Blog-note de jef safi

p h i l o s o p h e r

avec . . Jacques Généreux
La quatrième voie du progrès humain

Assises de l’écosocialisme du o1/12/2o12

samedi 1er décembre 2012


Jacques Généreux aux Assises pour l’ecosocialisme par lepartidegauche

Bonjour, mais . . je ne vais évidemment pas vous parler d’économie. Que les choses soient claires, puisque . . les voies du progrès humain ne nécessitent pas de parler beaucoup d’économie mais de parler beaucoup plus d’anthropologie.

Alors je commencerai par rappeler qu’en 2011..2012 s’est produit un événement assez inédit dans les mouvements politiques, en France en tout cas, c’est que un parti politique, le Parti de Gauche, et à sa suite le Front de Gauche, ont décidé d’inscrire dans leur programme une nouvelle manière d’évaluer le progrès des sociétés humaines et les performances des politiques publiques. Il ne s’agit pas d’un indicateur de croissance, de développement, ni d’améliorer les indicateurs existants de développement humain, ou de ceci ou de cela, ni même d’un nouvel indicateur de richesse. Non, il s’agit de les abandonner tous ces indicateurs pour repenser à nouveau la question du progrès.

Il s’agit en trois mots de "l’indicateur du progrès humain" dont j’avais décrit les principes dans un ouvrage de 2oo9, si ma mémoire est bonne : "L’autre société". Ça n’est pas moi qui ai écrit cette partie du programme dans la négociation du programme du Front de Gauche. Mais je l’ai découvert après en lisant ce programme, que pour la première fois dans l’histoire des partis politiques français, il ya avait un parti qui reprenait mot à mot, sur la base d’un travail mené par des intellectuels, . . une conception, une définition du progrès humain, et un indicateur qui va avec, qui tournait totalement et définitivement le dos à toutes les définitions productivistes, à toutes les sortes de compromis qu’on a cherché depuis 2o ans à travers le débat sur les nouveaux indicateurs.

Alors mes camarades m’ont demandé aujourd’hui, dans ses assises, de bien vouloir expliquer la genèse de ces concepts, comment ils s’inscrivent dans une certaine conception de l’éco-socialisme. D’abord je commencerai par vous livrer quelques clés de lecture, de ma démarche et de l’enjeu de cet exposé.

Je crois essentiel, c’est le message principal que je veux faire passer ici, c’est que la pire des destinées qui pourrait advenir à l’éco-socialisme, serait que celle-ci vienne à être perçue comme une Nième "3ème voie". Un compromis entre des courants différents, voire étrangers les uns aux autres. Certes, même ici aujourd’hui au sein de ces assises, il est clair que l’éco-socialisme peut constituer la destination de parcours politiques différents, engagés en divers matrices, l’idéal républicain pour certains, celle de l’écologie politique bien sûr, celle du marxisme pour d’autres, celle du socialisme démocratique et républicain, etc. C’est une évidence, et pourtant en même temps, vous le sentez bien je pense depuis ce matin dans cette assemblée, chacun a sans doute le sentiment que son éco-socialisme n’est au fond que le plein accomplissement de son courant de pensée originel.

Tout le monde peut avoir ici individuellement ce sentiment, et par conséquent, chacun doit et devra continuer à entendre tout au long de la journée ici selon qui s’exprime, que des gens viennent vous dire, paraphrasant Jaurès, que l’éco-socialisme ça n’est jamais que l’écologie politique jusqu’au bout. Ou encore, si c’est un autre, que l’éco-socialisme ça n’est jamais que la république démocratique jusqu’au bout. Ou encore que l’éco-socialisme, en réalité, ça n’est jamais que le socialisme authentique poussé jusqu’au bout, et ainsi de suite. Et si je voulais vous provoquer, d’ailleurs je ne l’ai pas écrit là dans mon discours, mais quelque part je pense l’avoir écrit dans mes livres, qu’on pourrait aussi vous démontrer, il pourrait y en avoir parmi nous, un philosophe libéral, des lumières, qui viendrait vous expliquer qu’en réalité, l’éco-socialisme en fait c’est le plein accomplissement du projet d’émancipation des libéraux et des lumières.

Nous voilà dans une drôle de situation où en fait l’éco-socialisme c’est le plein accomplissement de toute une pléiade de courants et de mouvements politiques. Alors, si ces chemins, au départ différents, variés, peuvent ainsi tendre vers une destination commune c’est qu’ils ont en réalité aussi une origine commune. Là où naissent les racines de toutes les pensées politiques à savoir dans une conception de l’être humain, dans une anthropologie. Et donc, c’est pour ça que ma démarche à moi elle est d’abord anthropologique. Car selon moi, c’est une conception erronée mais fascinante de l’être humain, à savoir la conception moderne autonome du sujet pensant, autonome, rationnel, etc., qui a nourrit des oppositions stériles entre individu et société, entre naturalisme et humanisme, entre liberté et égalité, entre efficacité et justice, etc. C’est la prégnance de ces oppositions stériles qui de façon récurrente soutient la survenue et l’idée des 3ème voies : une 3ème voie entre l’état et le marché, une 3ème voie entre l’efficacité et la justice, une 3ème voie nous expliquait Giddens il y a quelques années entre le socialisme étatique et la société de marché capitaliste. En réalité, ces dernières parce qu’elles sont en quête d’une synthèse ou d’un juste milieu entre deux erreurs, ne font jamais que déboucher sur une 3ème erreur dans le meilleur des cas. Dans le pire, elles ne sont en réalité que le masque idéologique du renoncement et d’un ralliement inavouable.

