Blog-note de jef safi

p h i l o s o p h e r

avec . . André orléan
Valeur, monnaie, rareté . .

Journées de l’économie - Lyon, les 8, 9 et 1o novembre 2o12

samedi 10 novembre 2012


3 questions à André Orléan par institutdelentreprise

Qu’est-ce que la valeur ?

La valeur, c’est certainement la question la plus centrale de la théorie économique, car il s’agit de savoir pourquoi les marchandises s’échangent et à quel prix. Donc on peut dire que la question de la valeur est la question première que ce sont posé les économistes confrontés à un monde de marchandises qui s’échangeaient à des prix. Et donc, il fallait savoir pourquoi une table vaut tant, une chaise vaut tant, et c’était ça la question centrale. On peut dire qu’elle est évidemment très importante, et elle a reçu deux réponses dans l’histoire de la pensée économique qui sont différentes :

La première réponse c’est celle des classiques, donc qui datent d’Adam Smith, de David Ricardo et de Karl Marx qu’on peut mettre dans cet ensemble, et qui pensaient que la valeur des marchandises était liée à la quantité de travail qui était nécessaire à leur production. Donc c’était une analyse qui mettait l’accent sur le coté productif, sur les forces productives, combien on avait de temps de travail pour une marchandise contre une autre. La grande référence c’est celle de Smith qui comparait la valeur d’un castor et la valeur d’un cerf, et faisait remarquer dans son exemple que pour le castor on met deux journées alors qu’un cerf on met une journée, pour le chasseur, pour l’obtenir, et donc qu’un castor valait deux cerfs, puisqu’il valait deux journées alors que le cerf n’en valait qu’une. Ça c’est la première réponse.

Cette réponse a été abandonnée au tournant du XIXe et du XXe siècle avec ce qu’on appelle la révolution marginaliste qui apensé de manière totalement différente, et qui a vu la valeur dans l’utilité. Ce n’était plus du tout du coté de la production, mais du coté de l’utilité qu’il fallait chercher la valeur des objets. Et c’est la théorie qui prévaut jusqu’à aujourd’hui.

Donc les objets, les marchandises, s’échangent en quelque sorte au prorata de leur utilité. En fait c’est un peu plus compliqué, c’est l’utilité marginale, mais disons que le principe c’est l’utilité des marchandises qui fournit, qui explique leur valeur, et c’est ça qui continue à dominer.

Je pourrais faire juste une dernière remarque sur cette question de la valeur, c’est de noter que cette question de la valeur on la retrouve aussi dans les autres sciences sociales. Les autres sciences sociales s’intéressent aussi aux valeurs, aux valeurs esthétiques, aux valeurs religieuses, aux valeurs morales, et donc que la valeur est un concept qu’on retrouve dans l’ensemble des sciences sociales.

On peut simplement noter, à titre de réflexion pour les élèves, c’est que la manière dont l’économie a abordé la valeur, à savoir la valeur d’échange - j’aurais du le dire ça dès le départ, la valeur d’échange, ce que ça vaut dans l’échange - cette vision de la valeur d’échange, qui a été construite par l’économie et qui en voit le fondement dans l’utilité est très différente - on le sent peut-être - des valeurs esthétiques, morales, qui sont essentiellement pour les sciences sociales des croyances.

Et donc il y a là un schisme important dans les sciences sociales entre les conceptions économiques de la valeur qui voient quelque chose de concret, une utilité des objets qui est là, même si elle dépend de comment elle est ensuite évaluée par chacun. C’est une utilité qui est dans l’objet, alors que les autres théories des sciences sociales voient dans la valeur des représentations collectives, des croyances. Donc il y a là quelque chose de très différent dans la pensée.

À quoi sert la monnaie ?

La monnaie a un statut très particulier en économie. Et on peut dire que d’une certaine manière l’économie a beaucoup de mal avec la monnaie. Pour une raison qui est assez simple à comprendre, c’est que pour l’économie la monnaie, la valeur c’est dans l’utilité, enfin pour l’économie moderne, néo-classique, marginaliste.

Donc la valeur est dans l’utilité des choses, et donc en quelque sorte, la question du prix des marchandises, la manière dont elles s’échangent les unes contre les autres, est donnée par ce principe de valeur qui est l’utilité.

