Blog-note de jef safi

s’ e n t r e - t e n i r

avec . . Frédéric Neyrat & Jacques Derrida
La déconstruction

P.M. - n°72 - 22 Aout 2o13

dimanche 22 septembre 2013

En 1964, Glenn Gould cesse de donner des concerts pour se consacrer à l’enregistrement en studio. Il peut ainsi composer un morceau à partir de multiples prises  : si tel decrescendo est imparfait, il le remplace par un autre enregistrement, jusqu’à obtenir le résultat souhaité – même si le musicien apparaît, au final, «  constellé de Scotch de montage  » (Gould). Le live, le concert «  unique  », l’interprétation «  historique  »  : Glenn Gould a compris que tout cela a un air paradoxal de… déjà vu. Il sait qu’avec les technologies d’enregistrement, le problème de l’artiste n’est plus la performance, mais la répétition  : comment pouvoir être entendu une nouvelle fois  ? Comment survivre à la répétition infinie que génère chaque nouvel auditeur lorsqu’il écoute les Variations Goldberg sur son iPod  ?

Dans les mêmes années où Glenn Gould développe son génie du «  Scotch  », Jacques Derrida publie De la grammatologie et L’Écriture et la Différence (1967). Quel rapport entre ce philosophe et ce musicien  ? Une manière de remettre en cause radicalement le champ auquel ils appartiennent. Une vue – ou une écoute – prophétique concernant la question des traces enregistrées et des télé-technologies (c’est-à-dire les technologies permettant d’agir ou de communiquer à distance, de la télévision à Internet, de la messagerie instantanée au télétravail). Une remise en cause du mythe de la présence. Autrement dit, une déconstruction. Ce terme est rattaché au mouvement philosophique initié dans les années 1960 par Derrida, un mouvement qui a connu un succès considérable aux États-Unis, investissant les départements de français puis de littérature comparée dans les années 1980. On dit le style de Derrida difficile  ; il est vrai qu’il a tenté de forger une manière d’écrire qui pourrait rendre compte des innovations philosophiques qu’il proposait. Il ne fut pourtant pas le premier à travailler sur les limites de la philosophie et de la littérature (pensons à Diderot ou à Nietzsche). Essayons de comprendre la manière dont ces limites ont été singulièrement affectées par ladite «  déconstruction  ».

L’absence dans la présence

Traduction «  déplaçante  », comme le dit Derrida, d’un concept venu de Heidegger (Destruktion), la déconstruction est d’abord et avant tout une critique de la «  métaphysique de la présence  », qui privilégie toujours la présence sur l’absence – le live sur l’enregistrement, la voix sur l’écrit, l’intimité sur ce qui est au dehors, le propre de soi sur ce qui est étranger. Le privilège accordé à la voix est lié au sentiment qu’elle procure  : quand je parle, il me semble être présent à moi-même et pouvoir exprimer directement mes pensées, sans médiations – sans médias. Au contraire, l’écrit introduirait une distance  : si ma voix est le signe de ma pensée, alors l’écrit serait un signe second, le signe d’un signe, une pensée amoindrie, loin de sa source.

Pourtant, les choses ne sont pas si simples  : après tout, si je parle, c’est bien qu’il y a un langage. Et ce langage, ce n’est pas moi qui l’ai créé tout seul  : il est collectif, soumis à certaines règles et celles-ci sont codifiées. Dans des livres. Qui sont les documents, les archives qui précédent ma voix comme celle de tous ceux qui aujourd’hui, par exemple, parlent français. Ma pensée, ma conscience, ma voix  ? Rien d’originaire ici, au contraire  ! C’est bien l’écrit qui précède la voix  ! Écrit au sens large  : Derrida parlera de «  textes  », de «  traces  », parfois d’«  archi-traces  » ou de «  cendres  » pour montrer qu’il ne s’agit pas forcément de livres, mais de toute forme d’inscription permettant aux sociétés humaines de se constituer. Telle est la «  grammatologie  »  : l’étude des traces originaires qui habitent notre communication ordinaire.

« L’effet déconstructif est bouleversant  : il n’y a pas, il n’y a jamais eu et il n’y aura jamais de pure présence »

L’effet déconstructif est bouleversant  : il n’y a pas, il n’y a jamais eu et il n’y aura jamais de pure présence, qui n’est qu’un fantasme à la réalisation toujours différée. Ce qu’on appelle aujourd’hui le temps réel n’existe pas, les informations, les actualités sont toujours des «  artefactualités  »  : une construction liée aux technologies employées qui tendent à masquer le différé, aussi léger soit-il. Tel est donc le premier geste  : montrer que ce qui semble opposé est en fait imbriqué. L’absence n’est pas opposée à la présence, elle loge en son cœur. De la même manière, tout «  dedans  » est habité par un «  dehors  ». Ainsi Dieu, pour saint Augustin, n’est pas à chercher dans l’outre-espace, au-delà de la galaxie d’Andromède, car il habite au cœur même de la psyché, il est «  plus intérieur à moi-même que ma propre intimité  » (Confessions).

