Blog-note de jef safi

p h i l o s o p h e r

avec . . Gilles Deleuze
Créer c’est résister.

R comme Résistance / L’Abécédaire de Gilles Deleuze et Claire Parnet / Produit par Alain Boutang

vendredi 9 août 2013

Claire Parnet : R, c’est R comme Résistance et non comme Religion. Comme tu l’as dit dans une récente conférence à la Femis, la philosophie crée des concepts, et dès que l’on crée, comme tu l’as dit dans cette conférence, on résiste. Les artistes, les cinéastes, les musiciens, les mathématiciens, les philosophes, tous ces gens là résistent. Mais ils résistent à quoi exactement ?

Gilles Deleuze : Ils résistent d’abord aux entraînements et aux vœux de l’opinion courante. C’est-à-dire à tout ce domaine d’interrogations imbéciles. Ils exigent leur . . ils ont vraiment la force d’exiger leur rythme à eux. On ne leur fera pas lâcher n’importe quoi dans des conditions prématurées. Tout comme on ne bousculera pas un artiste. Personne n’a le droit de bousculer un artiste. Mais je crois que . . tout ça c’est parce que . . que créer ce soit résister, parce que, moi je crois je vais te dire et . . il y a un auteur que j’ai lu récemment qui me frappe beaucoup à cet égard, c’est que . . l’un des motifs de l’art et de la pensée, c’est une certaine honte d’être un homme.

Je crois que l’homme qui l’a dit, l’artiste, l’écrivain qui l’a dit le plus profondément c’est Primo Levi. Il a dit . . oui . . quand j’ai été libéré, ce qui dominait c’était la honte d’être un homme. Alors, c’est une phrase à la fois très splendide je crois, très belle, et puis très . . ce n’est pas de l’abstrait. C’est très très concret la honte d’être un homme. Mais elel ne veut pas dire les bêtises qu’on va lui faire dire . . ça ne veut pas dire nous sommes tous des assassins. Ça ne veut pas dire nous sommes tous coupables. Par exemple, nous sommes tous coupables devant le nazisme. Primo Levi, il le dit admirablement, non il dit : ça ne veut pas dire que les bourreaux et les victimes ce soient les mêmes. Ça, on ne nous fera pas croire ça. Il y a beaucoup de gens qui nous raconte, ah oui, on est tous coupables. Non, non, non, pas du tout, on ne fera pas confondre le bourreau et la victime. Moi je crois que, à la base de l’art, il y a cette idée, ou ce sentiment très vif, une certaine honte d’être un homme qui fait que l’art ça consiste à libérer la vie que l’homme a emprisonnée. L’homme ne cesse pas d’emprisonner la vie. Il ne cesse pas de tuer la vie. La honte d’être un homme. L’artiste c’est celui qui libère une vie, une vie puissante, une vie plus que personnelle. Ce n’est pas sa vie. Libérer la vie, libérer la vie des prisons que l’homme . . et c’est ça résister. C’est ça résister . . c’est, on le voit bien avec ce que les artistes font. je veux dire, il n’y a pas d’art qui ne soit une libération d’une puissance de vie. Il n’y a pas d’art de la mort d’abord.

Mais alors, bien plus, quand je parle de la honte d’être un homme, ce n’est même pas au sens grandiose de Primo Lévi. Parce que, si on ose dire une chose comme ça, mais, chacun de nous, dans notre vie quotidienne, il y a des événements minuscules qui nous inspirent la honte d’être un homme.

On assiste à une scène où quelqu’un, vraiment, est un peu trop vulgaire. On ne va pas faire une scène, on est gêné. On est gêné pour lui, on est gêné pour soi puisqu’on a l’air de le supporter, presque. Là aussi, on passe une espèce de compromis. Et si on protestait en disant « mais c’est ignoble ce que tu dis ! », on en ferait un drame.

On est piégé, on éprouve là alors, ça ne se compare pas avec Auschwitz, mais même à ce niveau minuscule, il y a une petite honte d’être un homme.

Si on éprouve pas cette honte, il n’y a pas de raison de faire de l’art. Oui, je ne peux pas dire autre chose.

Claire Parnet : Mais quand tu crées justement, quand tu es un artiste, tu sens ces dangers tout le temps ? les dangers qui entourent, il y a des dangers partout ?