Alors quand on pense à nouveau ces dilemmes apparents : naturalisme-humanisme, efficacité-justice, liberté-égalité, socialisme-capitalisme, etc., quand on pense ces dilemmes, ces oppositions qui animent le débat politique, à la lumière d’une anthropologie générale, effective, fondée sur les connaissances que nous avons sur les sociétés humaines et sur les humains, alors on apprend et on comprend qu’au-delà d’un juste milieu imbécile entre deux principes contradictoires, il y a toujours une quatrième voie plus conforme au fonctionnement effectif des êtres humains et mieux à même de leur assurer une vie bonne. C’est ce que j’essaierai de montrer tout à l’heure. Mais ce sur quoi je veux insister au départ au fond, c’est que ce que j’appelle ici "4ème voie", celle du progrès humain, c’est d’abord une autre façon de penser, une autre façon de raisonner. C’est en ce sens que je pense que sur le plan méthodologique l’éco-socialisme doit être une "4ème voie".

C’est une autre façon de penser. Et quand on l’applique à la politique, cette autre façon de penser, qui sort des oppositions traditionnelles, des grandes divergences entre des concepts, entre des courants, pour ensuite aller chercher les manières souvent artificielles de trouver des convergences, cette 4ème voie c’est celle qui comprend que dans la plupart des grands débats philosophiques et politiques qui nous concernent, qui opposent ceci ou cela, la solution n’est jamais de chercher un compromis entre les choses opposées, la solution est de comprendre que ce que nous croyons opposé ne peut tenir ensemble ; que là où nous croyons qu’il faut chercher un compromis entre la liberté et l’égalité nous nous trompons toujours : car il n’y a pas de liberté sans égalité, ni d’égalité sans liberté. Là où nous croyons qu’il faut chercher un compromis entre la sauvegarde de la nature et le progrès de l’humanité, nous nous trompons, il n’y a pas d’avenir pour nous même en dehors d’une interaction harmonieuse avec la nature et notre cadre de vie. C’est ça que j’appelle la 4ème voie, c’est celle qui ne va jamais aller dans la recherche de compromis ou de synthèses bancales ou artificielles, mais c’est de ré-interroger tous les dilemmes de notre pensée, toutes les oppositions pour comprendre que peut-être il faut aller au-delà.

Il me semble que l’éco-socialisme est ce genre de 4ème voie. Quand on l’applique à la manière de penser le politique plus particulièrement, et bien c’est une méthode qui ne prend ni le parti de l’individu, ni le parti des communautés, ni le parti de la grande société, ni le parti de la terre. En fait, c’est une voie qui est fondée sur une anthropologie rigoureuse qui démontre combien en réalité l’épanouissement et l’émancipation de l’être humain se construit dans le développement de tous les liens, dans le développement de liens qui le font co-exister et pas seulement co-habiter dans un monde commun avec tous les autres. Tous les autres, c’est à dire pas seulement les humains mais aussi les autres animaux, végétaux, minéraux, tous les autres.

Alors, cette façon de penser, figurez-vous, n’est pas triviale. Car il s’en faut de beaucoup pour que la plupart des courants politiques commencent par s’interroger sur leurs fondements anthropologiques, et leur conception de l’humain. Et c’est pourtant essentiel parce que je crois, et je vais bientôt l’expliciter, qu’une conception erronée de l’émancipation humaine autre que celle que je viens de signaler, une conception erronée de l’émancipation humaine a nourri toute ces dialectiques stériles, en dissociant des finalités politiques qui ne peuvent en vérité se poursuivre que conjointement. C’est une erreur fondamentale de la modernité qui n’a jamais été surmontée par aucune 3ème voie.

La 4ème voie, celle du progrès humain, elle évite cette erreur fondatrice de la modernité, et parce qu’elle évite cette erreur, elle rassemble en un même projet les principes de la liberté, de l’égalité, de la solidarité, et de la viabilité de l’humanité. C’est précisément pour cela qu’elle peut réunir sur un même chemin, les amis de l’individu, les amis des communautés, les amis de la société, les amis de la justice et les amis de la terre.

Alors, venons-en au vif, après ces quelques clés de lecture, de mon inspiration. Pour revenir sur ce fondement anthropologique. Nous ici, en tout cas nous ici qui faisons parti du Front de Gauche ou du Parti de Gauche, et qui affirmons l’humain d’abord, qui parlons de progrès humain ou de société du progrès humain, évidemment que nous savons que qui lance ces slogans, sauf à ce contenter de slogans de meeting, doit être capable de préciser en quoi consiste cet humain en question, donc doit avoir une vraie réflexion sur les fondements anthropologiques de son discours politique.

Telle n’est pas hélas la manière ordinaire de penser en politique. Telle n’est pas la manière la plus courante de fonder l’élaboration d’un programme politique. Le plus souvent, les courants politiques posent, explicitement ou implicitement, une finalité première ou un impératif premier qui conditionne toute la suite du discours. On peut ainsi partir de l’impératif écologique, d’une planète vivable et d’un mode de vie humaine qui soit en synergie harmonieuse et soutenable avec la vie des hommes et la vie de la terre. On peut aussi partir en priorité de l’égalité entre les humains, et de la solidarité, comme l’on fait tant et tant de courants socialistes. Les libéraux, et le libéralisme, ont placé la priorité dans la liberté la plus étendue possibles pour les individus. Et ainsi de suite. On peut aussi enfin partir d’un simple principe premier de cohésion et d’unité de la société dans une communauté politique où l’intérêt général transcenderait les intérêts particuliers. On reconnaît bien là un des traits essentiels de l’idéal républicain.

