Blog-note de jef safi

s’ e n t r e - t e n i r

avec . . Gilbert Simondon
Du Mode d’Existence des Objets Techniques

France Culture - Les chemins de la connaissance - Objets trouvés 3/4 - 17/o4/2o13

mercredi 17 avril 2013

[...] "Cette étude est animée par l’intention de susciter une prise de conscience du sens des objets techniques. La culture s’est constituée en système de défense contre les techniques, or cette défense se présente comme une défense de l’homme supposant que les objets techniques ne contiennent pas de réalité humaine. Nous voudrions montrer que la culture ignore dans la réalité technique une réalité humaine, et que pour jouer son rôle complet la culture doit incorporer les êtres techniques sous forme de connaissance et de sens des valeurs. La prise de conscience de modes d’existence des objets techniques doit être effectuée par la pensée philosophique qui se trouve avoir à remplir dans cet oeuvre un devoir analogue à celui qu’elle a jouée pour l’abolition de l’esclavage et l’affirmation de la valeur de la personne humaine."

[...] "La culture se conduit envers l’objet technique comme l’homme envers l’étranger quand il se laisse emporter par la xénophobie primitive. La machine est l’étrangère. C’est l’étrangère dans laquelle reste enfermé de l’humain, méconnu, matérialisé, asservi, mais restant pourtant de l’humain. La plus forte cause d’aliénation dans le monde contemporain réside dans cette méconnaissance de la machine qui n’est pas une aliénation causée par la machine mais par la non-connaissance de sa nature et de son essence, par son absence du monde des significations, et par son omission dans la table des valeurs et des concepts faisant partie de la culture."

Adèle Van Reeth : Bonjour Vincent Bontems.

Vincent Bontems : Bonjour Adèle, bonjour à tous.

AVR : . . vous êtes philosophe, spécialiste de la philosophie des techniques, chercheur au CEA et vous dirigez l’atelier Simondon à l’école normale supérieure. On vous doit également un ouvrage consacré à Bachelard, publié aux éditions des Belles Lettres. Mais c’est donc de Simondon que nous allons parler aujourd’hui, Simondon dont on vient d’entendre un extrait de l’ouverture de son texte intitulé "Du Mode d’Existence des Objets Techniques". Le MEOT, [...] un ouvrage assez fabuleux en ceci que dès qu’on l’ouvre, on a entendu les premières phrases, on trouve cette affirmation saisissante que dans la réalité technique il y a une réalité humaine, que c’est la tâche de la philosophie de montrer cela, que cette tâche est analogue à celle qu’elle a jouée pour l’abolition de l’esclavage et l’affirmation de la valeur de la personne humaine.

VB : Ce qui est frappant avec le texte de Simondon c’est à la fois son originalité et sa densité. On a l’impression qu’on pourrait, et on peut, passer des heures sur chaque page en trouvant des ressources insoupçonnées et en développant un regard tout à fait neuf sur des enjeux qui ne sont pas passés, qui sont toujours ceux de notre société. Alors, sur les éléments que vous mentionnez, ce qui est frappant c’est que nous avons là une définition de l’humanisme qui est tout à fait originale et tout à fait adaptée à la société contemporaine. Cet humanisme, mon camarade Jean-Hugues Bathélémy a dit "comme ce n’est pas l’humanisme facile il faudrait dire que c’est l’humanisme difficile". Parce que c’est un humanisme, comme Simondon le dit, où "rien de ce qui est humain ne doit nous être étranger" ; c’est ne pas admettre des coupures trop faciles entre l’humain et le reste de la nature d’abord, mais aussi entre l’humain et une réalité technique qui lui ferait face comme quelque chose d’indifférent et d’hostile, alors qu’au contraire c’est l’expression par excellence de notre humanité, la technique. C’est cette réappropriation à la fois intellectuelle, culturelle et éthique - puisqu’il y a un sens des valeurs à trouver la dedans - qui est au coeur de l’intention de l’ouvrage de Simondon. Et c’est affirmé avec force comme vous l’avez montré dès la première page de ce livre fabuleux que nous appelons le MEOT parmi les initiés.

AVR : Simondon n’affirme pas seulement qu’il y a une réalité humaine dans la réalité technique, il affirme également qu’un objet technique a une forme d’intelligence indépendamment de celle de l’homme. C’est ça qui est fascinant, c’est comme s’il entrait dans l’objet technique lui-même de manière à le considérer comme un être vivant avec certaines valeurs et donc avec une éthique qui en découle.

