Blog-note de jef safi

i d i o s y n c r a s i r

avec . . José Parlà
Plaies et traces

Entretien vidéo en action, entre Downtown et Brooklyn.
Mediapart, Hugo Vitrani, 24 Août 2o13

dimanche 25 août 2013


Jose Parla : Plaies et Traces (VOST) par Mediapart

Saturation de langages et d’écritures cryptées et métissées, matière urbaine détériorée, politique, traces, spectres, absence : José Parla prolonge en peinture les mots et les maux qui lacèrent les murs des rues, cherchant « du sens dans les ruines des villes », de Miami à NYC en passant par Cuba. Quatrième volet d’une série de reportages vidéo sur les artistes et NYC.

Les murs parlent, l’artiste José Parlá rend leurs paroles picturales. Accumulation et superpositions d’écritures complexes, zones de saturation et de vide, répétition et destruction, brutalité et fragilité de la matière (gesso teinté, peinture, lambeaux de papiers déchirés) : Parlá réplique en atelier ce qui se joue nuit et jour dans la matière brute de la rue. Protection, enfermement, séparation, lamentations, signatures, messages d’amour, de haine, publicités, propagandes, ruines : à chaque société ses murs et leurs charges politique et sociale. « Qui laisse une trace laisse une plaie », écrivait Henri Michaud. Alors José Parlá fait siennes ces traces et ces plaies du monde dans des peintures à la frontière du réalisme et de l’abstraction. Entretien vidéo en action, entre Downtown et Brooklyn.

« Si la ville était un corps, le graffiti nous montrerait où il est blessé », nous confiait Chaz Bojorquez, artiste qui a amené le Cholo, art obscur des gangs chicanos de L.A au musée. Si José Parlá réfute le terme “graffiti”, préférant le terme originel “writing” (écriture), il prolonge en pigments les maux et les mots qui lacèrent le tissu urbain des villes. Ses écrits-peints sont exécutés la plupart du temps en “one line” (d’un seul trait), en mouvements hors-cadre et en courbes dynamiques liées à la force et l’équilibre du corps, vestiges de son passé à peindre dans la rue. Anglais, cubain, slang… Parlá – artiste cubano-américain né en 1973 – fait rimer des langages métissés, recomposés, cassés, tiraillés, qui manipulent et renouvellent nos futures langues mortes. Alors ces peintures aux phonétiques et aux typographies cryptées agissent comme des fragments de mémoires que l’on pourra recomposer aléatoirement, plus tard.

Sauvé in extremis d’un passé en crise qui le destinait à vivre dans la rue, José Parlá a intégré le Savannah College of Art and Design (Géorgie, USA) puis The New World School of the Arts (Miami, USA). Son apprentissage est marqué par quatre peintres qui ont ouverts des pistes de réflexion aux artistes urbains qui souhaitaient amener leur art en atelier et dans les musées, ne voulant pas être enfermés dehors. « Ce qui m’intéressait, c’était de ramener l’écriture et le langage sur la toile, travailler les couleurs et les émotions en peinture. Cy Twombly l’a fait avec ses écritures linéaires et poétiques. Phase 2 a amené la 3D de la lettre avec ses master pièces, c’était un maître pour beaucoup de gens, Basquiat peignait Samo, mais il était aussi impregné de l’histoire de l’art. J’ai découvert le travail de Cy Twombly quand j’étais étudiant en école d’art, je faisais très bien les natures mortes et autres exercices classiques, mais je voulais amener dans mon travail sur toile ce que je faisais dans la rue, ce qui se passait dehors, dans la ville. Faire des peintures qui ressemblent à des choses détériorées, en intégrant aussi dans mon travail le style d’autres writers. Mon professeur n’appréciait pas ce que je faisais, il considérait que ça n’avait rien à voir avec de l’art, jusqu’au jour où j’ai découvert un livre de Rauschenberg avec des photos d’un atelier qu’il partageait avec Twombly. Il y avait leurs peintures, en noir et blanc, comme des palimpsestes. En approfondissant, je suis tombé sur les œuvres de Brassaï, Antoni Tàpies, Mimmo Rotella, Jean Dubuffet, Aaron Siskind… et je suis allé régler mes comptes avec mon professeur en lui demandant pourquoi il ne m’avait pas enseigné ces artistes plutôt que de rejeter mon travail. »

