Blog-note de jef safi

p h i l o s o p h e r

avec . . Bernard Stiegler
Nietzsche philosophe de la mémoire

vendredi 21 octobre 2011

J’ai une conviction en ce qui concerne Nietzsche, c’est que Nietzsche est le philosophe de la mémoire. Je vais vous présenter cela à toute vitesse, et donc à coups de marteau, en essayant de faire sonner avec le marteau cette cloche qu’est l’oeuvre de Nietzsche. En même temps je vais essayer de vous dire comment j’essaie de m’incorporer cette oeuvre-là, et ce qui en sonne en moi.

Que faire de Nietzsche aujourd’hui ? Qu’en faire ... quand on devrait pouvoir, selon sa prédiction, commencer - se verbe incite à la prudence - à l’entendre. Que faire ? Faire c’est toujours quelque chose qui est de l’ordre de l’imprudence et du risque. Face à cette question du faire, qui est la question politique par excellence, Nietzsche nous dit qu’il faut penser les tendances et la composition. Et cela commence par Dionysos et Apollon.

D’autre part, et tout aussi originairement et constamment, Nietzsche est un penseur du combat. Il faut lutter. Et s’il faut lutter, c’est contre le devenir dans ce qu’il a de mauvais. Y compris comme ce qui résiste au devenir, ce qui est encore une figure du devenir, puisqu’il n’y a rien hors du devenir. La résistance au devenir est l’un des masques du devenir. Quoi qu’il en soit, et outre la dénégation du devenir qui est une des figures de la réactivité, il y a chez Nietzsche, contrairement à une légende tenace et catastrophique, il y a chez Nietzsche un devenir mauvais. Ou plus exactement, un devenir vilain.

Nietzsche est l’anti-égalisateur, non seulement au sens où il dénonce la massification grégaire, mais au sens où il affirme la nécessité de lutter entre adversaires et contre l’indifférenciation et l’égalisation, ce que j’appelle depuis quelques années, l’entropie et le devenir entropique qui domine aujourd’hui. Il s’agit de le combattre. Ici l’affirmation est essentiellement un combat.

Dire oui ce n’est certes pas regarder couler le fleuve en applaudissant des deux mains, c’est se jeter à l’eau, nager dedans, et souvent à contre-courant dans l’inactualité et l’intempestivité, à travers d’incessantes considérations inactuelles. Or un tel combat n’est pas une opposition, et c’est pourquoi comme com-position il est souvent confondu avec ce que je nommerai le oui de la paresse. Le oui nonchalent, c’est-à-dire le oui du renoncement au combat qui n’a rien avoir avec celui de l’affirmation. Il y a un combat irréductible et c’est en cela qu’il y a tragédie comme com-position indissoluble de tendances, alors même que la dissolution des tendances est possible. Mais ça c’est la fin, et cela signifie qu’il y a des âmes dans ce combat. Apollon est essentiellement celui qui est armé d’un couteau. Pas de Dionysos sans Apollon et donc pas de Dionysos sans couteau.

Bref, il y a des organa (du grec ὄργανον, organon), autrement dit des techniques et plus particulièrement des mnémotechniques. Des grammaires en ce sens. Des délimitations. Des grammaires et non pas La grammaire. Il y a des grammaires sans cesse, il faut grammatiser, il faut découper, il faut mnémotechniciser le logos. Délibérément, sans jamais y chercher La grammaire qui n’existe pas. C’est ce milieu organologique et mnémotechnique qui ouvre la scène du combat entre les tendances et par lequel il y a le devenir tel qu’il peut porter d’avenir, mais rien ne nous le garantit.