VB : Il faut prendre au sérieux le titre de l’ouvrage : "Du Mode d’Existence des Objets Techniques". D’une certaine manière c’est bien une sorte d’existentialisme de l’objet technique, une façon de se mettre à la place des objets techniques qui est au coeur de la démarche de Simondon. Et de deux façons :
Comme il le dit dans sa préface, il faut, pour comprendre l’objet technique, d’une certaine manière, être mécanologue, quelqu’un qui comprend les machines pour ce qu’elles sont. Il faut comprendre l’organisation technique, surtout avant de juger, il faut comprendre les objets avant de porter un jugement sur eux.
Et puis il y a celui qu’il désigne comme le psychosociologue de la technicité. Celui-là réfléchit à l’insertion sociale et culturelle des objets techniques.

D’une certaine manière, on va avoir une double tâche à faire, d’une part comprendre les objets techniques pour ce qu’ils sont, en fonction de leur technicité, et puis d’autre part comprendre aussi que dans la société, malheureusement, ils ne sont pas vécus et compris ainsi. Ils vont évoluer en fonction de tout à fait autres choses qui sont des séries d’images ou de préjugés qu’on va leur infliger. Ces préjugés vont répondre à une toute autre logique que celles des valeurs techniques qui les définissent en réalité.

AVR : Alors sur quoi Simondon se fonde-t-il pour avancer ce mode d’existence des objets techniques, le terme est fort . ., il existe, il a cette valeur surajoutée au fait d’être . ., pour en appeler à cette forme de libération, de désaliénation des objets techniques et des machines comme si il pouvait parler à leur place ? . . Sur quoi se fonde-t-il pour affirmer cette continuité ou se degré de réalité humaine au sein de la réalité technique pour aller jusqu’à demander quasiment une revendication des droits des objets techniques ?

VB : Je corrigerai la dernière partie de votre question . . (AVR : qui est une forme d’exagération de la question, mais c’est pour donner une idée du projet de Simondon . .). Il faut rappeler, en fait, la trajectoire de Simondon. C’est quelqu’un qui est né en 1924, à Saint Etienne, dans une région qui était à la fois une région encore agricole, paysanne, et puis marquée par Manufrance, par un paysage industriel très prégnant. Et durant sa trajectoire, il va avoir cette conjonction, à la fois, des aptitudes d’un académique, c’est à dire de quelqu’un qui va passer le concours de l’Ecole Normale Supérieure après la seconde guerre mondiale, qui va suivre la formation de philosophe, mais aussi des connaissances issues de sa famille, de son entourage, de ses fréquentations, qui l’amènent à avoir des compétences très proches de celles d’un ingénieur. Il suivra aussi en parallèle à l’ENS la formation en électronique, l’électronique de l’époque, de l’époque des tubes à électrons, avant les semiconducteurs.

Cette double identité est la marque de Simondon qui d’une certaine manière peut réconcilier, au sein de notre culture, ce qu’on a appelé la scission des deux cultures : la culture littéraire et la culture techno-scientifique. Chez Simondon, cette alliance, cette superposition est réalisé, et d’une certaine manière sa mission à lui, sa mission encyclopédique, sa mission aussi de rénovation de l’humanisme, consiste à essayer de remettre en phase ces deux éléments de la culture. Après donc, il s’appuie sur cette connaissance de première main, sur une connaissance aussi et largement de seconde main, pour développer l’idée que les objets techniques sont . . soumis à un dénigrement, voire à un esclavage.

Question qui est extrêmement forte. La première fois qu’on lit cette page d’ouverture du MEOT, on a l’impression d’une exagération, ou d’une métaphore, en fait il faut la prendre très au sérieux. C’est à dire que le passage qui a été lu par . . Jean-Louis Jacopin, nous dit que la première cause d’aliénation dans notre monde, ça n’est pas la machine, ce qui est une rhétorique issue du début du 20e siècle, de l’entre-deux guerre, notamment dans des pensées suprêmement réactionnaires, chez Junger, chez Spengler, chez Heidegger dont il a été question lundi, des motifs comme ça d’accabler la technique des malheurs de l’humanité. Et bien ce n’est pas du tout ça que dit Simondon, Simondon dit que c’est dans la méconnaissance de la machine. (AVR : La machine est l’étrangère et c’est l’étrangère dans laquelle reste enfermé de l’humain.) Et ça c’est un vieux thème de la philosophie que la technique, surtout quand elle est neuve, va se heurter à l’hostilité.