Donc, dans la réflexion profonde de l’économie, il n’a pas besoin de monnaie. Puisque les objets ont leur valeur à partir de l’utilité, et des préférences, des visions des gens par rapport à cette utilité. Donc il y a une difficulté en effet dans la théorie économique, c’est que elle peut penser l’ensemble des échanges et de la production dans un monde sans monnaie.

Et c’est un fait que la théorie néo-classique a eu un de ces modèles fondamentaux - l’équilibre général de Léon Walras - c’est un grand modèle de l’ensemble de l’économie mais qui n’a pas de monnaie. Puisque les objets s’échangent en fonction de leur utilité telle qu’elle est perçue par chacun.

Et donc on n’a pas besoin de monnaie. Donc il y a bien un problème en quelque sorte de la monnaie dans ce système, c’est qu’il y a un écart entre la vision théorique de la valeur-utilité et le monde concret qui a un monde monétaire. Je pense que cet écart pose problème, et à mon sens, et il y a d’autres économistes qui pensent comme ça, ça n’a jamais vraiment été résolu.

Comment dans ce cadre théorique de la valeur-utilité la monnaie apparaît ? Et bien elle apparaît comme un fait secondaire, puisque comme je l’ai dis tout à été résolu par le principe d’utilité qui dit pourquoi les marchandises sont commensurables, pourquoi elles s’échangent, . . parce qu’elles sont utiles, et à quel niveau elles s’échangent. Elles s’échangent au prorata de leur utilité. Donc toutes les questions essentielles de la théorie économique sont réglées simplement en mobilisant la valeur et l’utilité, sans qu’on ait besoin de la monnaie.

Et en effet, la monnaie apparaît comme un ajout, comme quelque chose qui, disent les économistes, permet de simplifier les échanges, et non pas de les expliquer. Puisque leur principe est dans le principe d’utilité, qui explique pourquoi on achète et on vend, puisque on veut des objets utiles. Mais, elle facilite les échanges. Donc, la conception dominante de la monnaie, que j’appelle instrumentale, la monnaie a simplement le rôle d’un instrument qui permet les échanges et n’a pas de rôle fondamental ni dans la définition de la valeur, qui est l’utilité, ni dans les prix. Elle est tout à fait secondaire. On dira théoriquement qu’elle est neutre, c’est-à-dire que l’introduction de la monnaie ne change rien à l’économie réelle, c’est juste un langage en quelque sorte.

Evidemment, ma position est très critique par rapport à ça parce que ça ne me paraît pas décrire véritablement notre monde réel. Dans le monde réel la monnaie a beaucoup plus d’importance que cette introduction théorique d’un simple instrument. Elle est quelque chose de beaucoup plus.

Il peut y avoir, j’essaie de développer personnellement, des analyses qui essayent de rendre compte de ces dimensions importantes de la monnaie dans la création de la valeur et dans l’expression de la valeur. Et alors je dirais que un des théoriciens auquel je me réfère beaucoup c’est Keynes, parce que Keynes lui a beaucoup insisté sur le fait qu’on exprimait tout en monnaie et en "unité de compte". Et donc il y a bien une unité de compte, cette fonction de la monnaie, qui permet d’exprimer les prix. Lui, il a une relation à la monnaie plus complexe que l’idée de neutralité monétaire que j’ai essayé de présenter.

D’où provient la rareté ?

La rareté est un concept important pour l’économie néo-classique, celle qui conçoit donc que la valeur à pour source l’utilité, par opposition au classique pour lesquels la valeur était dans le travail. Elle est un concept important. Pour le comprendre on peut dire simplement, pour aller très vite, mais je vais développer un peu, c’est que les prix expriment la rareté. C’est le fait que les biens sont rares qui fait qu’ils sont échangés et désirés.

Rare ça veut dire quoi ? On peut en prendre la définition que propose Léon Walras - qui est un des grands pères fondateurs de cette théorie néo-classique -, rare ça veut dire pour Walras que c’est un bien utile et en quantité limitée. Un bien utile et un bien en quantité limitée est un bien rare.