Ce qui a été retenu de Nietzsche, c’est l’affirmation du devenir. Mais ce qui a été oublié, c’est qu’il faut faire du devenir un avenir. Faire un avenir, c’est ce qui suppose à la fois du courage, l’une des vertus fondamentales selon Nietzsche, la vertu par excellence de l’être humain, du vivant humain. Cela suppose des instruments, c’est-à-dire des découpes. Et cela suppose la désignation de l’objet de la lutte, c’est-à-dire le pouvoir de schématiser, au sens kantien. De projeter les possibilités du flux, mais comme projette un ingénieur, c’est-à-dire comme de véritables possibilités, non pas simplement comme des fantasmes mais, si j’ose dire, comme des possibilités possibles. Bonnes en ce sens. Et j’emploie le mot possible, au sens où Blanchot a parlé du possible. Bonne veut dire ici, bonne pour l’intensification de l’incorporation, qui est le dire oui au devenir en tant qu’il est bon, parce que "je fais qu’il l’est". Je m’individue.

Chez Nietzsche la question centrale est l’extériorisation comme dynamique du jeu de composition des tendances, et c’est tout aussi bien la relation action/perception, c’est la question de l’incorporation, de la digestion, etc. Une boucle de rétro-action qui induit nécessairement la question de l’extériorisation mnémotechnique. C’est aussi en cela que Nietzsche est le penseur du tragique là où Heidegger malgré sa pensée de l’être-pour-la-mort a échoué à comprendre les tragiques. Parce qu’il a rejeté la prothéticité, l’originarité de la mythologie prométhéenne et donc ce qu’il a appelé la welt-geschicklichkeit.

Que veut dire proprement tragique chez Nietzsche ? Ce n’est pas clair. C’est protéiforme. Ça prolifère. Mais il ne fait pas de doute qu’il s’agit autant que des tendances, du retour, et non seulement de l’éternel retour mais du retour comme revenance des morts. Rendre justice à tous les morts. Les faire revenir en donnant un sens à tout le passé. C’est un fragment posthume de 82.

La première idée qui vient lorsque l’on nomme Nietzsche, c’est qu’il est le penseur du devenir, de l’affirmation du devenir, c’est-à-dire celui qui critique le ressentiment. Le vrai et unique penseur du devenir depuis Héraclite. Mais pour moi, pour vous, pour nous, pour autant que nous puissions encore dire nous, à l’époque du dernier homme, que nous le déplorions ou non, il s’agit du devenir comme devenir industriel. Dont Nietzsche parle d’ailleurs, mais on n’a pas beaucoup relevé ces passages. Par exemple dans l’avenir de nos établissements d’enseignement. Ce n’est certainement pas d’un devenir romantique ou abstrait dont parle Nietzsche. Il s’agit du devenir capitaliste de la société.

C’est ce devenir industriel qui n’a jamais été pensé comme tel par les lecteurs de Nietzsche. Sauf par Heidegger mais malheureusement a contrario, c’est-à-dire de manière catastrophiquement négative. Il n’a rien compris en fait à cette question bien qu’il affirme, quelque chose de juste mais par inversion, que Nietzsche est le penseur de l’homme technicien. La réactivité au devenir industriel c’est ce qui donne la critique du ressentiment, c’est que Nietzsche dénonce comme réaction face au devenir comme industrie. Mais quoi faire dans le monde industriel ?

Le devenir industriel c’est d’abord pour Nietzsche le devenir grégaire, c’est-à-dire la menace contre le singulier et contre l’individu véritable, celui capable de s’individuer pour maintenir l’existence d’un "nous". Sous forme de promesse. Car ne l’oublions jamais, c’est la promesse qui est la question de la généalogie de la morale. Et face à cela, la menace c’est ce qui vient porter sur l’exception en tant qu’elle est ce qui projette les schèmes de l’excès. L’excès est bien la question nietzschénne.

Face à cela, ce qui menace c’est le discours de l’adaptation. Barbara Stiegler a publié un petit livre sur Nietzsche intitulé "Nietzsche et la biologie" (Paris, PUF, 2001) où elle avait déjà exhumé les propos de Nietzsche contre l’adaptationnisme de la biologie ambiante. Aujourd’hui nous sommes dans le discours de l’adaptation. Que faire de Nietzsche politiquement ? Réponse : s’en servir comme d’un marteau contre l’adaptation, nous voulons transformer les écoles, les universités, en dispositif d’adaptation, bref toutes choses qui empêchent l’individuation du "je" comme du "nous". Il faut lutter contre la conception adaptative de l’industrie.