Bref, en règle générale, c’est comme cela que ça se passe. C’est comme cela que se sont construit les courants de pensée politiques. En partant d’un principe premier qui conditionne tout le reste. Il y a une exception, à savoir qu’au moment de la révolution française, dans un intuition géniale, la république issue de la révolution française - mais hélas c’est une intuition géniale qui est restée inaccomplie dans la pratique politique - a pris pour devise "Liberté, Egalité, Fraternité." c’est à dire a su exprimer à ce moment-là la nécessité de tenir tous ces principes ensemble, de les poursuivre conjointement, car chacun conditionne l’accomplissement des deux autres. Il ne manquait à cette devise républicaine que ce que j’appellerais la Viabilité durable de notre planète pour exprimer l’idéale d’une république sociale et écologique qui est pour moi l’autre nom de ce que j’appelle la société du progrès humain et que l’on peut tout autant qualifier de société éco-socialiste. Peu importe les noms de baptême, ce qui compte c’est la réalité commune qui se trouve dans ce que nous exprimons. 15:33

Seulement, la révolution politique moderne réelle, effective, et non pas abstraite, bien loin de réunir tous ces principes ensemble, tous ces principes en un même projet, elle a d’abord été un processus gigantesque de dissociation de ces principes, et de leur affrontement dans des philosophies, des projets politiques qui se distinguaient précisément par le primat qu’ils accordaient à l’un seulement de ces principes, avec les résultats que l’on sait.

Le primat exclusif à la liberté individuelle vous donne la jungle ultra-libérale qui finit en réalité par se retourner contre la liberté même des individus. Le primat exclusif, ou l’obsession exclusive de l’égalité ou de la fusion solidaire, sans la poursuite des autres objectifs, a toujours viré au totalitarisme. Et on sait bien que tous ces régimes confondus ont ceci en commun qu’ils épuisent la terre et remettent en question la viabilité des sociétés humaines. Mais on pourrait tout également dire que la passion exclusive de la sauvegarde de la nature peut être une tyrannie ou virer à la tyrannie. Ces résultats viennent précisément de la dissociation de ces principes, d’où l’intérêt, j’y reviens, de la démarche anthropologique qui ne donne la priorité à aucun des principes évoqués tout à l’heure, parce qu’elle pose autrement la question des finalités politiques.

Personnellement je ne pose que deux questions primitives. La première c’est : qu’est-ce qu’un être humain à la lumière des connaissances accumulées sur le fonctionnement de ces êtres et des sociétés qu’ils composent ? Deuxièmement : quelle finalité devrait inspirer l’organisation et les politiques d’une société qui entend donner à chacun une égale capacité à vivre bien. Voilà pour moi les deux questions qui commandent la définition d’une philosophie politique et d’un programme politique. (16:37)

Cette démarche n’était pas aisément accessible aux philosophes qui ont pensé la modernité, qui ont pensé la naissance des grands courants politiques, entre le XVIIe et le XVIIIe siècle en particulier, pour la simple et bonne raison qu’ils devaient penser à une époque où l’on ignorait à peu près tout du fonctionnement réel des êtres humains, de leur histoire réelle, de l’évolution des espèces, etc. Alors, il ne faut pas évidemment, il serait ridicule, de tomber dans l’anachronisme qui consisterait à reprocher à Descartes, et autres penseurs anciens, de n’avoir pas par anticipation, intégré dans leur analyse les résultats de la neurobiologie, de l’éthologie, et de la paléoanthropologie. Certes, mais il demeure qu’au vu des connaissances contemporaines, nous pouvons dire aujourd’hui, et nous savons, que la révolution libérale moderne s’est ouverte philosophiquement sur un contresens anthropologique.

Comment en effet a été pensée l’émancipation humaine dans la culture moderne des sociétés occidentales, jusqu’à nos jours quasiment ? Et bien, principalement, cette émancipation humaine a été conçue comme une double rupture des liens unissant l’individu, l’être humain, à la société et à la Terre. Ou pour le dire autrement, comme une double indépendance à l’égard d’autrui et à l’égard de la nature. Il s’agit, grâce aux progrès de la science et des techniques, de maîtriser les forces naturelles et de les mettre au service de l’humanité. Il s’agit aussi de construire la liberté des individus en brisant la masse des contraintes sociales qui entravent leur autonomie : la religion, le pouvoir des monarques, la tradition locale, etc.

Or on sait aujourd’hui, l’impossibilité de penser l’épanouissement des libertés réelles des êtres humains en dehors de l’interdépendance harmonieuse entre l’activité humaine et la vie de la Terre. On sait par ailleurs, aussi, que l’indépendance d’un individu à l’égard d’autrui et de la société n’a tout simplement "pas de sens", que l’autonomie est un projet politique et non pas un état naturel du sujet pensant, que la liberté réelle d’un être singulier ne se construit jamais par l’indépendance et la rupture des liens sociaux mais grâce à un usage particulier de l’interdépendance irréductible entre les êtres sociaux. Grâce à l’articulation, la multiplication et la diversification d’un ensemble de cercles sociaux.

Certes, dans le néant des connaissances anthropologiques et dans le contexte où devaient opérer les malheureux penseurs du XVIIe puis du XVIIIe siècle, il n’est ni surprenant ni regrettable - là je vais vous surprendre - . . que eux, aient pensé l’émancipation d’abord comme une indépendance à l’égard de la société et à l’égard de la nature. En fait dans leur contexte, c’était une quasi-nécessité historique parce que alors, il faut quand même le rappeler, les liens qui unissent les individus à la société traditionnelle - la religion, la monarchie, la tradition, etc. - sont en effet des chaînes qui aliènent les corps et les esprits. Et de même que le respect millénaire des paysans et des humains pour les forces de la nature est aussi une entrave au progrès de la raison. C’est aussi l’instrument de la soumission aux églises.