Alors José Parlá a intégré sur ses toiles des éléments urbains, reproduit des signatures avec sa technique des “mono-transfers”, recomposé des matières rugueuses détériorées s’inspirant de photos préparatoires prises dans la rue, cadrant la crasse, les fissures et les spectres des signatures passées ou à venir. Trace, spectre, absence : dans la rue ou dans les pièces de José Parla, la destruction est aussi importante que l’acte créateur.

« Tout dépend dans quelle ville tu es. Les murs de Cuba ne sont pas propres, ils ne sont jamais repeints, les budgets sont serrés. Ici, à NYC dans les années 1960-1970 il n’y avait aucun budget pour nettoyer les trains, donc quand la jeunesse les a retournés en peignant partout, il y a eu une perte de contrôle. Il y a alors eu un recadrage politique et de l’argent a été investi pour nettoyer les trains, augmenter la sécurité des dépôts, aujourd’hui, tu ne vois plus circuler de métros peints, mais dans d’autres villes tu peux encore en voir qui tournent. Les murs des quartiers chics de NYC sont propres, mais si tu vas dans les quartiers pauvres où il n’y a pas d’argent pour le quartier et pour l’éducation, alors tu verras que les murs sont encore peints. » Les politiques anti-graffiti, une destruction de l’histoire de l’art ? « À l’époque, il y a eu des milliers de gamins qui ont eu besoin de peindre dans toute la ville, qui ont évolué en partant de signatures jusqu’à des peintures énormes et colorées sur les métros et les murs. Personne n’avait rédigé de manifeste, c’est né à NYC et Philadelphie et ça s’est propagé dans le monde entier, illégalement. Le respect de la propriété, quand tu es jeune tu t’en tapes. Certains sont plus conscients que d’autres. Moi je n’aurai jamais peint sur une église ou sur une institution, mais j’ai peint sur des trains, des murs, des ponts… D’autres s’en tapent et taguent sur tout. Lorsqu’il a été décidé d’effacer toutes ces peintures, il y avait une vraie guerre contre la jeunesse. Est-ce une destruction de l’art ? Oui. Mais notre histoire est aussi bien documentée donc elle vivra toujours dans les mémoires et continuera d’influencer les générations futures. »

Des œuvres qui restent dans les souvenirs, les livres, les plaintes, mais aussi dans la mémoire de la gestuelle de ces artistes dont les archives sont sans cesse détruites et fichées par la police. Alors la déclaration de l’artiste italien Lucio Fontana pourrait bien servir de court manifeste des arts urbains qui surgissent pour disparaître : « Ce n’est pas important pour nous qu’un geste, une fois accompli, vive un moment ou un millénaire, car nous sommes vraiment convaincus qu’une fois accompli, il est éternel. »

Quand les murs tombent

Enfance en crise, potes devenus criminels, lutte des classes, gangs hispaniques… José Parla (Ease) et son frère Rey (Faz) se sont échappés de la violence made in Miami des années 1980 en se plongeant dans le hip hop, pratiquant le breakdance et le writing. José Parla a alors peint ses lettrages wild style avec les plus grands peintres des métros new yorkais ( Phase 2, Lee, Kase 2, A-1 ) construisant avec d’autres l’avenir de ce mouvement désormais mondial qui a longtemps été repoussé dans les bas fonds, rejeté des institutions et relayé dans la presse aux pages faits divers, justice ou société.

