Blog-note de jef safi

s’ e n t r e - t e n i r

avec . . Clément Rosset & Jean Clair
Humeur noire

P.M. - n°1o - 31 Mai 2oo7

jeudi 31 mai 2007

L’historien d’art Jean Clair, écrivain et essayiste, et le philosophe Clément Rosset partagent leur expérience de l’état mélancolique. Au-delà de la dépression, communément soignée par des psychotropes, il est le ferment de l’expression artistique. Éloge d’une épreuve féconde.

Dans son ouvrage Loin de moi , Clément Rosset cite cet épitaphe de Martinus von Biberach  : «  Je viens je ne sais d’où / Je suis je ne sais qui / Je meurs je ne sais quand / Je vais je ne sais où / Je m’étonne d’être aussi joyeux.  » Et commente ainsi  : «  Les raisons d’être joyeux ou déprimé ont ceci d’étonnant – et d’apparemment paradoxal – qu’elles sont rigoureusement les mêmes. En sorte que la tristesse n’est que le côté face d’une pièce de monnaie dont le côté pile est la joie.  » Ce chemin qui mène de l’abattement à l’allégresse, de la mélancolie à la création, Jean Clair a permis aux visiteurs de l’exposition «  La Mélancolie  : génie et folie en Occident  », au Grand Palais, en 2005-2006, de le parcourir. Oui, la mélancolie est un état fécond, elle donne son relief à l’existence et permet les meilleures réalisations de l’art. Jean Clair a poursuivi sa méditation sur l’humeur noire avec deux journaux : Journal atrabilaire et Lait noir de l’aube. Clément Rosset a livré, lui, un récit personnel décrivant les cauchemars épuisants qu’il a connus durant une période de dépression, Route de nuit. Ces deux arpenteurs et connaisseurs de la crise existentielle, qui ne s’étaient jamais rencontrés, rendent hommage à la mélancolie, loin de la mièvrerie.

Clément Rosset   : Le titre de votre dernier livre, Lait noir de l’aube, m’a tout de suite frappé. Étant passé moi-même par une phase inattendue et assez vilaine de crise existentielle, ou plus exactement de dépression, je sais très bien ce que signifie le «  lait noir de l’aube  ». Le symptôme principal de ma dépression, que j’ai par ailleurs décrit dans Route de nuit, se manifestait au réveil  : après une nuit paisible, j’ouvre les yeux et soudain j’ai le sentiment d’être dans un pays inconnu, horrible et effrayant. Cette impression matinale est accompagnée d’une forte angoisse, d’un anéantissement psychologique complet, heureusement de courte durée. Quand j’ai lu l’histoire que vous racontez à la fin de votre livre, j’ai été particulièrement ému  : à l’aube, en Union soviétique, c’était l’heure où la police politique camouflait en camions de laiterie blancs les fourgons qui conduisaient les prisonniers politiques vers la torture et la mort. Voilà une image centrale qui me reviendra quand je sentirai cette oppression momentanée. Désormais, si je ressens du mal-être à l’aube, je me dirai  : «  Tiens, c’est le fourgon blanc qui passe…  »

Jean Clair   : Ce titre est un emprunt à un grand poète, Paul Celan, qui s’est tué en 1970. Je l’ai choisi, car il exprime admirablement ces états très réversibles que connaît le mélancolique, qui peut passer de l’abattement à l’exaltation, du blanc au noir, de l’agitation au songe le plus profond. La métaphore du lait de l’aube est réconfortante et rassurante, c’est le liquide maternel qui vous nourrit… Mais voilà qu’ici ce lait se transforme en encre. Une encre qui n’est pas toujours celle de l’écrivain ou de l’artiste, une encre qui a un goût âcre et acide. Le mélancolique est familier de cette inversion perpétuelle des valeurs.

C. R.    : Paul Celan rapproche-t-il l’image du lait noir de l’aube du thème de totalitarisme et de la police politique  ?

J. C.   : Oui, ce vers est extrait de «  Fugue de la Mort  », un poème sur les camps d’extermination dans lequel il oppose deux figures féminines  : l’une, la Sulamite à l’épaisse chevelure noire comme de l’encre, qui va finir dans les fumées des cheminées  ; l’autre, la Marguerite de Faust, radieuse, solaire, blonde, germanique… Cependant, pour moi, ce thème des fourgons du petit matin évoque aussi un souvenir d’enfance. Quand j’étais petit, le premier bruit qu’on entendait était celui des camions poubelles qui passaient vers 5 heures. Ils étaient énormes et noirs, et roulaient sur des pneus plats, faisant un vacarme épouvantable sur les pavés des rues. Aujourd’hui, les bennes à ordures sont blanches, silencieuses, et circulent toute la journée. Voilà une image triviale de la corruption qui est à l’œuvre dans le monde actuel  : on dissimule sous des apparences anodines la réalité des choses, on a soin de dissimuler l’ordure et la part maudite…

C. R.   : À ce stade, il me semble important de distinguer la mélancolie comme sentiment général de complaisance à soi et de douce nostalgie, et cette affection beaucoup plus grave qu’on appelle la psychose mélancolique. La personne qui en est atteinte a un masque figé, blanc et mortuaire. La seule parole qu’on puisse en tirer est  : «  Je ne suis pas malade, je suis coupable.  » Il m’est arrivé d’en voir autrefois à Sainte-Anne, quand je faisais des études de psychopathologie en relation avec mes recherches de philosophie. Ce visage-là, c’est celui de la tragédie, de la mort. Dans cette psychose, le suicide est fréquent et presque une règle.