Et donc oui, à ce moment-là, au moment de la révolution culturelle de la modernité, et bien on peut dire que le prérequis . . historique à l’émancipation des individus passait par une longue bataille culturelle, avec forcément . . quelques essais étant donnée l’âpreté de la bataille, . . pour installer, ancrer l’idée du sujet autonome, et par une longue bataille politique pour défaire des liens sociaux qui servaient la domination du plus grand nombre par des oligarques civiles, militaires ou religieux. Cette bataille a été tellement longue . . qu’elle n’est pas encore tout à fait achevée y compris dans des pays qui l’ont engagée depuis trois siècles. Cette bataille pour la liberté de l’individu et l’autonomie du sujet a été tellement longue, et bien qu’elle a fini par imprimer largement dans la culture moderne les prémisses sur lesquels elle s’est fondé, c’est-à-dire cette conception erronée qui serait que le progrès de la raison et le progrès de l’émancipation humaine, ce serait d’abord le progrès de l’individu contre les liens qui le retiennent, ou qui entravent son libre-arbitre, et ce serait d’abord le progrès de sa maîtrise de la nature.

Donc, voilà d’où nous venons. C’est important de le rappeler pour comprendre qu’en effet ce contre-sens anthropologique de départ, que l’on peut comprendre quand on voit son contexte historique, a néanmoins des conséquences qui durent jusqu’à aujourd’hui dans notre culture. Alors, si on pense - une fois qu’on est pris là dedans, dans cette conception de l’émancipation - si on pense que les liens sociaux et la loi de la société, en soi, sont une entrave à la liberté, si on croit par ailleurs - ça a été le cas très souvent évidemment chez les modernes - que l’individu libre est d’abord motivé par la quête égoïste de ses intérêts, alors la philosophie politique moderne, comme les sociétés concrètes, sont piégées dans un dilemme insoluble. Comment faire société et assurer l’unité et la solidité de la société sans entraver la liberté ? Ou inversement, comment parachever l’émancipation des individus sans les séparer, sans les dissocier les uns des autres . . au risque de détruire la société et la cohésion sociale ? Selon que l’on redoute plus le désordre social que la restriction des libertés ; ou l’inverse, selon que l’on craint d’avantage l’anéantissement des identités singulières, sociales, particulières, ou au contraire la dissolution de la grande société dans les particularismes, et bien on va avoir différents modèles-types de sociétés qui sont possibles et que j’évoque rapidement.

Le premier, c’est celui que j’ai appelé la dissociété individualiste. C’est le type de société qui privilégie par dessus tout l’indépendance des individus et qui tend à détruire, à réprimer, tous les liens sociaux, y compris les liens intracommunautaires, de groupe, de localité, de famille, etc. C’est une perception essentiellement pessimiste. Les individus n’étant pas faits pour être liés les uns aux autres, et pour vivre ensemble, la seule chose qu’il faut chercher à faire, si on veut préserver la liberté, c’est de les séparer, c’est de les tenir le plus possible à l’écart les uns des autres. Et donc, ça vous donne une dissociété atomisée.

L’autre option, qui pourrait paraître comme un opposé, que j’ai appelé l’hypersociété, c’est celle au contraire qui est obsédée par l’unité, et donc qui va plutôt donner la priorité à l’unité sociale et donc va être condamnée à réprimer les formes d’attache singulières, de communautés particulières, écraser l’individu ou la liberté individuelle, au profit prioritaire de l’unité sociale. Donc une hypersociété qui écrase l’individu.

La troisième option, qui est une espèce de synthèse monstrueuse entre les deux, que j’appelle la dissociété communautarisée, c’est celle qui cherche en effet à séparer non pas les individus mais les communautés. C’est l’option de ceux qui pensent que certes l’être humain peut encore être sociable et vivre avec les autres, mais à condition de vivre avec des clones, à la seule condition de vivre avec ses semblables : les gens qui pensent comme moi, qui bouffent comme moi, qui ont la même religion que moi, le même métier que moi, etc. Et donc on va les cantonner dans des communautés. Comme en dehors de cela on risque la guerre, alors c’est l’apartheid communautaire et donc c’est une dissociété, il est hors de question de construire le big government, la grande république qui va unifier tout le monde, c’est perçu comme une horreur totalitaire, et donc la charge du lien social sera confié aux communautés religieuses, professionnelles, locales, ethniques, etc. C’est une espèce de fédération d’hypersociétés qui aliènent l’individu dans leurs communautés et qui tiennent chaque communauté à l’écart les unes des autres.

Alors ces trois options, qui sont guère ragoutantes et réjouissantes, sont malheureusement les seules ouvertes à qui continue de penser le lien social comme étant quelque chose qui est contradictoire avec les libertés des individus. Et évidemment, aucun de ces modèles-types n’est réjouissant, aucun de ces modèles-types n’était déjà réjouissant pour les libéraux du moment de la révolution moderne qui, eux, voulaient essayer de construire une société, une loi, qui allait libérer les individus, pas une société qui allait les écraser. Mais ils n’étaient pas du tout à l’époque - l’ultralibéralisme ça vient beaucoup plus loin - . . des tenants d’une dissociété atomisée, d’une société individualisée sans liens sociaux mais, cette façon particulière de penser que la liberté entre forcément en contradiction avec la loi du groupe, avec le lien social, les a piégé dans un véritable dilemme.

Et c’est là que le déni écologique, le déni de la nature et de ses lois entre en scène, pour comprendre le rapport qu’il y a entre l’impasse sociale de la philosophie moderne et l’impasse écologique, c’est que pour sortir de ce dilemme, de cette difficulté à penser et à réaliser l’harmonie entre la liberté individuelle et le lien social, le dilemme était le suivant : il fallait trouver une forme de loi, une forme d’ordre social, qui assure la cohésion et l’unité de la société, mais il ne fallait pas que cette source d’ordre social revienne à réprimer la liberté des individus ; car on était convaincu que finalement toutes formes d’attaches sociales et de lois sera une restriction de la liberté des individus. Donc il fallait trouver une autre source d’harmonie sociale que la loi et que les liens sociaux. Et bien les modernes, beaucoup de modernes, ont cru trouver cette source magique d’harmonie sociale dans l’abondance matérielle que promettait enfin les prodiges croissants de la sciences et des techniques de production. Dans une société d’abondance qui aurait été rendue possible par la mobilisation des forces productives, comme on disait tout à l’heure, que ce soit par le capitalisme libéral ou par un socialisme d’état, et bien dans la société d’abondance qui serait rendue possibles par les forces productives et des techniques, une société où progressivement chacun pourrait assouvir ses désirs jusqu’à satiété, sans pour cela devoir priver qui que ce soit de quoi que ce soit, et bien dans une telle société le conflit des intérêts privés, la conflictualité humaine viendrait à s’effacer, et donc on aurait la paix civile, la paix sociale, la cohésion de la société sans avoir à se payer un gouvernement et des lois liberticides. Voilà la grande illusion productiviste.