Et il essaye de montrer avec beaucoup de soin que ce dont parle l’économie politique c’est des biens rares. Pas des biens en quantité illimitée, ceux là échappent à l’échange et à la valeur, comme l’air. Pas les biens totalement inutiles qui eux aussi ne s’échangent pas ni ne s’approprient. Donc la rareté est au cœur de la théorie économique et dans cette vision, dans ce paradigme, c’est la rareté qui est au fondement des prix.

La rareté c’est quoi au fond ? C’est la différence entre l’offre et la demande. La manière dont les biens sont désirés . . et donc la rareté est au cœur de l’échange, et on explique l’échange parce que les biens sont rares comme le dit Walras. On peut faire deux remarques sur cette question de rareté.

D’abord de dire que l’économie se situe au niveau de la rareté moyenne. C’est-à-dire que, comme je viens de le dire, les biens qui seraient trop rares ou pas assez rares échappent à l’économie politique. Par exemple, si on a si peu, par exemple des tableaux de maître, etc., ou bien si au contraire on a beaucoup comme l’air ou comme ça de données naturelles, et bien là on n’est plus du tout dans la valeur et dans l’échange. Ce qui compte c’est une rareté moyenne, ce qui montre le statut de l’économie.

L’autre point qui me paraît plus intéressant, c’est que je pense qu’on peut retourner le problème. Je dis souvent que la rareté c’est ce qui explique qu’il y ait de l’échange. Mais on peut voir les choses d’un autre point de vue, en disant que en fait nos sociétés sont des sociétés qui constamment ont pour fonction de produire de la rareté. Comment ils le font de la manière la plus simple possible ? C’est en créant des nouveaux objets et en créant des désirs pour de nouveaux objets qui sont donc rares et vont être désirés.

. . pas si simple, pas seulement, ça peut être aussi en rendant rivaux des biens qui ne le sont pas . . voir économie du web 2, voir la (re)matérialisation de l’immatériel . . etc.

Donc on peut dire que la rareté, il y a un coté objectif et naturel, on peut dire on lutte contre la rareté, c’est une certaine idée comme ça, on lutte contre la rareté, la rareté c’est le fait qu’on est dans un monde fini. mais cette idée là ne rend pas compte du développement véritable de l’économie politique. Parce que l’économie, elle produit la rareté. Ce sont les biens rares qui vont se vendre bien, avoir des taux de profits importants, etc.

Donc on peut retourner les choses et penser que l’économie marchande, l’économie capitaliste, ne cesse de produire de la rareté et que c’est son moteur. Son moteur c’est toujours de produire des nouveaux objets qui sont rares et qui vont être désirés. Il y a une espèce de retournement, la rareté ce n’est pas quelque chose de naturel, c’est un produit de notre économie.

Il y a un anthropologue qui a dit ça avec beaucoup de force, qui s’appelle Marshall Sahlins, qui est un anthropologue de langue anglaise, et qui étudiait des peuples primitifs, des chasseurs-cueilleurs avant l’agriculture, des civilisations très anciennes, et qui avait cette remarque paradoxale de montrer que ces peuples de chasseurs-cueilleurs étaient des peuples qui vivaient dans l’absence de rareté et dans l’abondance. Pourquoi ? Parce que précisément il ne désirent pas d’objets . . ou plus exactement ils désirent un nombre d’objets très limité. De telle sorte que ces besoins étant très limités, dit-il, et il le prouve par un certain nombre de données, ils ont un temps de loisir, de discussion, de lien social très important, beaucoup plus important que nous. Parce que il y a un contrôle sur les besoins, un contrôle social, pas un contrôle administratif mais il y a des valeurs dans ces sociétés qui font que d’abord ils ont peu d’objets, ce sont des peuples anciens, donc il n’y a pas toutes . . il n’y a pas d’informatique etc.

Donc il y a peu d’objets et ils en désirent peu à cause de leur lien social. Ces peuples là ont connu l’abondance parce qu’il pouvait faire autre chose, ils avaient du temps, ils étaient pas soumis comme nous nous sommes soumis à la rareté. La rareté ce n’est pas à mon sens un fait naturel, c’est le mode d’existence des économies marchandes qui produisent de la rareté, c’est-à-dire du besoin et de l’insatisfaction.

. . étudier : quel rapport entre produire de la rareté et entropie, ou produire de la néguentropie ???