Arrêtons-nous un instant  : la déconstruction consisterait-elle à philosopher à coups de marteau, comme Nietzsche  ? À détruire les oppositions  ? Aujourd’hui, on ne cesse de nous dire que la nature et la société ne sont pas opposées, mais entremêlées  : le nuage radioactif de Tchernobyl était composé de particules d’eau et de matière radioactive. On nous montre aussi que l’être humain est, après tout, un animal, et que les animaux sont aussi porteurs de langage, voire de culture. En définitive, tout s’hybride. Pourtant, ce n’est pas ce que nous dit Derrida. En effet, nous l’avons vu, une opposition conceptuelle n’est jamais symétrique  : c’est toujours la présence au détriment de l’absence, la (bonne) voix contre la mauvaise écriture, le confort du propre de soi contre le danger de l’étranger (qui est-il  ? que veut-il  ? quel terroriste peut-être cache-t-il  ?). Voici le principe de précaution de la déconstruction  : ne jamais déstabiliser une opposition conceptuelle sans remettre en cause la hiérarchie qui l’habite.

Pensons au rapport homme/femme, d’autant plus important ici que la pensée féministe a été particulièrement sensible à la philosophie de Derrida. Les termes «  homme  » et «  femme  » n’occupent pas la même place en théorie comme en pratique (combien de femmes députées en juin 2012 en France  ? 155 sur 577…). Le «  phallocentrisme  », voire le «  phallogocentrisme  » (le privilège accordé à la voix des hommes), c’est d’abord un certain pouvoir masculin  ; dire que nous sommes tous égaux ou tous hybrides serait tout à fait vain sans comprendre le mécanisme qui sous-tend cette opposition hiérarchique  : le terme « homme » ne tient sa valeur positive qu’en niant ou en sous-estimant la valeur de l’autre sexe. Attaquer la hiérarchie conceptuelle, ce n’est pas dire que tout est équivalent, c’est d’abord montrer sur quelle opération la hiérarchie est installée, puis renverser cette hiérarchie  : faire droit à l’absence, valoriser l’étranger, le féminin, le dehors, l’écrit. C’est ce qu’a fait Glenn Gould, notre pianiste déconstructeur, en valorisant l’enregistrement et le Scotch contre la performance et la transparence.

L’ouverture à l’événement

Résumons-nous  : déconstruire, c’est 1. montrer que, derrière les oppositions conceptuelles, règne leur imbrication  ; 2. renverser la hiérarchie. Est-ce tout  ? Non, car le renversement ne fait que préparer la troisième phase  : 3. rendre possible l’événement. Valoriser l’étranger, le féminin, le dehors, l’écrit, etc., c’est valoriser ce qui est autre, hétérogène, incalculable, échappant à tout ordre fixe. Quand Derrida décrit la déconstruction comme l’«  événement  » ou l’«  à-venir  », il veut dire que le problème n’est pas seulement de critiquer les partages conceptuels, mais de se débarrasser de ce qui empêche l’apparition de la nouveauté. Plus nous croyons nos principes immuables et nos identités éternelles, moins il peut nous arriver quelque chose de nouveau.

« Démocratie, justice, pardon, hospitalité  : voici les principes au nom desquels Derrida déconstruit le droit, l’éthique, les normes et le genre »

Qu’est-ce, en effet, qu’un authentique événement  ? Quelque chose à quoi l’on ne s’attend pas. Une catastrophe. Ou une naissance  : on a beau s’y attendre, la venue au monde de l’enfant se passe toujours d’une façon unique, définitivement surprenante. Déconstruire, c’est dès lors s’ouvrir à l’autre. Une éthique et une politique s’en dégagent. L’hospitalité, nous dit Derrida, consiste à pouvoir ouvrir sa maison à n’importe quel «  arrivant  », avec le risque qu’il soit dangereux. Sans ce risque, l’hospitalité n’aurait rien de généreux, n’exigerait rien de moi mais tout de l’autre (qu’il prouve sa bonne moralité avant d’entrer). Il en va de même du pardon  : appliqué à ce qui est sans gravité, il ne coûterait rien  ; il ne peut donc concerner que… l’impardonnable, les fautes extrêmes qui, seules, requièrent vraiment un pardon. Le droit lui-même n’est juste que s’il accepte de n’être qu’un moyen limité, contingent et amendable au service de la justice, exigence infinie et toujours imparfaitement incarnée. Enfin, notre démocratie a certes ses droits et ses libertés  ; il n’empêche qu’elle est n’est jamais achevée, elle est perfectible et toujours «  à venir  ».