Mais il faut comprendre son lien avec l’impasse sociale. C’est quand les êtres humains sont incapables de penser la combinaison de la liberté et de l’épanouissement de l’individu et du lien social qu’ils s’en viennent à s’enfuir vers une autre impasse, l’impasse écologique qui est la course au "toujours plus de biens". Il faudra toujours plus et toujours plus de biens pour pouvoir compenser le déficit des liens sociaux. Alors la science économique libérale a rajouté une couche là dessus en essayant de faire croire au gens - mais elle y est presque parvenu - qu’en plus, la société du marché de concurrence pure et parfaite (libre et non faussée) permettrait justement de mobiliser et utiliser au mieux les ressources - entendez par là, mobiliser et utiliser au mieux les ressources et assurer la production maximale.

Alors puisqu’on avait la technique et le bon système économique qui permettraient d’assurer toujours la production maximale et bien nous étions partis dans la course au productivisme, solution illusoire que les sociétés modernes ont trouvé en réalité à leur principal dilemme politique qui n’était pas celui d’avoir plus pour produire, les gens mangeaient déjà à leur faim au XVIIIe siècle, mais qui était d’assurer la conciliation entre la liberté individuelle et le lien social.

Alors heureusement, . . (on avance) . . il n’y a pas que ces trois options épouvantables de société. Il y a un autre type de société possible ; il y a une quatrième voie. Je rappelle, j’ai évoqué les trois premières façons d’organiser le rapport individu-communauté-société, comme il a été pensé et comme malheureusement il a été pratiqué - car on a pratiqué l’hypersociété à tendance totalitaire, on est en train de pratiquer la société atomisée dans beaucoup de pays européens, c’est à dire la dissociété des individus, et la dissociété communautarisée ce n’est pas un rêve, ce n’est pas une invention d’intellectuels, allez vous promener aux états-unis vous comprendrez ce que c’est que l’apartheid communautaire et la peur de la loi et du lien social sauf dans la communauté où là le lien social . . étouffe totalement l’autonomie personnelle.

Alors il n’y a pas que cela. Il n’y a pas en effet que cette dissociation extrême de la société qui réprime tous les liens, aussi biens les liens intra-communautaires et que les liens avec la grande société, les liens entre les communautés qui unissent tout le monde dans une même patrie, dans un même pays, dans une même république. Il n’y a pas que . . l’hypersociété qui choisit un type de lien, uniquement les liens des individus à la grande société, et qui pour assurer ce lien de tous les individus . . au grand tout social, va mépriser et réprimer toutes leurs autres formes d’attaches singulières. Hannah Arendt a très bien expliqué que le totalitarisme commence toujours par une atomisation de la société, par la destruction des attaches des individus, de leur famille, de leur syndicat, de leur région, bref de tout ce qui faisaient d’eux des êtres humains puisque les êtres humains se construisent dans les liens sociaux et des communautés, pour qu’une fois atomisés on puissent les fusionner dans le grand tout social. Et donc celle-là ne privilégiait que le lien à la république, à la grande société, à l’état, c’est ce qui nous conduit vers le pôle totalitaire. Et alors le troisième modèle c’est celui qui choisit une forme de lien, uniquement les liens communaitaires, uniquement les liens de proximité et pas les liens symbolique de la communauté politique, les liens à la grande société.

Vous voyez, c’est mécanique, entre un type de société qui réprime tous les liens, la dissociété, un type de société qui privilégie les liens inter-communautaires, un type de société qui au contraire ne veut pas de cela et ne privilégie que des liens à la grande société, et bien vous avez mécaniquement, c’est mathématique, une quatrième possibilité. Une folie, apparemment, qui est pensée mais qui n’a jamais été complètement pratiquée, celle qui dit que la quatrième possibilité . . c’est la société qui développe simultanément et conjointement tous les liens, tous les liens, les liens intra-communautaires et les liens inter-communautaires. C’est celle qui va inscrire l’être humain effectivement dans une société où on ne cherche pas à réduire les liens qui les attachent aux proches, qui les attachent au coin où ils sont nés, qui les attachent à leur histoire particulière, à leur religion, à ceci ou à cela, à leurs recettes culinaires, . . non, tout ce qui crée du lien entre les gens, entre les individus, est bon pour cette société à la seule condition que tous ces liens particuliers s’inscrivent aussi et soient un élément du lien au grand tout qui les unit à leur patrie, à leur pays, qui unit leur patrie ou leur pays au monde, à l’univers, et donc finalement qui unit tous ces humains à la planète Terre sur laquelle ils vivent.

