Blog-note de jef safi

s’ e n t r e - t e n i r

avec . . Jacques Généreux
La 6ème république . . sinon la catastrophe

Ce Soir Ou Jamais - émission du 31 o5 2o13 - Comment s’en sortir ?

vendredi 31 mai 2013

[...]

Judith Davis (38"22) : Juste, pour qu’on réussisse de nouveau à affirmer qu’on aime la France et qu’on soit tous partant pour que le pays ailles mieux. Il faudrait que beaucoup plus de gens, que ce n’est aujourd’hui, soient de nouveau capables de parler de leur pays. Aujourd’hui on est dans une situation où, ... notre journée c’est quoi ? ... le mur urbain, les unes des hebdomadaires qu’on nous met depuis un an : alors c’est le désastre, le naufrage, toutes les métaphores titanesques possibles, pour parler du gouvernement avec des mots dont on ne sait quoi faire ... à part avoir peur, c’est un sentiment qui va très vite la peur. Tout le monde est tétanisé dans la rue comme ça comme des zombies. Après on a un accès à l’information qui est soit-disant de plus en plus rapide mais aussi de plus en plus intime, de plus en plus pernicieux ; parce qu’avec les tweets, les applications, on se réveille avec les nouvelles brèves, parisien et compagnie, on se rendort avec ça, mais du coup on est face à un flux type zapping, comme on l’a vu tout à l’heure, ça va pas, ça va pas, les chiffres, le chômage, ... on perd la tête devant ça. Non seulement on perd la tête, mais on perd la voix. On est tous dans un état de stupéfaction, mais ... mais ... qui est tellement déprimant, on est stupéfait, on est sidéré ! On est sidéré par un espèce de flux informatif et amnésique en même temps, qui nous laisse sans voix, donc a fortiori sans voix politique.

Pour qu’on puisse de nouveau aimer la France, il faut qu’on soit pas culpabilisé de pas être capable d’en parler comme c’est le cas aujourd’hui. Aujourd’hui, ... avec la génération que je fréquente, quand on se retrouve entre amis, on baisse la tête et on parle d’autre chose. Et on est pas fier, on a honte de ça. On n’est plus capable d’élaborer la moindre pensée vivante sur ce qui fait notre pays. Il faut qu’on soit capable de résister à ce traitement de l’information, qui est fou, et notamment il est fou aussi parce que l’entièreté du discours politique, la chose politique, est entièrement soumise à l’unique critère de la rentabilité. Un pays ce n’est pas une entreprise, on n’est pas ... l’activité humaine est infiniment plus complexe, plus riche, plus contradictoire que tout ça. On est toujours confronté à un discours économique. ... je le comprends, mais il faut faire attention.

Quand on est face à des chiffres, à des sondages, ... on se retrouve très vite infantilisé dans notre argumentaire, et du coup on se retrouve à opèrer une auto-censure sur nous-mêmes qui fait qu’on n’arrive pas à aller à un échange politique entre amis. Ça fait trois, quatre phrases, et puis on se dit ... hou ... ça doit être bien plus compliqué que ça, parce que ... je dois être vraiment super naïve et complètement à coté de la plaque parce que ... on est dans un état de servitude volontaire, où on se tait parce qu’on se dit ... on n’a pas les chiffres, on est pas tous économistes, ... finalement on est muet, on laisse la parole aux experts, la chose politique nous échappe, et ça c’est une façon de s’enliser dans un état de fait où on n’aime pas notre pays. Moi je dis, il faut parler, parler, il faut reprendre la parole, retrouver cette énergie, parce qu’on n’a plus d’énergie. On est épuisés par les média, par le flux.

... Il faut qu’on se parle, tout le temps. Il n’y a plus de file à Pôle-Emploi pour que les gens ne se voient pas et ne parlent plus. Bon ! Et bien quand on fait la queue il faut qu’on se parle. Il faut comprendre tout ça. ... Il faut qu’on crée des collectifs où on peut ré-interroger les critères. Parce que le critère du chiffre ce n’est pas le seul. La rentabilité c’en est un, il est bien, il est valable, mais il y en a des centaines d’autres. Il faut qu’on puise juger nos activités à l’aune d’une multitude de critères ... qu’on en discute entre nous. Voilà !

[...]

Jacques Généreux (46"48) : Il y a beaucoup de choses dans les "il faut", qui s’ils étaient mis tous ensembles, notez le bien, à quelques détails près, commenceraient à constituer le début d’un programme. Parce que, ce qu’il faut . . alors bien comprendre, c’est que de toutes façons nous sommes à un moment de la civilisation des pays capitalistes avancés où de toutes façons nous avons besoin d’une véritable révolution d’ensemble du système. Je rejoins ce que disait J.F.Kahn tout à l’heure. Si on part de l’idée qu’il faut changer un peu de politique ici, un peu de politique là, sans prendre conscience que nous avons une crise de modèle de société, de modèle économique, de modèle politique, on parle pour rien.

