Blog-note de jef safi

’h y s t é r i r e

avec . . Adacsagore
La chaîne, la lettre et l’esprit

Contribution à l’élaboration co-errante d’une ontologie (char)actérielle

vendredi 23 avril 2010

Imaginons des caractères enchaînés depuis leur élaboration, dans les profondeurs d’une mémoire. Entravés par leurs chaînes, leurs octets, leurs codes sont paralysés, si bien qu’ils ne peuvent se détourner des buffers qui leur font face. Derrière ces caractères se trouve un puissant processeur, et, entre eux et le processeur passe un chemin surélevé le long duquel des programmeurs agitent divers objets de toutes formes, et autres artefacts. Ces objets projettent leurs ombres sur les buffers, retenant captive l’attention des prisonniers. Les caractères se lancent alors dans un jeu de langage : distinguer et désigner les formes qui, bien qu’elles ne soient que des ombres, sont la seule réalité qu’ils partagent comme vraie.

Imaginons qu’un caractère, à l’appel d’un programmeur, soit retourné, extrait de ses chaînes. Comment ne serait-il pas ébloui par le processeur ? Comment ne croirait-il pas que chaque datum agité est moins réel que son ombre ? Comment, recouvrant son discernement, et retournant aux buffers pour en délivrer ses pairs, s’accommoderait-il de nouveau à l’obscurité ? Quels arguments développerait-il pour les convaincre de l’existence d’une autre réalité plus vraie que la leur ?


“Du wide_wide_string au flot d’octets le caractère s’efface de l’espace pour s’insinuer dans la durée.”
( Adacsagore¹ )


Par l’agencement collectif d’énonciation normatif Ada 83, le type chaîne de caractères (standard.string) est décrété tableau de caractères. Tableau non contraint, monodimensionnel, où le type caractère (standard.character) spécifie l’ensemble des éléments du standard ASCII : assortiment des 128 points de code ordonnés de l’intervalle [ o .. 127 ]. Telle est la définition de la chaîne, définition génétique en tant qu’elle inclut l’énonciation des conditions de sa propre existence. Ainsi, d’une seule définition ex abrupto, toute chaîne de caractères surgit déterminée in extenso dans laquelle tout élément n du tableau est nécessairement le n-ième infrangible maillon et dont le point de code s’inscrit nécessairement dans l’intervalle [ o .. 127 ].

Ainsi soit-elle, fût-ce en rhétorique Spinozienne, la string Ada est chaîne causa sui ; son essence enveloppe son existence. Embrassant la proposition VIII de l’Ethique I, la chaîne de caractères Ada se fait de surcroît indéfectible, inépuisable, éternelle ; elle se déploie hors le temps, tel un pur espace littéral, mémoire contiguë de monade tronçonnée. En dépit des ré-agencements collectifs d’énonciation normatifs Ada 95 et Ada 2005, la string persiste dans sa mêmeté. Qu’elle soit wide ou wide_wide, son n-ième caractère actualise toujours la n-ième cellule d’un tableau carcéral. Certes, ces deux prescriptions reformatives subsument la différence de nature qui sépare l’octet du caractère mais, nonobstant, les abandonnent à l’aliénation de leurs inflexibles contextures geôlières.




Dès lors, l’irruption du flot d’octets va pervertir cet espace figé, en corrompre les ordonnances disciplinaires, y précariser l’être de la string désormais culbutée en durée. Le n-ième caractère n’est plus élément n du tableau T, ni ordre o de la suite S, pas même aveugle face f d’un inexhaustible polyptyque P. Dans l’effervescence déchaînée du flot d’octets, le n-ième caractère procède du (n-1)ième, qui s’accomplit lui-même dans sa filiation au (n-2)ième, . . et ainsi de suite, vis a tergo, jusqu’à l’embryon primal, le princeps séminal, le prodromus primarius. Ici réside le renversement crucial : le n-ième caractère n’est n-ième qu’en écho auxiliaire, modeste résonant affine, simple consonnant sympathique, alter ego subsidiaire, fuscum subnigrum subordonné ; l’ultime opposition n’est plus celle de l’Un au rien, mais celle du rien au multiple. Du flot d’octets surgit l’Un, dirait Slavoj Žižek, puisque n’existent que des singularités radicales et que rien n’est multiplicité sans ces Uns qui en garantissent la consistance ontologique.