Alors pourquoi cette quatrième possibilité ? Qui, après tout, quand on la découvre comme ça, n’est jamais que la case vide que l’on découvre dans un modèle à deux entrées. Il y a un trou . . ha ça ? Sauf que là, ça correspond à une possibilité réelle et pas seulement théorique. Et pourquoi est-ce que je dis que cette société qui développe tous les liens, au maximum, est conforme à ce que j’appelle une société du progrès humain qui va assurer l’émancipation réelle et pleine des individus. Et bien précisément parce que ce que nous apprend l’anthropologie, c’est d’abord premièrement que cet être humain véritable, il a absolument besoin des liens sociaux, et notamment des liens sociaux de proximité, de l’intensité des liens sociaux avec d’autres humains, pour construire son existence et pour être. L’individu ne peut pas déployer son existence autrement que dans une alternance permanente entre son besoin de fusion avec autrui et son besoin de solitude, qui va nourrir à nouveau le besoin de se retrouver avec les gens. Nous sommes à la fois ces individus solidaires passionnés par l’amour de soi et par le narcissisme, et nous sommes en même temps des gens passionnés par la fusion grégaire avec les autres. Nous avons à la fois une inspiration à la singularité, faire croire que nous sommes les seuls à avoir penser ceci, à avoir fait cela, à avoir écrit ceci avant tout le monde, alors que comme l’avait dit Goethe "tout a déjà été pensé", . . tout a déjà été pensé avant nous, mais comme le disait Goethe aussi "l’important est d’y penser à nouveau".

Bref nous sommes tous là à vouloir nous dire uniques et singuliers, etc., mais ces mêmes individus, ces mêmes personnages que nous sommes comme ça narcissiques et tournés vers nous, sommes les premiers qui ne chérissons rien de plus que de nous retrouver, tiens comme aujourd’hui, dans une communauté où les gens pensent comme nous, partagent le même idéal, les mêmes combats, etc. Nous jouissons de cela et nous sommes pourtant ces mêmes individus qui voulons aussi être reconnus pour nous-mêmes et pour nous seuls, etc.

La réalité anthropologique nous dit que l’être humain ne se construit que dans cette interaction permanente. Être soi c’est trouver une certaine façon d’être avec les autres qui fasse qu’à la fois je puisse jouir de la fusion avec autrui sans que ça n’anéantisse mon aspiration à une vie autonome, à la singularité. Alors, donc pour ça on a besoin d’une société qui ne soit pas une société de compétition généralisée qui fait des autres des adversaires. Donc on a besoin d’une société socialiste dont le principe d’organisation soit principalement la coopération et la solidarité entre les êtres humains et la compétition, quand elle existe, comme la compétition ludique. Vous savez, celle qu’on pratique dans le vrai sport, avant qu’il soit bouffé par l’argent. On est en compétition pourquoi, on est en compétition pour gagner, mais une fois qu’on a gagné, celui qui a le trophée le garde pendant cinq minutes, parfois pendant un an, mais il est remet en jeu. La bonne compétition c’est la compétition ludique et l’émulation entre les êtres humains qui essaient de faire bien et de montrer qu’ils sont très forts et qu’ils ont réussi quelque chose mais dans laquelle on ne laisse jamais à quelqu’un qui a gagné la compétition la capacité d’en tirer un pouvoir en accumulant le résultat de cette compétition pour être toujours le plus fort et pour dominer. Donc la bonne compétition c’est celle-là, donc on a besoin de cette société solidaire, coopérative, pour cette première raison.

Et deuxièmement, cet être humain comment construit-il sa liberté ? Il construit sa liberté non pas en échappant ou en détruisant des liens, puisqu’il a absolument besoin de ces liens, mais il ne peut construire cette liberté que dans une grande société où on peut articuler une grande variétés de cercles sociaux ; où on peut se balader dans une multitude de communautés humaines. Le petit enfant se libère de sa mère grâce à son père. Mais le petit enfant se libère de l’étouffement dans la famille grâce au voisinage, grâce à l’école. Et l’écolier en grandissant se libère de son milieu d’origine grâce aux gens qu’il rencontre dans son métier. Et ainsi de suite, tout au long de notre vie, comment faisons-nous pour articuler notre besoin de fusion avec autrui et notre désir d’autonomie ? Non pas en vivant seul au fond d’une grotte et en se séparant de tout le monde, mais en multipliant les cercles différents qui font que nous pouvons à chaque fois nous échapper de ce qu’il pourrait y avoir d’aliénant dans un cercle particulier parce que notre existence repose sur une base beaucoup plus large de relations sociales.

Le gendarme allemand en Pologne, qui refuse d’assassiner un juif au bord du trou, ça n’est pas comme certains l’ont cru, ou l’on dit, ou l’ont analysé, ça n’est pas celui qui est indépendant, qui ale plus d’indépendance vis-à-vis d’autrui dans cette façon fausse de penser l’autonomie du sujet depuis la modernité, ça n’est pas celui qui est plus indépendant que les autres, c’est celui en réalité est tellement dépendant et inter-dépendant avec tellement de gens, avec tellement de gens dans son histoire, dans sa vie, dans sa localité d’origine, etc., que lui seul, parce qu’il appuie son moi et son existence sur un vaste réseau d’inter-dépendance et de liens avec d’autres humains, que lui seul peut à ce moment crucial se désolidariser de la seule communauté humaine dont il peut attendre un secours dans ce moment fatal. Ceux qui obéissent c’est quoi ? . . c’est qu’ils ne sont dépendants que d’un seul cercle d’humanité. C’est ceux qui en territoire étranger ne peuvent plus asseoir leur existence et leur estime d’eux-même que dans le regard des douze autres qui font partie de l’équipe. Ils ne peuvent pas se désolidariser de ceux-là. celui qui n’est attaché qu’à un seul groupe humain, qu’une communauté, ne peut pas avoir d’autonomie, ne peut pas avoir la liberté de dire non à ceux-là, parce que c’est le seul endroit où il peut vivre en être humain. celui qui ne tire pas et qui dit non, c’est celui qui à ce moment-là pense à sa famille, pense à son village d’origine, pense à ses collègues de travail, pense à ses militants du syndicat, de ceci ou de cela, c’est celui qui assoie son existence sur un vaste réseau de cercles sociaux.

