Blog-note de jef safi

p h i l o s o p h e r

avec . . Pierre Zaoui
Spinoza et la libre nécessité.

Les chemins de la connaissance - Liberté chérie 4/4 - 27/o9/2o12

jeudi 27 septembre 2012

Après la liberté du créateur ou l’appel à un génie de l’artisanat, lundi, l’illusion de l’acte gratuit dans les Caves du Vatican, mardi, et l’aliénation marxiste, hier mercredi, c’est aujourd’hui le dernier temps de notre semaine consacrée à la liberté, et c’est à partir de la pensée de Spinoza que nous allons nous demander , en compagnie de Pierre Zaoui, ce qu’il reste de la liberté dès lors que l’existence découle d’une nécessité divine.

"(...) l’erreur consiste en une privation de connaissance (...). Les hommes se trompent en ce qu’ils se pensent libres, opinion qui consiste seulement en ceci, qu’ils sont conscients de leurs actions, et ignorants des causes qui les déterminent. Donc cette idée qu’ils ont de leur liberté vient de ce qu’ils ne connaissent aucune cause à leurs actions. Car ce qu’ils disent, que les actions humaines dépendent de la volonté, ce sont des mots dont ils n’ont aucune idée. Ce qu’est la volonté, en effet, et de quelle manière elle meut le Corps, tous l’ignorent, qui brandissent autre chose et inventent à l’âme des sièges et des demeures, soulevant d’ordinaire le rire ou la nausée. De même, quand nous fixons le soleil, nous l’imaginons à une distance d’environ deux cents pieds de nous, erreur qui ne consiste pas dans cette seule imagination, mais dans le fait que, tandis que nous l’imaginons ainsi, nous ignorons sa vraie distance et la cause de cette imagination. Car, même si plus tard nous savons qu’il est à une distance de nous de plus de 600 diamètres de la terre, nous n’en continuerons pas moins de l’imaginer proche de nous ; car, si nous imaginons le soleil si proche, ce n’est pas parce que nous ignorons sa vraie distance, mais parce qu’une affection de notre Corps enveloppe l’essence du soleil, en tant que le Corps lui-même est affecté par lui. "
( Spinoza - Ethique II - Scolie de la proposition XXXV )

[...]

PZ : Là, Spinoza fait référence à ce qu’il a déjà énoncé dans l’appendice de la première partie de l’Ethique, cette dénonciation de l’illusion de la liberté qui s’appuie sur l’illusion de la conscience. [...] Souvent on oppose le déterminisme spinoziste - c’est un anachronisme, il faudrait dire le nécessitarisme - à la liberté cartésienne. [...] Tant qu’on reste dans le spéculatif on ne comprend rien. Un, Spinoza, croit que tout est nécessaire, l’autre, Descartes, pense que non et que l’homme est libre de chacune de ses actions, qu’il porte l’infini de cette liberté qui est l’image de dieu [...]. De temps en temps, quand on se sent trop cerf ou trop aliéné on opte pour Spinoza, après tout il a raison mais de manière dépressive [...] ; ou alors quand on se lève d’un bon pied, alors là on se sent plutôt l’âme cartésienne.

L’un des enjeux de cette opposition est de partir de deux expériences absolument distinctes. Le point d’entrée dans la philosophie de Spinoza — dans le court traité ou le prologue au traité de la réforme de l’entendement - est d’abord un point d’entrée de servitude et de malheur. On se sent aliéné, esclave. A l’intérieur de cette expérience tout le monde est spinoziste, tout le monde fait cette expérience de se croire libre et de constater à l’analyse qu’il ne l’est pas du tout ; qu’il est l’esclave de sa gourmandise, des publicitaires, de ses addictions, etc. [...] Les expériences de servitudes sont quotidiennes. [...]

La première fonction de la conscience est de se mentir à soi-même. On ne cesse pas de se mentir à soi-même. Il y a de la bonne foi chez Spinoza, mais elle n’est pas dupe que la conscience se ment à elle-même. Celui qui est de bonne foi c’est l’homme libre, et c’est plus un modèle et une image qu’une réalité. Il n’y a rien de moins transparent à soi que la philosophie de Spinoza. Pourquoi ? D’abord parce que l’âme n’est jamais qu’une idée du corps et le corps - la fabrica corporis - est infiniment complexe, et elle passe infiniment notre savoir actuel. Nul ne sait ce que peut un corps, nul ne sait ce que peut l’idée d’un corps et donc nul ne sait ce que peut une âme. Sur notre puissance réelle il y a une opacité définitive. Même si tout est intelligible pour Spinoza, étant un mode fini, personne ne peut se connaître intégralement et encore moins dieu dans l’ensemble de ses déterminations. [...] Ce qui signifie donc qu’on n’est jamais entièrement libre. [...]