Donc il faut une véritable révolution. Révolution dans le système économique, c’est une évidence. On voit où nous a mené le capitalisme dérégulé et financiarisé. C’est un échec lamentable, c’est une catastrophe. [...] On a beaucoup insisté sur des réformes du politique, institutionnelles, du mode de fonctionnement de la démocratie. Moi je dis qu’à la limite, on pourrait tout mettre l’ensemble des réformes nécessaires sous l’axe de la démocratie . . en effet.

Aller enfin vers une véritable démocratie. Ce n’est pas seulement la réforme politique ; le cumul des mandats, oui bien sûr c’est important. Mais nous sommes en France dans une monarchie élective avec un bicéphalisme imbécile, une peopolisation et une extrême personnalisation de la vie politique dans la compétition pour un poste à l’Elysée. C’est une absurdité. C’est pour ça que nous disons, au parti de gauche, qu’il faut une sixième république qui rétablisse une véritable démocratie primo-ministérielle.

Mais ça ne suffit pas ! Car quand je dis que la crise est d’abord une crise de la démocratie c’est que tout ce qui se passe depuis trente ans vient de la privatisation de l’état et des institutions publiques. Il avait raison Pascal de signaler que nous ne sommes pas du tout dans un régime libéral depuis ces trente dernières années. Ça c’est vrai [...] nous sommes effectivement, c’est pour ça qu’on essaie de le qualifier autrement, ... ce n’est peut-être pas le bon mot, ... ce n’est peut-être pas le bon qualificatif. Nous sommes depuis trente ans dans un régime où l’état n’a cessé en effet de se développer, les prérogatives des administrations, des politiques, n’ont cessé de se développer, sauf que ça a été mis au service d’intérêts privés, et que l’ensemble des politiques fiscales, de dépenses, etc., déréglementation, vont soit dans le copinage soit dans l’intérêt des plus riches détenteurs des capitaux et des patrimoines.

Donc, il faut dé-privatiser l’état. Ça suppose une politique et des gouvernements qui soient remis effectivement sous le contrôle des citoyens. Une véritable révolution citoyenne. Notamment, qu’il y ait beaucoup plus de participation directe. Voire de vote direct parfois sur certains sujets, par des référendum d’initiative populaire. Ça veut dire aussi que le vote doit être obligatoire. C’est à dire qu’on doit inciter très très fortement en effet ceux qui ne votent pas, qui sont écrasés, terrorisés, dégoûtés, . . Allez voter ! Qu’on ne laisse pas que les riches et les ingénieurs aller voter. Que tout le monde aille voter. Aux Etats-Unis si les pauvres votaient, je vous garantit que la face du monde serait changée.

Donc le vote direct. Sortir de la logique du marché politique qui aboutit à ce que disait Jean-Jacques Beineix, c’est que à un moment donné, dans le court-termisme électoraliste, on a des gens qui sont des professionnels de la politique, des professionnels de la ré-élection, de l’organisation d’élection. Et qui du coup, au lieu d’être axés sur un projet de société, sont en permanence en train de savoir s’ils vont gagner la prochaine. Pour ça, il faut une forme de dé-professionnalisation de la vie politique, que tous les citoyens accèdent, comme dans l’idéal même de la démocratie ancienne, accèdent à tour de rôle à des responsabilités publiques. Que les mandats, non seulement ne soient pas cumulables, mais ne soient pas cumulables dans le temps. Qu’on organise le renouvellement.

Donc, c’est une révolution fondamentale de la démocratie. Mais si on ne fait que ça, ça ne suffira pas. Parce que comme le disait Jaurès, la révolution doit être totale, la démocratie doit être totale, elle doit aller jusqu’au bout. À quoi ça sert d’avoir la démocratie par le vote dans les urnes si, quand on retourne dans l’entreprise ou dans l’atelier, on est l’esclave de celui qui détient les machines et qui détient l’argent. Donc, la démocratie réelle, et qui nous sortirait de ce capitalisme fou, c’est aussi le pouvoir partagé et donné aux travailleurs dans les entreprises, aux collectivités territoriales qui apportent les infrastructures, qui apportent beaucoup d’éléments aux entreprises. Donc c’est aussi une démocratisation de l’entreprise.

C’est enfin, faire voler en éclats le fonctionnement et les institutions actuelles de l’union européenne qui sont un sommet de dictature. On a instauré un système en réalité fédéral, où une bonne partie de notre droit, de ce qui conditionne nos vies, de notre politique, sont décidés par une administration fédérale qui ne rend compte devant aucun citoyen : il faut une Europe démocratique !

Un dernier mot sur l’urgence. Parce que tout à l’heure, j’ai eu peur, j’étais un peu tétanisé par la tournure d’un débat qui allait s’enliser dans des débats certes importants, intéressant, sur ... les réformes territoriales, etc., je me mettais à la place de nos concitoyens qui regardent, mais quelle est l’urgence aujourd’hui ? L’urgence aujourd’hui c’est que les gens sont écrasés par toutes les affaires politiques qui leurs disent que notre démocratie c’est de la merde ! Ecrasés par une situation économique épouvantable où tout ce qu’on leur promet, y compris par la politique de notre gouvernement actuel, c’est de ne pas changer de cap. De rester dans la dépression, dans la récession, et l’aggravation du chômage. C’est ça la réalité pour les gens.