Alors, ce que nous apprend l’anthropologie, c’est que l’émancipation réelle de l’être humain passe par la co-existence d’une grande diversités de communautés et de groupes sociaux, de cercles de relations, etc., qui doivent à la fois avoir leur identité singulière respectée mais qui doivent être inter-reliés, perméables les uns aux autres, métissés, ouverts les uns aux autres. Autrement dit, cet individu a besoin de cette république qui réalise tous les liens en même temps, c’est-à-dire qui favorise l’expansion de tous les liens à l’intérieur de chaque cercle social avec en même temps un projet de réalisation de l’unité entre toutes ces communautés dans une communauté plus large, dans des communautés symboliques, c’est ça en réalité la véritable conception de la république.

Et pour finir, cet être humain, placé dans le cadre social adéquat, une fois satisfaits ses besoins vitaux principaux, il a toujours d’avantage besoin et il attache toujours plus d’importance au développement des liens qu’à l’accumulation des biens. Et donc cet être véritablement social est l’être qui peut, dans cette société de l’ensemble des liens, être le citoyen d’une société écologique. Car si vous n’avez pas ça, si vous ne placez pas d’abord les gens dans une société qui est telle que leur perspective fondamentale est avant tout d’améliorer la qualité des liens qu’ils entretiennent, c’est à dire leur qualité de vie hors de l’accumulation de biens, et bien aucune transition écologique n’est possible.

La transition écologique va nécessiter l’augmentation dans des proportions inédites de la part des biens publics et des services collectifs dans la richesse nationale. De même qu’elle va nécessiter, pardon, en tout dans les pays riches, une décroissance des biens matériels. Pas une décroissance de tout, mais une décroissance importante de l’accumulation des biens matériels. Et donc le préalable est d’être dans une société ou à la fois il y aura la solidarité nécessaire entre les individus (et la coopération), pour qu’ils acceptent cela. Accepter qu’une part importante de la richesse ne soit plus laissée à mon libre arbitre, à ma libre décision, mais soit à travers l’impôt et les transferts, laissé à la décision collective, ça suppose une société de coopération et de solidarité. C’est-à-dire une société socialiste. Si vous n’avez pas ça, vous n’avez rien pour financer la transition écologique, et vous n’avez pas de transition écologique. Et si vous n’avez pas des individus qui sont placés dans une société où ils découvrent par l’expérience, par la réalité, que cette société où on a moins de téléviseurs, moins de bagnoles, mais où on a plus de convivialité comme disait Illich, et bien franchement c’est beaucoup mieux que l’autre.

Si vous n’avez pas ça il n’y aura pas le soutien politique pour la transition écologique. Et la transition écologique à ce moment-là ce sera quoi ? La seule possible est celle qui se fera par des dictatures et les dictatures vous savez ce qu’elles feront ? Elles ne réduiront même pas l’émission de gaz dans l’atmosphère et de CO2. D’ores et déjà les scientifiques sont obligés de travailler sur le géo-engineering, c’est à dire sur le changement du climat lui-même plutôt que sur le changement des activités humaines, tellement ils sont convaincus pour beaucoup que les politiques ne feront jamais ce qu’il faut à temps.

Mais quand on sera dans des dictatures, ou des oligarchies quasiment dictatoriales, vous croyez qu’ils feront quoi quand ils sauront qu’il existe peut-être des méthodes et des techniques, peut être en balançant des sulfates dans l’atmosphère, pour réduire le rayonnement solaire, et bien ils diront c’est cela qu’il faut développer. La course de vitesse elle est là, car nous allons vers des régimes qui vont faire ça. Ils vont mettre en place cette forme là d’écologie, changer la nature, changer le climat, c’est à dire revenir dans cette illusion moderne de maîtrise de la nature.

Alors il faut que je termine. Et donc je n’évoque que très très rapidement sur cette base donc : qu’est-ce que c’est qu’une société de progrès humain ? C’est celle qui cherche à développer une égale capacité des individus à vivre bien eux-mêmes, épanouissement personnel, émancipation, en coopération, en solidarité avec les autres puisqu’ils en ont également besoin. Donc, solidarité et égalité. Qu’est-ce que ça veut dire "égale capacité à mener une vie bonne soi-même et avec les autres, dans une société cohérente, unie et solidaire, si ce n’est pas l’égale capacité de mes enfants, de mes petits-enfants, et donc de toutes les générations qui viennent à la mener également ? C’est pourquoi, en elle-même, cette conception de la liberté, de l’émancipation, elle implique l’impératif écologique. Car elle implique la nécessité d’une viabilité simplement de la planète et de l’écosystème. Et donc l’égale capacité ça n’est pas une société qui dit on fait tout ce qu’on peut maintenant pour la génération d’aujourd’hui en se foutant pas mal de celle qui vient après. Evidemment, on voit bien que c’est totalement contradictoire. Donc, la société du progrès humain, en un mot, c’est celle qui poursuit simultanément l’objectif et la finalité de la liberté, de l’émancipation, de l’épanouissement de la vie personnelle et individuelle, l’idéal et l’objectif du lien social, c’est-à-dire de la solidarité, de la cohésion entre les individus, l’idéal de la justice et de l’égalité entre ces individus, et enfin l’idéal de viabilité c’est-à-dire l’impératif écologique.