« Être triste à 6 heures du matin, allègre à midi, retomber dans un gouffre le soir... Voilà le mouvement perpétuel que connaissent souvent les créateurs. »

J. C.   : C’est juste. Si l’on fait l’histoire de la mélancolie, on découvre sous ce terme aujourd’hui galvaudé de dépression une expérience beaucoup plus profonde, radicale et même dangereuse. C’est à Aristote – au pseudo-Aristote – que nous devons la première définition du problème, qui nous occupe encore aujourd’hui. Dans ses Problemata, il s’interroge  : comment se fait-il que les êtres d’exception – il cite les hommes d’État, les généraux, les philosophes, les artistes – soient tous des mélancoliques  ? Quels liens unissent la création et le désespoir  ? Le fondateur de la médecine, Hippocrate, définit la mélancolie dans des termes qui ne sont pas très différents de ceux qu’emploie la psychiatrie actuelle  : il s’agirait d’un mélange de phobos (crainte) et de dysthymie (rupture d’équilibre). Être triste à 6 heures du matin, allègre à midi, retomber dans un gouffre à 6 heures du soir… voilà le mouvement sinusoïdal perpétuel que connaissent souvent les créateurs. Certaines époques développent une vision positive de la mélancolie, d’autres, au contraire, la condamnent. Au Moyen Âge, la mélancolie, sous le terme d’acedia – l’acédie est la perte d’espérance – est un péché mortel. L’homme qui en est atteint est incapable d’aimer, et cet homme sans amour est un damné. Satan remplace Saturne, la grande figure de la mélancolie chez les Anciens. À la Renaissance, au contraire, la mélancolie redevient positive. L’humeur noire devient une humeur noble, dont se réclament Michel-Ange, Léonard de Vinci, Albrecht Dürer… À nouveau mal considérée au XVIIe siècle, sauf en Espagne, la mélancolie réapparaît à la fin du XVIIIe siècle, chez Jean-Jacques Rousseau notamment, sous une forme plus douce, contemplative, qui alimentera le romantisme. Tout l’art romantique baigne dans cette demi-teinte, cette nostalgie… Au début du XIXe siècle cependant, la mélancolie est médicalisée. Elle devient un syndrome, que les sciences positivistes voudraient guérir, éradiquer. On lui donne des termes savants  : hypocondrie, lypémanie et, finalement, elle fait retour au beau nom de mélancolie, dans lequel elle voit désormais une folie automeurtrière, qu’on soignait, il y a quelques dizaines d’années encore, par des électrochocs. Pour achever ce rapide panorama, rappelons que les règles hygiénistes édictées par les nazis en Allemagne, dès 1933, mettent la mélancolie au troisième rang des maladies à éradiquer, ceux qui en souffrent devront être soumis à un programme de stérilisation... Elle n’est pas compatible avec une société d’hommes sains, forts, robustes, positifs.

C. R.   : En effet, on n’imagine pas une vague de mélancolie s’emparant des troupes allemandes en juin 1940. C’était contre-indiqué.

J. C.   : Cela viendra deux ans plus tard, avec Stalingrad… En revanche, les grands tyrans sont presque toujours des mélancoliques meurtriers.

C. R.    : La mélancolie est une maison aux chambres diverses, qui ne se ressemblent pas toujours. Elle a des formes cliniques et d’autres plus légères. D’après ma propre expérience, la dépression nerveuse est d’abord une crise existentielle  : on éprouve une immense fatigue, un dégoût de vivre. C’est également une crise d’identité  : je ne suis plus moi. C’est pourquoi la cause en est souvent l’échec professionnel ou la rupture amoureuse. Perdre son emploi ou être chassé par sa femme, c’est perdre ce qui assurait la stabilité de notre identité sociale. Enfin, la dépression s’accompagne d’une perte de réalité  : tout cela existe-t-il  ? Lorsqu’on commence à se demander si les cheminées que nous voyons à travers la fenêtre sont en carton-pâte, c’est très mauvais signe. C’est le genre de doute qui précède de peu un séjour en maison de santé. Existe-t-il, selon vous, une œuvre picturale qui exprimerait ces syndromes de perte d’identité et de réalité  ?

