [...] point [...] important […], c’est un petit cours d’anatomie sur des pièces en cire et injectées qui aient la vérité de la nature, sans en offrir le dégoût. Le corps est pour tous les hommes une partie si importante d’eux-mêmes ! La frêle machine d’une femme est si sujette à des dérangements ! Une femme devient mère, et une teinture légère d’anatomie lui convient si fort, et avant que de le devenir, et quand elle le devient, et après qu’elle l’est devenue ! C’est ainsi que j’ai coupé racine à la curiosité dans ma fille. Quand elle a tout su, elle n’a plus rien cherché à savoir. Son imagination s’est assoupie et ses mœurs n’en sont restées que plus pures. C’est ainsi qu’elle a appris ce que c’était que la pudeur, la bienséance, et la nécessité de dérober aux yeux des hommes des parties dont la nudité, dans l’un et l’autre sexe, les aurait réciproquement menés au vice. […] Cette connaissance lui servira dans la santé pour la conserver ; dans la maladie pour bien désigner le lieu de sa douleur, dans la maison pour son mari, pour ses enfants et pour ses domestiques.

5-Vous semblez incapable de penser l’existence d’une femme sans la maternité...

L’état de grossesse est pénible presque pour toutes les femmes. C’est dans les douleurs, au péril de leur vie, aux dépens de leurs charmes, et souvent au détriment de leur santé, qu’elles donnent naissance à des enfants […] L’âge avance ; la beauté passe ; arrivent les années de l’abandon, de l’humeur, de l’ennui. C’est par le malaise que Nature les a disposées à devenir mères ; c’est par une maladie longue et dangereuse qu’elle leur ôte le pouvoir de l’être. Qu’est-ce alors qu’une femme ? Négligée de son époux, délaissée de ses enfants, nulle dans la société, la dévotion est son unique et dernière ressource !.

6-Ne faudrait-il pas alors autoriser le divorce, comme le feront les Révolutionnaires en 1792 ?

L’indissolubilité [du mariage] est contraire à l’inconstance si naturelle à l’homme. En moins d’un an, la chair d’une femme qui nous appartient nous est presque aussi propre que la nôtre. La paix domestique se perd, et l’enfer commence. Les enfants sont malheureux et corrompus par la division des parents. Les bonnes mœurs s’altèrent. […] Le divorce permis chez les Romains n’en a pas été plus commun. La facilité de se séparer fait qu’on se ménage réciproquement. La liberté de se séparer fait qu’on se sépare rarement. Le divorce, consenti par les tribunaux civils, ramène le mariage de l’autorité ecclésiastique vers l’autorité publique. […] Lorsque j’incline pour le divorce, c’est pour celui qui permet de convoler à de secondes noces. Celui qui condamne les époux séparés au célibat est détestable. Il perd les mœurs par la dissolution de la femme et du mari. Il est encore plus contraire à la population que l’indissolubilité du lien.

7-Mais qui va garder les enfants ?

Le point embarrassant du divorce, ce ne sont pas les enfants. Il faut qu’ils appartiennent à la République. Regardés comme des étrangers dans les maisons de leurs pères et de leurs mères remariés, ils seraient trop malheureux. Peut-être leur vie n’y serait-elle pas en sûreté, car que l’intérêt ne suggère-t-il pas ? Le point embarrassant, ce sont les tuteurs. Il est malheureusement d’expérience que les parents sont de mauvais tuteurs, les indifférents des tuteurs pires que les parents, et les magistrats des tuteurs pires encore que les parents et les indifférents. […] C’est une affaire de législation très épineuse.

8-Ce plaidoyer pour le divorce, vous l’avez fait, en vain, auprès de Catherine II de Russie. Comment ont commencé vos relations avec l’impératrice russe ?

J’avais fait proposer [...] à l’impératrice de Russie, d’acheter ma bibliothèque. Savez-vous ce qu’elle a fait ? Elle la prend, elle me la fait payer ce que j’en ai demandé, elle me la laisse et elle y ajoute cent pistoles de pension ; et il faut voir avec quelle attention, quelle délicatesse, quelle grâce tous ces bienfaits sont accordés. [...] Sans doute il y a eu des souverains bienfaisants ; mais qu’on m’en cite un seul qui ait mis à ses bienfaits cette singulière délicatesse […] Ô Catherine ! […] Un noble enthousiasme me gagne ; mes doigts se portent d’eux mêmes sur une vieille lyre dont la philosophie avait coupé les cordes. Je la décroche de la muraille où elle était restée suspendue ; et la tête nue, la poitrine découverte, comme c’est mon usage, je me sens entraîné à chanter :

Vous, qui de la Divinité
Nous montrez sur le trône une image fidèle ;
Vous, qui partagez avec elle
Le plaisir, par les rois si rarement goûté,
De consacrer l’autorité
Sans cesse formidable et quelquefois cruelle,
Au bonheur de l’humanité

9-« Au bonheur de l’humanité » ! Vous chantez la sagesse d’une tsarine qui, loin d’abolir le servage, le rétablit en Ukraine en 1783 ! N’êtes-vous pas aveuglé par l’argent que vous verse Catherine II ?