Démocratie, justice, pardon, hospitalité  : voici les principes au nom desquels Derrida déconstruit le droit, l’éthique, les normes et le genre. Comme tous les principes, ils sont absolus, inconditionnels, Derrida dira «  indéconstructibles  » – ce qui est logique, car pour déconstruire un principe, il faudrait… un autre principe  ! La déconstruction n’est donc ni un nihilisme ni un relativisme  : elle ne montre pas que tout est artificiel et que tout se vaut, mais ouvre nos réalités à ce qui les excède. Excès de l’autre, de l’événement, de ce qu’on croyait impossible et qui arrive malgré tout  : telle victime pardonnant ses bourreaux, telle loi mettant fin à une persistante discrimination raciale. Même l’événement télévisuel le plus fabriqué peut laisser s’échapper ce qu’aucun média ne pourrait contrôler. À la différence d’un Baudrillard, Derrida ne dit pas que tout est simulacre. Aucune «  Matrix  » ne peut étouffer la survenue de l’incalculable  !

Le retour des spectres

Imbriquer, renverser, faire venir  : est-ce cela, la déconstruction  ? Lisons cette étrange citation  : «  Le venir de l’autre ou son revenir, c’est la seule survenue possible   » (Psyché). «  Revenir  »  ? La déconstruction croirait-elle aux revenants  ? Oui, absolument  : elle est même, soutient le philosophe, «  inséparable  » de cette question – de la question des fantômes, des revenants, de la survie et des spectres. La raison en est simple  : une trace est un fantôme potentiel. Ce que tout photographe sait parfaitement  : prendre une vue de ce visage, maintenant, c’est rendre possible le fait de le revoir, dans cinq minutes ou dans dix ans, après la mort du porteur de ce visage, après la mort même de l’artiste. Enregistrer est d’ores et déjà transformer ce qui est vivant en quelque chose de mort   ; c’est anticiper à la fois sa mort et la possibilité de son «  retour  », dans le film que j’irai voir au cinéma. Qu’ils sollicitent Glenn Gould, Robert Doisneau ou Jean-Luc Godard, les arts de l’enregistrement vérifient la déconstruction, ils nous montrent que la présence est toujours secrètement travaillée par l’absence.

« Si je suis déjà mort, pourquoi m’acharner à être vivant  ? »

Mais ils font plus que cela encore  : ils créent des spectres. Un spectre n’est pas une pure absence ni un esprit, c’est quelque chose que l’on voit furtivement, comme un corps immatériel ou une matière incorporelle, quelque chose «  au-delà de l’opposition entre présence et non-présence, effectivité et ineffectivité, vie et non-vie   ». Voilà ce que les écrans de cinéma nous projettent sans cesse. Vous en doutez  ? Regardez à nouveau, revenez voir Paranormal Activity, le premier film, par exemple. Vous remarquerez ceci  : pas de monstre (sauf la dernière image)  ! Juste une trace de pas dans de la farine, une porte qui s’ouvre toute seule… Que voyons-nous vraiment  ? Simplement ce qui est enregistré par une caméra. Nous voyons la formation des traces. Nous voyons ce que nous pourrons indéfiniment revoir. Paranormal Activity, c’est l’activité d’enregistrement la plus normale qui soit, celle qui hante les salles obscures comme YouTube et ses vidéos.

On dira cependant  : tous ces spectres, tous ces revenants produits par les télé-technologies, par les caméras et les smartphones… ne vont-ils pas finir par prendre toute la place  ? Si chaque événement est un spectre, si l’absence creuse toujours la présence, si tout est différé, délocalisé, disséminé et déconstruit, comment habiter encore le monde  ? Si je suis déjà mort, pourquoi m’acharner à être vivant  ? Écoutons à nouveau les Variations Goldberg, spécialement l’enregistrement de 1981  : on y entend la voix de Gould qui chantonne… Comme si Gould cherchait ainsi secrètement à nous dire quelque chose comme  : «  qu’aucun Scotch jamais n’abolisse mon corps  ». Après tout, s’il n’y avait pas eu d’êtres vivants, il n’y aurait jamais eu de spectres.

Par FRÉDÉRIC NEYRAT
Philosophe, membre du comité de rédaction de la revue Multitudes, il est actuellement en poste à l’Université du Wisconsin, à Madison (États-Unis). Il a notamment signé des essais sur Heidegger – L’Indemne. Heidegger et la destruction du monde (Sens & Tonka, 2008) – et Artaud – Instructions pour une prise d’âmes. Artaud et l’envoûtement occidental (La Phocide, 2009). Il fait paraître en cette rentrée un nouvel ouvrage, Le Communisme existentiel de Jean-Luc Nancy (Éditions Lignes).