Le point entre Spinoza et Descartes, il est là. Il y a une opacité, une absence de liberté, on est déterminé par le monde extérieur, les choses extérieures, les autres, l’environnement, le climat, les conditions sociales, économiques, etc., ce qui signifie bien qu’on n’est jamais entièrement libre. Or, là, il y a un point d’attaque très clair : si la liberté n’est pas infinie, si on n’est jamais infiniment libre, alors dans un schéma cartésien, il n’y a plus de liberté du tout, puisque la force de la liberté c’est toujours d’être infiniment supérieure, de pouvoir s’arracher à l’ordre des déterminations dans lesquelles on est pris. D’où le problème de Spinoza que vous posiez au départ : que peut devenir la liberté à partir du moment où on reconnaît qu’on ne sera jamais entièrement libre ? Une certaine conception de la liberté se dissout. Ce qui se dissout c’est la conscience de sa liberté. L’ordre géométrique de Spinoza sert à ça, à transformer l’esprit en un automate spirituel qui fonctionne par lui-même et cherche sa liberté autrement que par les voies de la conscience. C’est à dire une forme de liberté non réflexive et non sentimentale.

AVR : Que reste-t-il de la liberté quand celle-ci est finie et non plus infinie ? [...]

PZ : Chez Spinoza, il y a au fond trois conceptions de la liberté.

Il y a la liberté comme un sentiment de la liberté. Là ce que je fais, [..] c’est librement par décret de ma volonté. Ce qui est une farce. C’est la liberté classique, celle du sens commun, celle des philosophies de la conscience, c’est une parfaite illusion.

Il y a un second ordre de liberté, c’est quand on est obligé d’agir en condition d’ignorance. Quand on ne peut pas connaître. C’est le cas qu’on trouve dans les traités politiques de Spinoza, ou qu’on trouve dans les lettres. Là Spinoza est cartésien, il n’est pas contre la volonté. Il dit que la volonté c’est la même chose que l’entendement. Dans l’ordre commun, quand on ne peut pas savoir, bien évidemment il y a toujours intérêt à se penser comme libre. De ce point de vue là, dans l’ordre politique, Spinoza est un ami de la liberté, est un ami de la démocratie, [...] est un ami de la liberté d’expression. Liberté d’expression qui n’a rien de libre en vérité, [...] mais puisqu’on ne peut connaître l’ensemble de nos déterminations, il faut le poser comme libre, c’est une position pragmatique de la liberté dans les rapports humains. [...] Il faut la supposer pour pouvoir penser un ordre politique, pour pouvoir penser des détails, des lois, etc. Et pourtant il n’y a pas de lois, il n’y a que des vérités éternelles dit Spinoza.

Enfin il y a la liberté spinoziste, la seule qui l’intéresse, celle qui guide toute l’éthique. De ce point de vue là il faut faire attention à dire qu’est-ce qu’il reste de la liberté ? On peut penser que selon Spinoza, il faut céder beaucoup de choses à la nature et puis on va pouvoir trouver un petit reste de liberté, alors que ce n’est pas tout à fait ça. Toute l’éthique est un traité de la liberté qui part simplement du fait qu’on est des êtres finis et donc qu’on est pas cause de soi. Un être libre est un être qui est cause de soi. Quand on est pas cause de soi - c’est pas nous qui avons demandé à venir au monde, à vivre ici ou en Syrie, etc. - [...] quel peut être le sens de la liberté ? Là le sens de la liberté spinoziste, ce qu’il appelle la béatitude - il prétend nous mener comme par la main vers la béatitude, celle qu’on va découvrir dans la 5ème partie de l’éthique - c’est une forme de participation. C’est une forme de perte de la subjectivité, c’est-à-dire que on est libre par dieu, ou par la nature, on est libre quand on participe d’une puissance plus grande que soi. Quand on ne participe que de soi on n’est jamais libre. Qu’il y ait une liberté sublime, qu’il y ait une liberté infinie celle-là, c’est la liberté de dieu, c’est-à-dire celle de l’ensemble de la nature. N’écrasons pas trop vite Spinoza sous l’athéisme, parce que cette nature elle est divine, elle est glorieuse, elle est libre, elle est productive, elle est puissante, etc.

AVR : ... la déconstruction de l’idée de liberté comme libre-arbitre a pour corollaire la déconstruction de l’idée même de subjectivité. ... si on renonce à l’une, on renonce à l’autre. ... Comment l’homme peut-il décider ? Y a -t-il une pensée de la décision ...?