D’autres personnages sont venus, ainsi que Catherine, au secours d’un Etat chancelant. Le passé nous offre de ces exemples. L’avenir nous en offrira d’autres. Les grandes circonstances ont fait et feront encore éclore de grandes âmes. Mais notre Catherine est jusqu’à présent la seule souveraine qui, maîtresse d’imposer à ses sujets telles lois, telle forme de gouvernement, tel joug qu’il lui aurait plu de leur imposer, se soit avisée de leur dire : « Nous sommes tous faits pour vivre sous des lois. Les lois ne sont faites que pour nous rendre plus heureux. Personne, mes enfants, ne sait mieux que vous à quelles conditions vous pouvez être heureux. Venez donc tous me l’apprendre ».

10-Vous vous déclarez ami de la liberté et des plaisirs et vous vous placez au service d’une impératrice autocrate ? Vous me faites penser à un Gérard Depardieu s’affichant aux côtés de Vladimir Poutine !

Parlons net, mon ami. Comment Diderot le philosophe peut-il mériter qu’on l’appelle un des coopérateurs de Catherine ? Comment travaillerait-il aussi au bonheur d’un peuple ? Je m’interroge là-dessus, et je me réponds avec franchise que j’ai l’âme haute, qu’il me vient quelquefois une idée forte et grande, que je sais la présenter d’une manière frappante, que je sais entrer dans les âmes, les captiver, les émouvoir, les entraîner. […] Qu’on me donne un enfant, qu’on m’enferme avec lui dans une solitude, et si je n’en ramène pas un homme, c’est que nature y aura mis un obstacle insurmontable. Mais dans une cour, moi dans une cour ? Moi que vous connaissez pour la droiture, la simplicité, la candeur incarnée ! Moi qui n’ai qu’un mot ! Moi dont l’âme est toujours sur la main ! Moi qui ne sais ni mentir, ni dissimuler ! Aussi incapable de dissimuler mes affections que mes dégoûts ! D’éviter un piège que de le tendre !

11-Votre caractère entier, dites-vous, se prête mal aux mœurs des cours. Est-ce pour cela que vous avez si longtemps différé votre voyage en Russie, où Catherine II vous invitait ?

Ecoutez, mon ami […] J’ai une femme âgée et valétudinaire. Elle touche à la soixantaine, et il est tout naturel qu’elle soit attachée à ses parents, à ses amis, à ses connaissances, à son époux et à tous les entours de son petit foyer. Emmène-t-on avec soi sa femme infirme et sexagénaire ? Et si on la laisse, fait-on bien ? J’ai un enfant qui a du sens et de la raison. Voici le moment ou jamais de lui donner l’éducation que je lui dois. Le moment de faire le véritable rôle de père, est-ce celui de s’éloigner ? […] Je pourrai m’étendre davantage sur d’autres points, mais je vous avouerai, à ma honte, que ces deux motifs les plus honnêtes et les plus raisonnables sont peut-être ceux qui m’arrêtent le moins. […] Quand on fait tant que d’ouvrir son âme à son ami, il ne la faut point ouvrir à demi. Que vous dirai-je donc ? Que j’ai une amie ; que je suis lié par le sentiment le plus fort et le plus doux avec une femme à qui je sacrifierais cent vies, si je les avais. […] Si elle me disait : Donne-moi de ton sang, j’en veux boire, je m’en épuiserais pour l’en rassasier. Entre ses bras, ce n’est pas mon bonheur, c’est le sien que j’ai cherché. Je ne lui ai jamais causé la moindre peine ; et j’aimerais mieux mourir, je crois, que de lui faire verser une larme.

12-Vous vous décidez finalement en 1773 pour faire le voyage à Pétersbourg. Qu’avez-vous fait durant votre séjour de cinq mois à la cour de Catherine II ?

J’ai vu la souveraine. Je l’ai vue tous les jours. Je l’ai vue seul à seul. Je l’ai vue depuis trois heures, toujours jusqu’à cinq, souvent jusqu’à six. J’ai été comblé de ses bontés. J’aurais puisé dans son trésor si j’avais voulu. Mais j’ai préféré à de l’argent, mon franc-parler. Je n’ai pas voulu que les Russes dissent que sous prétexte de venir la remercier d’anciens bienfaits, j’en sois venu solliciter de nouveaux […] J’en ai à vous dire pour tout le reste de ma vie, de cette grande et aimable souveraine. C’est l’âme de César, avec toutes les séductions de Cléopâtre. […] Si elle règne jusqu’à quatre-vingt ans, comme elle me l’a promis, soyez sûre qu’elle changera la face de son empire.

13-Aucun regret, donc, de ce séjour à la cour impériale de Russie ?

Ce n’est pas un voyage agréable que j’ai fait ; c’est un voyage très honorable. On m’a traité comme le représentant des honnêtes gens et des habiles de mon pays. C’est sous ce titre que je me regarde, lorsque je compare les marques de distinction dont on m’a comblé, avec ce que j’étais en droit d’en attendre pour mon compte. […] Je suis forcé d’avouer à moi-même que j’avais l’âme d’un esclave dans le pays qu’on appelle des hommes libres, et que je me suis trouvé l’âme d’un homme libre dans le pays qu’on appelle des esclaves.