Gilles Deleuze : Mais évidemment. Oui. En philosophie aussi, nuire à la bêtise, résister à la bêtise. Mais s’il n’y avait pas de philosophie . . les gens, ils font comme si la philosophie, après tout, c’est bon pour les conversations d’après dîner. Mais s’il n’y avait pas de philosophie, on ne se doute pas du niveau de la bêtise. La philosophie, elle empêche la bêtise d’être aussi grande qu’elle serait s’il n’y avait pas de philosophie. C’est sa splendeur. On ne se doute pas de ce que ce serait. Tout comme s’il n’y avait pas les arts, la vulgarité des gens, . . tu sais . . Quand on dit "créer c’est résister", "créer c’est résister", c’est effectif.

Le monde ne serait pas ce qu’il est, s’il n’y avait pas l’art, parce que là les gens ils ne se tiendraient plus. Ce n’est pas qu’ils lisent la philosophie, mais c’est sa seule existence qui empêche les gens d’être aussi stupide et aussi bête qu’ils seraient s’il n’y avait pas l’ . .

Claire Parnet : Et toi par exemple, quand on annonce la mort de la pensée . . tu sais il y a des gens qui annonce la mort de la pensée, la mort du cinéma, la mort de la littérature . . ça te fait rigoler ?

Gilles Deleuze : Ça me fait pas . . il n’y a pas de mort, il n’y a que des assassinats ; Alors c’est très simple. Peut-être qu’on assassinera le cinéma, ça c’est possible. Mais il n’y a pas de mort naturelle, non. Pour une raison simple, tant que quelque chose ne tiendra pas et ne prendra pas la fonction de la philosophie, la philosophie aura toute raison de subsister. Et si quelque chose d’autre prend la fonction de la philosophie, je ne vois pas en quoi c’est autre chose que de la philosophie.

Si on dit par exemple que la philosophie ça consiste à créer des concepts, et par là, à nuire à la bêtise, à empêcher la bêtise, qu’est-ce que tu veux qu’elle meure la philosophie ? On peut l’empêcher, on peut la censurer, on peut l’assassiner, mais elle a une fonction, elle ne va pas mourir. Moi la mort de la philosophie ça m’a toujours paru une idée . . mais . . d’imbécile, c’est une idée idiote. Ce n’est pas que je tienne à . . je suis très content qu’elle meure pas . . mais, je ne comprends même pas ce que ça veut dire "la mort de la philosophie". Ça me paraît un peu une idée débile, gentillette, pour dire quelque chose, pour dire "les choses changent" . . mais qu’est-ce qui va remplacer la philosophie ? Qu’est-ce qui va créer des concepts ? Alors on peut me dire : il ne faut plus créer de concepts. Ah bien oui, et la bêtise règne. Très bien, c’est les idiots qui veulent la peau de la philosophie. Très bien. Mais qu’est-ce qui va créer des concepts ? C’est l’informatique ? Ce sont les publicitaires ? Ils emploient le mot "concept". Très bien, et bien on aura les concepts de publicité, c’est le concept d’une marque de nouilles. Ça ne risque pas de faire beaucoup de rivalité avec la philosophie, parce que je ne crois pas que le mot concept soit employé de la même manière. Mais aujourd’hui, c’est plutôt la publicité qui se présente comme la rivale directe de la philosophie, puisqu’ils nous disent "c’est nous qui inventons des concepts". Mais les concepts de l’informatique, les concepts des ordinateurs, ça fait plutôt rire ce qu’ils appellent un concept.

Ouais . . faut pas s’en faire ça . .

Claire Parnet : Est-ce qu’on peut dire que toi, Félix, Foucault, vous formez des réseaux de concepts comme des réseaux de résistance, comme une machine de guerre contre une pensée dominante ou des lieux communs ?

Gilles Deleuze : Oui, oui, pourquoi pas . . ce serait bien si c’était vrai, ce serait très bien. En tout cas le réseau est sûrement le seul, . . Si on ne fait pas des écoles, et les écoles ça ne me paraît pas très très bon, encore une fois si on ne fait pas des écoles, il n’y a que le régime des réseaux, des complicités, des . . ça a toujours été comme ça à toutes les époques. Alors qu’il y ait des réseaux, aujourd’hui, j’en suis sûr, oui.

Claire Parnet : Des réseaux de résistance ?

Gilles Deleuze : Par là même oui . . la fonction du réseau c’est de résister et de créer.