Je relisais récemment un texte de Francis Bacon, dans ses essais moraux et politiques, où il y a un passage qui s’appelle "des innovations". Ce ne parle pas que des innovations techniques, mais il y a, à un moment donné, exactement la même chose. Il dit : les choses qui sont nouvelles et qui ne font pas encore système avec ce qui est hérité du passé, apparaissent comme des étrangers. Ils sont plus scrutés et moins favorisés. Simondon reprend ça, c’est un thème très classique, mais pour dire aussi qu’en fait c’est parce que nous méconnaissons les machines que nous les traitons mal, et nous les traitons comme des esclaves.

De là j’en viens à la petite nuance que je voulais apporter par rapport à votre question qui est que le problème n’est pas de donner de droits aux machines. Parce que le centre éthique ça reste l’homme. Mais ce qui est éthique ce n’est pas de porter des jugements sur les substances mais sur les relations que nous entretenons avec tout ce qui nous entoure. Nous pouvons avoir des relations éthiques, bien évidemment avec les animaux, pas seulement avec les personnes, - Quand je parle de relations éthiques, je peux décider de faire du mal, je veux dire, il est légitime de vouloir la mort du ver solitaire. Je ne suis pas en train de développer une pensée radicale que toutes les vies se valent - mais aussi avec les plantes. Un fils de Gilbert Simondon m’a raconté un jour que c’était quelqu’un qui ne tolérait pas qu’on passe la tondeuse à gazon avant que l’herbe ait eu le temps d’arriver à maturité, de se reproduire, ce qui est vraiment analogue à une certaine éthique de la chasse. On ne tue pas les animaux avant la saison des amours et que la reproduction soit terminée, normalement, quand on est un bon chasseur, quand la chasse est bien faite.

Il appliquait ça aux végétaux, et bien évidemment il ne lui serait pas venu à l’idée - il parlait de lui et de ses autres frères et soeurs - il ne lui serait pas venu à l’idée de toucher à ses machines, bon voilà. Et donc Simondon formule cette idée qui est assez radicalement neuve, me semble-t-il, que l’on doit avoir un rapport éthique y compris avec les objets inanimés.

"Le premier caractère des objets techniques, au moment où il se constituait, c’est d’être une unité, d’être indivisible en quelque mesure car c’était leur principal mérite. La bonne roue doit être une roue indivisible au point de départ. Qu’en résulte-t-il ? Il en résulte ceci c’est qu’ils ressemblent fort à des êtres vivants. À des êtres vivants qui naissent, qui se développent - ici l’objet technique naît et se développe en usine - et puis ils ont une vie au grand air, après ils meurent. L’objet technique au point de départ est un objet qui, d’abord, n’est pas fait pour se survivre dans l’une de ses parties. Il est un peu comme ce carrosse d’un poète anglais que cite Norbert Wiener disant : en lui, tout a été usé au même instant et tout c’est effondré. Cela est bien, mais un objet conçu de cette manière est un objet qui ne représente que le point de départ, que la première étape de la constitution technique. Après cela, le progrès technique consiste au contraire en ce que l’objet doit se diviser, se dichotomiser, une part en lui, une de ses bandes latérales, s’adapte au monde extérieur, l’autre à l’utilisateur. Et à ce moment, une partie de l’objet a tendance à se pérenniser, l’autre change ou s’use et est destinée à être labile. Si on traite l’objet au moment où il devient dichotomique, où tout s’use en même temps et peut être jeté, il y a une erreur culturelle fondamentale. Par exemple, on change d’automobile dès qu’elle est démodée, et là est le mal. Le mal, c’est le fait qu’à une époque déterminée, l’objet ne soit pas connu selon ses lignes essentielles qui sont principalement ses lignes temporelles, ses lignes évolutives temporelles, ne soit pas connu comme il devrait l’être par les utilisateurs. Ce qui pousse d’ailleurs les producteurs, volontairement ou involontairement, à envelopper l’objet technique d’une publicité ou d’apparences qui camouflent sa réalité essentielle." (Entretien télévisé : Gilbert Simondon avec Jean LeMoyne - 1968)

AVR : L’extrait qu’on vient d’entendre 16:21