Alors il se trouve que, au lieu de parler de croissance du PIB ou d’indicateur du développement pour mesurer notre performance, et bien des gouvernements qui se mettraient en quête de ce progrès humain-là seraient bien inspirés. -même si à mon avis ça ne sert pas à grand chose, mais ça sert symboliquement en terme de révolution culturelle - de mesurer ce progrès humain. Et après tout on peut le mesurer. Le modèle de l’indicateur de progrès humain que vous connaissez tous, qui est un indicateur synthétique, . . on prend différents indices, différentes variables, dont on mesure la progression, et puis on fait une moyenne pondérée et ça vous donne une idée du progrès global. Ce qui compte c’est de savoir ce qu’on met dedans. Si vous reprenez ces quatre finalités que j’ai décrite, ça n’est pas directement mesurable, mais par exemple, vous pouvez mettre en face du projet d’émancipation, d’épanouissement personnel, des indicateurs sur la satisfaction des besoins essentiels des individus, en matière de santé, de logement, d’éducation. Vous pouvez mettre des indicateurs d’extension des libertés publiques ; dans certains pays ça a une vraie signification. Vous pouvez mettre la durée annuelle de temps libre par exemple, on peut mettre des indicateurs qui se mesurent. En face de la finalité de sociabilité, de lien social entre les individus, vous pouvez mettre des indicateurs, sur les violences, les liens négatifs, tous les actes racistes, les taux d’emprisonnement des jeunes, des indicateurs positifs, sur la mixité, la mixité sociale, les unions mixtes par exemple dans un pays la mixité de l’habitat comme indicateur de sociabilité. En face de l’idéal de justice et d’égalité, vous pouvez, alors là des indicateurs ils sont multiples, sur la réduction des inégalités, je ne vais pas besoin de le détailler. Et enfin, en face de la viabilité de la planète, vous pouvez mettre des indicateurs en terme d’empreinte écologique, d’émission de CO2, etc. Je n’ai pas besoin d’entrer dans les détails.

Et bien, quand vous avez fait ça, vous faites une moyenne pondérée de la progression de ces différents indices et ça vous donne une idée de quoi ? Ça ne vous donne pas un niveau, ça vous donne un sens. Ca vous dit si la société va dans le bon sens, où elle ne va pas dans le bon sens. Et pour qu’elle aille dans le bon sens, cet indicateur synthétique oblige en fait à suivre, ensemble, et à poursuivre, en même temps et simultanément, les finalités d’émancipation personnelle, d’égalité et de justice, de cohésion solidaire, et de viabilité écologique. Alors évidemment, j’ai donné tous les détails ailleurs, donc je ne m’y étend pas parce qu’il faut que j’arrête, . . il faudrait un processus d’élaboration démocratique de cet indicateur pour parler des pondérations, . . évidemment. Ça ne serait pas décidé par un comité d’experts, ça passerait par un long processus de débats dans la société, puis une validation parlementaire, un référendum, etc., . .

Je conclue très vite et tout de suite. J’ai commencé tout à l’heure par souligner que l’écosocialisme ne devait pas être perçu comme une troisième voie. Certes nous venons ici d’horizons variés, politiques, on l’a déjà dit et répété. Mais nous ne sommes pas ici réunis aujourd’hui pour chercher un compromis politique, où à coups de concessions réciproques nous construirions une nouvelle force, plus forte dans le combat politique. Pourquoi je dis cela ? Non pas que cette démarche-là des gens, du compromis qui cherche des concessions, pour construire une nouvelle force, soit illégitime, elle est parfaitement légitime et nécessaire en démocratie, non mais ce que je veux dire c’est que telel n’est pas la nature profonde et essentielles de notre rassemblement ici. En fait, ce rassemblement, pour moi, c’est un moment où tous ceux qui ne le savaient peut-être pas déjà, mais je crois que beaucoup le savaient déjà, mais comprennent et réalisent à quel point, quel que soit l’horizon d’où nous venons, le parcours politique qui a été le nôtre, à quel point en réalité nous aspirons au même type de société. À quel point nous avons une même conception de ce qu’est la vie bonne . . et finalement à quel point, pour pousser le bouchon, en réalité nos courants d’origine finalement nous réunissent dans un même courant. Nous sommes un peu comme des alpinistes partis à l’assaut d’une montagne de questions, on n’est tous partis d’un camp de base différent, les uns du marxismes, les autres de l’écologie politique, d’autres du socialisme républicain, etc., on est passé par des voies différentes, on a emporté des piolets et des fanions de couleurs différentes, et que se passe-t-il, et bien nous en sommes au moment où nous nous retrouvons ensemble au dernier camp de base, juste avant le sommet. C’est-à-dire au moment où en réalité on s’aperçoit que quelles que soient nos différences nous avons suivi la même direction. Nous avons avancé dans une direction commune, et pourquoi ? Parce qu’au-delà de toutes nos histoires, de toutes nos philosophies, de tous nos combats, nous partageons fondamentalement une certaine et même idée de l’être humain et de la société humaine.

Et ça c’est un atout fondamental, parce que tout à l’heure on a dit il va falloir convaincre nos amis écologistes de venir avec nous, nos amis socialistes de venir avec nous. Certes, mais pardon c’est pas cela l’essentiel. L’essentiel c’est qu’il va falloir convaincre des millions et des millions de gens qui n’ont jamais été au PS, au parti écologiste, au parti communiste, des millions de gens qui ne se convertiront jamais au socialisme, jamais à la république, jamais à l’écologie, ces millions de gens qui sont apolitisés ou dépolitisés, qui se fichent pas mal, qui ne demandent pas qu’on vienne les convertir à la religion de l’écologie, à la religion du socialisme, à la religion de la république, ni même à la religion qui serait la religion réunie des quatre religions sus-mentionnées. Ce n’est pas ça qu’ils attendent. Nous nous avons la force, parce que ce dont nous pouvons parler c’est justement de "la vie bonne" pour un être humain. Parce que nous partons d’une même conception de ce qu’est un être humain et un progrès humain. Et donc si nous avons ce langage-là, nous ne parlons du ralliement à un courant, à une philosophie, ou à une doctrine, nous parlons seulement au nom du bon sens fondé sur la connaissance réelle de ce qu’est notre avenir et de ce que sont les sociétés humaines. Nous parlons au nom de l’humanité.


Voir aussi :


Carte blanche à Jacques Généreux par ohtv