« Lorsqu’on commence à se demander si les cheminées que l’on voit par la fenêtre sont en carton-pâte, c’est très mauvais signe. »

J. C.   : L’un des cas les plus extrêmes, dans l’art récent, ce sont les dessins d’Antonin Artaud. Gilles Deleuze, qui avait lu les travaux du psychiatre Jules Cotard, y a très bien vu l’expression d’une hantise, celle d’un corps sans organe, c’est-à-dire vide, sans bouche ni anus, sans boyaux ni cœur… Cette hantise s’accompagne d’un délire terrifiant, qu’Artaud a bien connu, se sentir déjà mort et en même temps ne plus pouvoir mourir. Le corps sans organe du mélancolique profond est décomposé et en même temps immortel.

C. R.    : N’est-ce pas une manière de prendre une assurance contre la mort  ?

J. C.    : Sans doute, mais cette assurance est vécue comme une damnation.

C. R.    : La mélancolie n’est-elle pas aussi un terreau, sur lequel peuvent se développer des qualités humaines immenses  ? Nous parlions du blanc et du noir tout à l’heure. Mais sans l’obscurité, il n’y aurait pas de lumière. Si tout est rose, le rose n’existe plus. J’ai tendance à penser que l’allégresse est l’état premier, le plus profond chez tout être vivant. Mais cette allégresse peut également provenir d’une mélancolie surmontée. Entraînant parfois l’horreur et la mort, la mélancolie, si elle est dépassée, devient sans aucun doute la condition de la joie de vivre.

J. C.    : Tout à fait. Si l’exposition que j’ai organisée avait un sens, c’était bien de montrer que la mélancolie a engendré certains des plus grands chefs-d’œuvre de la peinture, de la littérature et de la musique. Pour les anciens comme pour les hommes du Moyen Âge, il s’agissait d’un enchantement maléfique, d’un soleil noir. C’est encore le cas des grands artistes de la modernité. Thomas Mann montre dans Le Docteur Faustus qu’il faut passer par ces états d’abattements profonds pour qu’il y ait une œuvre. La création a donc toujours été hantée par la mélancolie. Malheureusement, aujourd’hui, la médicalisation de la mélancolie, sa dévaluation sous le vocable de dépression, la manière dont on occulte cette tonalité existentielle fondamentale font que la création est tombée à un état de nullité presque absolue. On tend à nier ou à refouler que, pour créer, il faut se soumettre à des états psychiques extrêmes qui sont en bordure de la mort.

C. R.    : Paradoxalement, privée de mélancolie ou du sentiment tragique de l’existence, la condition humaine sombre dans une sorte de torpeur et d’insipidité.

J. C.   : Aujourd’hui, la mélancolie a été remplacée par une plainte perpétuelle. Voilà ce que les analystes entendent à longueur de journée dans leur cabinet  : des gens qui se plaignent et se lamentent sur eux-mêmes, des gens qui ont besoin d’un coach pour se lever le matin  ! Cela trahit une société assistée intellectuellement, matériellement, condamnée à l’infantilisme et à la stérilité. Penser est douloureux, alors mieux vaut regarder la télé.

C. R.   : Le point de départ de ma philosophie est la conscience du tragique de l’existence  : tout est promis à disparaître, la mort nous entoure et nous sommes menacés par notre propre inconsistance. Or on refuse le tragique et la mort. Et ce refus du tragique, donc de la réalité, se paie très cher. À l’inverse, la capacité d’admettre la part tragique du réel est pour moi la pierre de touche de la santé morale et de l’allégresse. Il faut apprendre à vivre avec le tragique. On peut d’ailleurs distinguer deux grands axes dans l’histoire de la philosophie, les philosophes qui font droit au tragique – Pascal, Nietzsche... –, et ceux qui font tout pour l’évacuer par la rationalisation du monde – Platon, Kant, Hegel...

J. C.    : Nous sommes à une époque qui se proclame euphorique mais qui est, en réalité, profondément mélancolique. Quand on lui met devant les yeux des preuves de sa mélancolie profonde, elle les reconnaît immédiatement et d’autant plus violemment qu’on lui refuse en temps normal de se considérer comme telle. Les époques qui acceptent la mélancolie y puisent un accroissement de force. Faute de l’assumer, nous ne retirons rien de notre propre mélancolie, sinon un accroissement de peine, de souffrance et de stérilité.

C. R.    : Sommes-nous dans une époque antitragique  ? Il est très difficile d’émettre un jugement de ce genre. Pour ma part, j’aurais tendance à penser que la nature humaine n’a pas tellement évolué depuis le néolithique. Les mêmes phénomènes ne réapparaissent-ils pas  ? Évidemment, on peut détester le politiquement correct et la médiocrité qui nous entourent. La lâcheté et la bêtise présentes sont bien plus visibles que celles du passé. Mais s’agit-il pour autant de nouveautés  ? Fermer les yeux devant la tragédie est un très mauvais procédé vis-à-vis de soi-même. Mais, globalement, que ce soit une mode plus répandue aujourd’hui qu’hier, je n’en suis pas sûr. Je pense qu’il faut être à la fois pessimiste et complètement serein .



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