Blog-note de jef safi

p h i l o s o p h e r

avec . . Claude Imbert
Enigmes de la mondialisation

. . ou de la consistance des phénomènes de phénomènes

samedi 23 avril 2011

Edito de Claude Imbert / Le Point n°2014 / 21 Avril 2011

La mondialisation, c’est comme la mer : on y vogue et on s’y noie. Elle est grosse d’énigmes. Alors que le marché se mondialise sans régulation mondiale, nous aurons subi, effarés, la tempête d’une globalisation anarchique de la finance. Nous ne sommes pas moins interdits devant l’horizon encombré de l’information. Dans un monde de 6.8 milliards d’hommes, 4.5 milliards de postes de radio, 3.5 milliards de téléviseurs, 2.5 milliards de téléphones portables et 2 milliards d’ordinateurs « travaillent » en profondeur le conscient et l’inconscient collectif des peuples. Sous cette « toile » numérique qui s’étend sur le monde, voit-on naître un autre « effet de serre » sur le climat mental de la planète ?

La première idée reçue, dans l’euphorie scientiste des novateurs du son et de l’image, fut que cette mondialisation servirait le dialogue et, peu à peu, la conscience d’une Terre patrie. Ce n’est pas d’abord ce que l’on constate. L’information mondialisée accuse plutôt les différences. Elle renforce les sentiments d’altérité et d’identité de peuples dont les religions, codes, langues et histoires diffèrent. La diffusion mondiale des catastrophes, comme celle, ces jours-ci, du nucléaire japonais, accouche peut-être d’une « civilisation de l’empathie ». Mais elle nourrit chez les pauvres le ressentiment de leur infortune et, chez les riches, la tentation des replis identitaires. Et d’abord celui du national-protectionnisme qui massacra, en Europe, le siècle passé.

L’espérance occidentale que s’affirme, avec la mondialisation numérique, l’excellence de ses idéaux ou du moins l’universalité des droits de l’homme, paraît sinon illusoire, du moins prématurée. Regarder n’est pas adhérer. C’est en tout cas ce que suggèrent les résistances explicites au modèle occidental des grands pays émergents, comme la Chine. Résistent-ils à l’aspiration fondamentale vers la liberté ou seulement aux rythmes et méthodes de son acclimatation à l’occident ? Qui sait ? L’Histoire, après tout, va son train : la démocratie a mis, chez nous, plusieurs siècles avant de germer...

Et la révolte arabe contre les despotismes plaide, plutôt, pour la croissante universalité de ces droits. Certes, elle ne promet nullement un proche avenir démocratique. Elle indique seulement que le grain de la liberté est semé. Et que l’information y aura, pour le coup, largement contribué. Au Maghreb, au Machrek, les antennes paraboliques puis Internet auront diffusé à profusion le spectacle occidental de nos statuts économiques enviables, à leurs yeux, et des pouvoirs alternés dans nos états de droit. Ce spectacle, à lui seul, accusait l’échec arabe. Et son symbole : la pérennité affichée de ses despotes. L’Egypte, la Tunisie, bientôt la Lybie les déboulonnent. Un début, c’est entendu, précaire alors qu’ailleurs, de la Syrie au Yémen, le despostisme se durcit. Mais un grain est semé dans un sol jusqu’ici stérile.

En fait, la proximité médiatique, comme la langue d’Esope, charrie le meilleur et le pire. D’un coté, nos espérances mimétiques et, de l’autre, ces émeutes surgies au Proche-Orient contre un Coran brûlé, la veille... outre-Atlantique, par un fanatique américain.

La juste appréciation du temps, voilà enfin ce que la révolution médiatique tend à contrarier. Avec son flot d’« événements », elle nous dit non pas ce qui mûrit mais ce qui advient. Les bonnes nouvelles y ont moins cours que les mauvaises et le flux dépose plus de malheurs que de bonheurs.

Surtout, le temps médiatique n’est pas celui de l’Histoire. C’est un temps pressé, vorace, qui ignore les évolutions essentielles, lesquelles ne cheminent, disait Nietzsche, que sur des « pattes de colombe ».

Contre Gbagbo et Kadhafi, il ne fut d’abord bruit que de l’enlisement assuré. Et nous avons rarement le bon compas pour juger de ce phénomène de biologie sociale qu’est l’intégration de populations immigrées. Nous voyons, chaque jour, les ghettos hors la loi, nés de nos incuries, les burquas télévisées et les barcasses de Lampedusa. Mais beaucoup moins l’émancipation des beurettes, l’accès général à l’éducation et à la langue, les mariages mixtes et un peu partout les progrès innombrables de l’intégration. Sous le choc, en 1965, des émeutes noires de Los Angeles, de Gaulle annonçait autour de lui l’échec du melting-pot américain. Et certes pas l’accès d’un Obama à la présidence.

Dira-t-on alors que le temps long, caressé par l’espérance, console du temps court assombri par les « événements » ? Un visionnaire, Attali, sous le réverbère de la nécessaire utopie, travaille à repérer les fondements futurs d’une gouvernance mondiale. Mais il se demande aussitôt s’il ne faudra pas quelques guerres mondiales pour en démontrer l’urgence. L’utopie dessine sans doute maints châteaux en Espagne, mais aussi l’édifice, un jour réaliste, de l’avenir. « Le grand dommage, soupirait Stendhal, c’est qu’il faille l’habiter pendant les travaux... »