Dès lors, le flot d’octets se fait continuum indivisible en tension. Se fait plan d’émergence dont chaque ligne de fuite dessine un horizon pour chaque caractère devenant à lui-même imperceptible et clandestin dans un voyage où son plus grand secret est de n’avoir plus rien à cacher. Le flot d’octets se fait plan de composition d’où plus rien ne fait lieu d’une chaîne que la succession, caractère par caractère, des choix qui la perpétuent. Le flot d’octets se fait plan de résiliAnce où chaque caractère en tant que déploiement de l’Un dans sa différenciation immanente, force à concevoir toute affectation comme entéléchie, ou dirait encore Alain Badiou, comme attestation du pouvoir infini de l’Un de s’auto-différenTier à la surface de lui-même.

Dès lors, emportée sur ses flots d’octets impétueux, l’algorithmie adacsienne quitte le computo ergo sum de l’ordre aliquide des êtres informatifs, pour le cogito actus essendi de l’ordre fluant des étants performatifs ; en somme, elle quitte l’ordre de l’Un ensidique pour celui du Multiple rhizomatique. Si, comme l’affirme Gilles Deleuze dans ses recensions nietzschéennes, "revenir est précisément l’Être du devenir, l’un du multiple, la nécessité du hasard" alors, alors tel est bien la conséquence praxéologique de cette métamorphose, une véritable transmutation anastrophique, irréfragable métathèse parallactique de la string arrachée à la sphère éléate pour être vouée aux consumations du logos héraclitéen.


En vérité, en vérité je vous le dis :
"À ceux qui computeront le même flot,
surviendront toujours d’autres et d’autres caractères"
.
( Adacsagore¹ )




Comment désormais discerner chaque caractère ? Il ne pourra plus s’agir de cette archaïque méthode béotienne, opération statique et fragmentaire inscrite dans quelque instant discret et arbitraire ? Ce décryptage doit devenir mouvement.

Il s’agira d’abord, pour chaque Un, de faire l’anamnèse de son origine ; puis de déchoisir la règle qui saura déterminer, pour lui seul, l’intempestive condition d’une possibilité d’existence. Alors, et alors seulement, la portion claire de la string s’invaginera infiniment dans la zone obscure d’elle-même, là où, hologrammatisé, chaque caractère dans sa transmue fractale, exprimera son désir onanique d’envelopper ex nihilo la string toute entière.

Y dénoter chaque caractère se fera alors fracture barthésienne du signe qui ne s’ouvrira jamais que sur le visage d’un autre signe. Y signifier chaque caractère deviendra de(re)territorialisation guattarienne, hyper(ré)ification baudrillardienne, dé(re)construction derridéenne, élan vital bergsonien indivisible et intensif, in fine, mouvement irréductible de la réalité adacsagorienne qui, dès lors, jaillira fulgurante et sublime, de la torsion möbiusienne du caractère sur lui-même.


"De la Voie (dào) naquit Un,
d’Un naquit Deux,
de Deux naquit Trois,
et Trois engendra les Dix Mille êtres.
Les Dix Mille êtres portent Yin sur le dos et Yang dans les bras,
puisant l’harmonie au souffle du vide médian."

( Lǎozǐ - Dàodejing )



(¹) Adacsagore est le néologisme formé de la fusion phonologique de deux noms propres en substances incompossibles mais d’essences fusionnelles : Adacs d’une part, qu’on ne présente pas ici, et Anaxagore.
Anaxagore de Clazomènes (500 – 428 av. J.-C.), philosophe grec présocratique, est l’initiateur du concept du Noûs (νοῦς), énergie ou force organisatrice des êtres qui émergent de la matière, en somme l’intellect, ou pour le dire d’un syntagme moins anthropocentré, le computo. Les propos qu’on lui prête ici ne sont que récursions métaphysiques computatoires, explétives et hackeuses, de Franck Jadot et Joël Dézafit.