PZ : Chez Spinoza il y a trois types de connaissances. L’éthique c’est un chemin ... pour nous mener vers ce saut d’où on passe d’une vie plus ou moins puissante, d’une vie de girouette, d’aliénation perpétuelle à des objets extérieurs, à une vie qui est vécue de manière pleinement affirmative, pleinement puissante, c’est-à-dire de manière libre pour Spinoza. Ce saut là on y passe par la connaissance. On connaîtra jamais tout, mais il faut connaître. Du point de vue de la liberté, il faut connaître ses affections. Il faut connaître les modifications de son corps, les affects, les sentiments ... c’est la 3ème et 4ème partie de l’éthique. Cette science des affects, en tant que science, repose sur la nécessité de ces affects. Comment s’opère ce saut ? Ce saut s’opère dans le fait que plus on connaît ses déterminations, chaque fois qu’on connaît pleinement une de ses déterminations quelque chose se détache de cette détermination ; c’est-à-dire qu’on est libre de ne plus y obéir, qu’on peut penser à autre chose, qu’on peut changer de comportement.

Il est certain que du point de vue de dieu, tout ça est entièrement déterminé. ... Il y a là quelque chose de dangereux avec Spinoza, c’est qu’il ne faut pas se prendre pour dieu, ce n’est pas parce qu’on accède au 3ème genre de connaissance qu’il faut se prendre pour dieu. On est cause immanente de toutes choses mais même le sage, l’homme libre, reste entièrement déterminé par des déterminations qu’il ignore. "le sage, dit Spinoza dans la prop X, 5ème partie, a autant d’idées inadéquates que l’ignorant, donc il est aussi bête, aussi aliéné, mais il a d’avantage d’idées adéquates, donc il a une puissance, une liberté plus grande à l’intérieur de cette aliénation. La liberté chez Spinoza, ce n’est pas un postulat, ce n’est pas un point de départ, ce n’est pas une faculté idéelle, c’est toujours une conquête. Il n’y a pas de liberté, il n’y a que des formes de libération depuis une servitude qui est toujours native.

"J’appelle libre, quant à moi, une chose qui est et agit par la seule nécessité de sa nature ; contrainte, celle qui est déterminée par une autre à exister et à agir d’une certaine façon déterminée. Dieu, par exemple, existe librement bien que nécessairement parce qu’il existe par la seule nécessité de sa nature. De même aussi Dieu se connaît lui-même librement parce qu’il existe par la seule nécessité de sa nature. De même aussi Dieu se connaît lui-même et connaît toutes choses librement, parce qu’il suit de la seule nécessité de sa nature que Dieu connaisse toutes choses. Vous le voyez bien, je ne fais pas consister la liberté dans un libre décret mais dans une libre nécessité. Mais descendons aux choses créées qui sont toutes déterminées par des causes extérieures à exister et à agir d’une certaine façon déterminée. Pour rendre cela clair et intelligible, concevons une chose très simple : une pierre par exemple reçoit d’une cause extérieure qui la pousse, une certaine quantité de mouvement et, l’impulsion de la cause extérieure venant à cesser, elle continuera à se mouvoir nécessairement. Cette persistance de la pierre dans le mouvement est une contrainte, non parce qu’elle est nécessaire, mais parce qu’elle doit être définie par l’impulsion d’une cause extérieure. Et ce qui est vrai de la pierre il faut l’entendre de toute chose singulière, quelle que soit la complexité qu’il vous plaise de lui attribuer, si nombreuses que puissent être ses aptitudes, parce que toute chose singulière est nécessairement déterminée par une cause extérieure à exister et à agir d’une certaine manière déterminée. Concevez maintenant, si vous voulez bien, que la pierre, tandis qu’elle continue de se mouvoir, pense et sache qu’elle fait effort, autant qu’elle peut, pour se mouvoir. Cette pierre assurément, puisqu’elle a conscience de son effort seulement et qu’elle n’est en aucune façon indifférente, croira qu’elle est très libre et qu’elle ne persévère dans son mouvement que parce qu’elle le veut. Telle est cette liberté humaine que tous se vantent de posséder et qui consiste en cela seul que les hommes ont conscience de leurs appétits et ignorent les causes qui les déterminent. Un enfant croit librement appéter le lait, un jeune garçon irrité vouloir se venger et, s’il est poltron, vouloir fuir. Un ivrogne croit dire par un libre décret de son âme ce qu’ensuite, revenu à la sobriété, il aurait voulu taire. De même un délirant, un bavard, et bien d’autres de même farine, croient agir par un libre décret de l’âme et non se laisser contraindre."
(Spinoza, Lettre LVIII à Schuller, 1674)

24:09

Cette lettre à Schuller est très célèbre. C’est celle qui a rendu le plus fous tous les ennemis du spinozisme. . .

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