« Je peins depuis 1983. Inkheads c’est arrivé en 1991, c’était un groupe qui se distinguait de ce que faisaient les autres writers. On investissait des lieux abandonnés que l’on transformait en galerie d’exposition, on installait même des systèmes de lumière, on organisait la présentation comme des curateurs. En parallèle on était toujours très hardcore dans les rues des villes. Avant tout ça, quand j’étais vraiment jeune, j’étais dans plusieurs crews de Miami avec mon frère Faz. Mon expérience vient de cette époque, j’y ai développé mon style, ma technique… Imagine le temps que l’on a passé à peindre en réfléchissant à comment évoluer ! Avec les Inkheads il s’agissait de retourner aux sources. À l’époque, tout le monde faisait des grosses fresques avec des lettrages, des personnages, des comics et des fonds communs. Alors on a décidé de mettre tout ça de côté et de ne garder que l’essentiel : le writing, avec des marqueurs et de l’encre et pas de bombe de peinture. On savait faire des pièces, des “brûlures”, mais on voulait retourner à la racine, le bombing, le tag, l’encre. C’est toutes ces expériences et réflexions qui m’ont amené à mes peintures d’aujourd’hui : je voulais faire des peintures qui ressemblent à des captures des environnements dans lesquels j’évoluais. »

De Ease à José Parlá, de la rue au musée : « Mon père s’appelait José Parlá. Il est mort quand j’avais 21 ans, tout avait changé, la culture “street” était moins underground et devenait très populaire. Les galeries et les musées ne s’y intéressaient pas comme aujourd’hui, mais la publicité utilisait nos codes et nos cultures à la télé pour faire du commerce et devenir populaire avec ce style. C’était très kitsch. Même la terminologie ne me correspondait plus : “graffiti”, “street art”, à mes yeux c’était ringard. Alors je suis retourné à qui je suis, en honorant mon père et en reprenant son nom. J’avais besoin de respecter les writers et mon passé, c’est la raison pour laquelle j’ai retiré ça de l’équation. Les personnes qui connaissent, ils le savent, et je n’ai plus rien à prouver. Je n’ai plus besoin d’arriver en disant : “Hey mec, je suis Ease.” Il ne s’agissait plus de ça. Aujourd’hui, mon problème c’est de peindre et de trouver des solutions avec mes peintures chargées d’histoires. (…) J’ai vu beaucoup de choses de la noirceur de nos sociétés et je n’ai jamais eu envie de peindre de jolies photos. J’ai toujours voulu peindre mon interprétation de ces réalités, (…) chercher du sens dans les ruines de la ville. »

Tout comme ses racines du writing, les origines familiales de Parlá ne l’ont jamais quitté. En témoignent son accent, ses inspirations et son projet Wrinkles of Cuba avec JR à Cuba en mai 2012 (voir notre webdoc sur JR dans Mediapart). « Je n’ai pas connu mes grands parents, avec ce projet c’est comme si je les avait rencontrés. » Projet artistique international de l’artiste JR, Wrinkles of the City traverse les villes en photographiant et recolant des portraits noir et blancs XXL de personnes âgées, témoins et acteurs de l’histoire, croisant ainsi les mémoires, les rides des visages et les fissures des murs. Après Carthagène, Shanghaï et Los Angeles, le projet s’est enraciné à Cuba avec José Parlá qui a enveloppé les portraits d’écritures-mémoires peintes directement sur les murs.

Pour accéder à notre portfolio, cliquez ici

Des œuvres qui questionnent les ruines de la Havane que subissent au quotidien les habitants, et le rôle politique des murs et de l’image, faisant surgir dans ces territoires détériorés – où les photographies, les affiches et l’art prennent un autre sens dans l’espace public – des visages anonymes qui s’élèvent face aux icônes de Fidel Castro et du Che Guevara. Une dizaine de portraits, qui disparaissent progressivement avec le temps et l’évolution de la ville, mais dont il reste encore des spectres. Des traces et des plaies.