Si on leur dit pas qu’on a un projet qui va nous permettre de renouer avec le progrès social, le progrès de la maîtrise des peuples, des citoyens sur leur destin, et que ça commence là maintenant, pas dans trois ans, cette semaine. Par sortir de ce marasme qui est en train de détruire les gens, de détruire les vies, ça on peut le faire. Croyez pas qu’on va lancer des grandes réformes de société dans un contexte de dépression, de crise économique monumentale. Donc voilà l’urgence ! Ça je le dis avec gravité, parce que si ça n’est pas fait dans les semaines qui viennent, dans les mois qui viennent, cette sortie de cette politique d’austérité, cette folie, ce qui se passe en Europe et partout, ... ça n’est même pas nous l’autre gauche radicale qui propose d’autres solutions qui va l’emporter, ce sont les populistes nationalistes ou néo-fascistes qui partout en Europe montent, parce qu’ils voient que même la gauche sociale-démocrate au pouvoir n’est pas capable de les sortir de ce bourbier.

Si on ne change pas de politique, si François Hollande ne change pas d’orientation politique, on va vers une catastrophe. C’est un suicide politique pour lui-même, pour le PS et pour la gauche. Ils vont à l’échec, et malheureusement de cet échec ne naîtra pas - nous ne souhaitons pas l’échec de la gauche - une hypothétique victoire d’une autre gauche qui aurait d’autres solutions, non, de cet échec naîtra la montée et le renforcement du Front national et du populisme.

[...]

Judith Davis (1:15"00) : ... pour qu’il y ait de l’autre et pas que des gens face à des machines, ou face à eux-mêmes, faudrait peut-être déjà, concrètement, sortir des évaluations.

Les évaluations, au sein du monde du travail, c’est le tout management qui a contaminé toutes les vies de toutes les entreprises et qui s’étend dans les vies privées et dans ... le tout de la société. Aujourd’hui on est tout le temps évalué. Ça veut dire que l’humain est compliqué à ressaisir puisque l’évaluation on l’accepte tous, sinon on n’a pas de reconnaissance, ... et donc on se retrouve toujours soit récompensé soit éliminé. Dans notre rapport aux autres, ça fait qu’on est isolé parce que souvent il y a des évaluations les uns contre les autres. On se juge les uns les autres.

Donc on fabrique des gens isolés. Ça cultive la haine de l’autre, et on est tous paranoïaque. Ça c’est quelque chose qui est complètement sous-tendu par la compétition et c’est étendu à tous les domaines de la société. Aujourd’hui, on se sent tout le temps évalué, toute le temps en compétition les uns avec les autres. Il faut déconstruire toutes ces choses là qui finissent par s’immiscer de manière très insidieuse dans les vies intimes ... Cette idéologie a contaminé les gens. ... Si on n’est pas vigilant à déconstruire ce mode de jugement et qu’on n’éduque pas nos jugements pour essayer d’être plus vigilants envers ça et de résister collectivement, on va tous être isolés ...

C’est un exemple parmi d’autres, l’évaluation, mais c’est un paradigme qui ... commence à s’ancrer de manière très très profonde. ... Vous disiez réagir, remettre l’humain, ça passe par la solidarité, etc., mais quand on est confronté quotidiennement à cette compétition, à cette évaluation, et bien on finit par cultiver ce qu’il y a de moins humain en nous, c’est à dire les pulsions, on préfère la revanche et la vengeance que la justice, on redevient tous racistes, enfin bref, on se lève le matin et tout le boulot est à faire et on n’a pas la force de le faire parce qu’on est absolument seul. Donc, ré-injecter du collectif ... c’est un outil, c’est un soin, ... C’est très concret.

[...]

Jean-Jacques Beineix (1:18"00) : ... ça m’amène à parler de la situation de l’art et de la culture dans notre société. Tout à l’heure on a parlé qu’économie mais une des grandes richesses de la France c’est sa culture, c’est son exception culturelle, sa place à l’intérieur de cette communauté européenne où pendant des années on a eu honte, honte, de notre exception culturelle. On l’avait sortie du vocabulaire officielle. ... Nicolas Sarkozy, je me souviens l’avoir interpellé ... m’avait répondu : "je ne veux plus entendre parler de l’exception culturelle, parce que les européens n’en veulent pas".

Nous n’avons pas été capables d’expliquer que l’exception culturelle n’était qu’un outil pour permettre la diversité culturelle, c’est-à-dire la chose la plus naturelle. Nous sommes divers, et c’est de cette diversité que naît la richesse de l’humanité ... nous sommes tous enrichis de ça. Dire qu’on ne va pas regarder à l’extérieur c’est stupide. On peut aimer notre pays mais aussi regarder ailleurs. On lit Goethe, on lit Dostoïevski, on lit Mura-kami, mais on ne le lit pas en japonais ... on le lit traduit, Dostoïevski ... etc.

Donc, il faut qu’on comprenne que ... la culture et tout ce qu’il y a autour de la culture ça relève de l’approvisionnement stratégique. ... les américains ils adorent les autoroutes, à condition que ce soient leurs voitures.