Deleuze a très justement souligné dans "Nietzsche et la philosophie", dans son commentaire de ce qu’il appelle l’origine de la tragédie, l’importance de la figure de Prométhée, de Prométhée comme étant l’inversion du péché originel et finalement le pointage d’une figure du défaut d’origine. Et évidemment, je suis en plein accord avec ce commentaire. J’ajoute, mais j’aurais voulu développer ceci qu’il y a une figure qui n’est pas présente chez Nietzsche mais elle n’est présente chez pratiquement aucun philosophe sauf un tout récent français, qui est décédé maintenant, grand caïman de Normale Sup, Jean Hyppolite, qui a créé la collection "Epiméthée" en nous rappelant ce nom d’Epiméthée qui est le frère de Prométhée et sans lequel on ne peut pas dire grand chose de Prométhée.

La figure tragique de Prométhée, elle apparaît en fait bien avant Achille, elle apparaît chez Hésiode en particulier, mais pas seulement, et accompagnée de ce Janus, de ce double visage de ce frère jumeau qu’est Epiméthée. Epiméthée l’oublieux, qui par son oubli va obliger son frère à aller voler les tekhnè chez Zeus, dérober le feu, ce feu dont parle précisément Nietzsche dans la deuxième inactuelle, et qui va contraindre aussi à l’apparition d’Hermès qui est aussi le dieu des mnémotechniques, c’est-à-dire de l’écriture.

Dans l’Anti-Œdipe, Gilles Deleuze et Félix Guattari écrivent ceci : "il s’agit de faire à l’homme une mémoire, et l’homme qui s’est constitué par une faculté active d’oubli, par un refoulement de la mémoire biologique (ndlr : je note en passant que ça renvoie à la question dont Freud parle dans "Malaise dans la civilisation" sous le nom de refoulement organique), l’homme doit se faire une autre mémoire qui soit collective." Bon d’accord, comme disait Gilles Deleuze. Mais pourquoi Gilles Deleuze et Félix Guattari se sentent-ils obligés d’ajouter ceci ? : "une mémoire des paroles et non plus des choses".

Car ils citent la généalogie de la morale, deuxième dissertation, la question de la mnémotechnique de la préhistoire. Pourquoi parler de parole là où précisément Nietzsche nous parle de mnémotechnique ? Sans doute est-il juste de dire que la question de la généalogie de la morale, deuxième dissertation, est celle de l’inscription dans les corps. Mais celle-ci n’est-elle pas la question de l’incorporation en général c’est-à-dire de la ré-organisation de l’organisme et de sa rétro-projection, si je puis dire, de sa régurgitation apollinienne sous forme d’organa, de teknè, d’oeuvres, d’artifices, mais ces artifices ne sont pas seulement des oeuvres d’art, ce sont des artifices en général.

Tout ça aurait du me renvoyer vers la question de la répétition, et de la répétition en musique, c’est-à-dire telle que la musique est en fait ce qui sert à Nietzsche pour penser le retour, l’éternel retour du même, comme répétition donnant une différence, l’encore qui se donne de la différence dans la répétition, et évidemment j’aurais été amené à vous parler des rétentions husserliennes et du fait que, encore qu’il y ait de la rétention au sens husserlien, en particulier de la rétention primaire, il faut filtrer dans ces rétentions primaires via des rétentions secondaires, c’est-à-dire via des souvenirs qui permettent d’éliminer dans ce qui est mémorable, mais que ces filtrages se font au nom d’un "nous" qui est lui-même constitué de ce que j’appelle des rétentions secondaires collectives, dont nous ne pouvons hériter et dont nous ne pouvons nous incorporer, que parce que nous disposons de ce que j’appelle des rétentions tertiaires, c’est-à-dire des mnémotechniques dont parle notamment la généalogie de la morale.