Blog-note de jef safi

s’ e n t r e - t e n i r

avec . . Elie During
L’Oeuvre comme Prototype

Conférence du 2 novembre 2006, cyber-café de la Friche Belle de Mai

jeudi 2 novembre 2006



extraits :

[...] Je m’intéresse depuis quelque temps à un certain nombre d’artistes qui me semblent moins préoccupés de produire des œuvres, ou d’enclencher des processus, que de construire des prototypes. Des prototypes, c’est-à-dire des formes qui participent simultanément d’une logique de l’objet et d’une logique du projet. Ou encore, des objets qui sont à la fois idéaux (relevant d’un régime prospectif ou projectif : celui de l’Idée qui cherche à se réaliser, à trouver sa détermination adéquate), et expérimentaux (car le prototype est déjà un objet, mais un objet non stabilisé, un objet qui peut passer le test de l’expérience, et à propos duquel les notions d’échec et de réussite doivent entrer en ligne de compte, quitte à être redéfinies à chaque étape de son élaboration).

En suggérant un nouveau statut pour l’œuvre d’art à partir d’un modèle technologique de la production, le prototype porte l’idée d’un art expérimental qui ferait l’économie de la catégorie typiquement romantique du processus dont héritent la plupart des avant-gardes du siècle. Disons que l’œuvre-prototype entretient avec le processus ou le processuel (au sens du « process art » défendu par Cage ou Fluxus) un rapport spécial. Il se présente en effet d’abord comme une coupe dans le processus, il est une « unité de devenir », pour reprendre une expression de Simondon.

Le problème, dès lors, n’est pas d’ouvrir l’œuvre à l’activité artistique dont elle est censée témoigner : il ne s’agit pas de l’empêcher de se figer dans une forme finie pour mieux mettre en scène sa mise en oeuvre indéfinie. Le problème est au contraire de s’arrêter, de donner au projet une consistance, une lisibilité suffisante, sous la forme d’une pièce, d’une installation, de dessins ou de notes assemblées. Le prototype n’est pas l’œuvre ouverte, ou l’Oeuvre superlative finalement confondue avec son propre processus, mais un objet prospectif, ou si l’on préfère, un projet matérialisé (plutôt que réalisé), un projet disposé, exposé à travers tout un relais de traces matérielles.

Le prototype, donc, est un objet idéal. Mais « idéal » ne désigne pas ici un état parfait, ou définitif. Proto-type : le dictionnaire nous explique que c’est « le premier modèle réel d’un objet ». Modèle d’un objet, qui nous renvoie par là au type (voire à l’archétype) ; mais modèle réel, distinct de l’œuvre traditionnelle sur son propre terrain. Le prototype n’est pas une œuvre évanescente, reflet précaire du mouvement infini du processus, mais le premier exemplaire d’une série. Cette série, du reste, peut très bien demeurer virtuelle : la logique du prototype mise en œuvre par un artiste ne conduit pas nécessairement à la « production en série » ou aux « multiples ». Dans le domaine de l’art, le prototype est une pièce unique qui peut fort bien se suffire à elle-même.

Je tenterai de dégager, à partir de cette intuition, quelques familles d’esprits ou de tempéraments artistiques qui ont pour point commun de proposer, sous des formes très diverses, des oeuvres prospectives où se conjuguent de manière rigoureuse l’idée (que déploie le projet) et la procédure (qu’implémente l’objet). Pour faire bref, et en remontant le cours du temps, je dégagerai trois grandes figures : l’ingénieur (Panamarenko), l’opérateur (Sol LeWitt), le chercheur (Duchamp). Ces figures suffiront à donner une idée de la variété des pratiques susceptibles de se trouver éclairées par la notion de prototype. [...]

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[...] Je vais faire là une mise en place plus générale de la question du romantisme, pour fixer les choses. On peut se réclamer, pour définir le romantisme, de Nietzsche et de sa critique du romantisme. Qu’est-ce qu’il identifiait à la fin du XIX siècle comme romantisme ? Les romantismes historiques étaient déjà derrière lui, on entre déjà dans le XX avec Nietzsche. Ce qu’il identifiait comme romantisme c’était précisément une sorte de "maladie fin de siècle" [...] qu’on appelait la décadence. C’était de façon indissoluble un certain régime affectif. La maladie, le pathos, la vie déclinante, et puis la croyance de la possibilité d’entretenir un rapport immédiat au flux, c’est-à-dire à cette puissance de devenir, cette puissance de transformation qui anime la vie, la matière, les sociétés, les cultures, etc. L’idée à la fois d’une vie déclinante, une vision pathétique de la vie, une vision maladive et en même temps l’idée d’un rapport immédiat à des flux, à quelque chose qui est de l’ordre de la transformation. Tout ça se cristallise pour Nietzsche, dans une certaine posture, une exaltation du moi, le cliché le plus connu du romantisme, de celui qui met en scène sa subjectivité, le lyrisme en poésie en est un symptôme possible. Mais la mise en scène du moi coïncide aussi avec une mise en scène du corps, un corps souffrant, un corps malade qui va aux limites de ce qu’il peut. [...]

Cette tendance elle est en reflux aujourd’hui, en tout cas ne correspond pas à la tendance dominante dans l’art dit contemporain. S’il fallait s’interroger sur ce qui reste de romantisme, pour faire lien avec le prototype, je formulerais la rémanence du romantisme en termes plus généraux encore. [...] Je vais vous donner une sorte de caractérisation du romantisme, c’est une sorte de dialectique entre plusieurs notions dont les deux principales sont "la forme", qui est toujours finie, et "l’infini". Ça répond à des enjeux très précis, par exemple : Comment donner forme à l’infini, à l’infini du désir, ou du flux, ou de la puissance qui traverse les êtres, les cultures, les sociétés, et qui excède tout ordre défini ? Comment donner forme à ça ? Comment montrer le sublime ? Le sublime est une des grandes catégories romantiques. Comment montrer ce qui excède la représentation, la forme, la définition d’un objet ?

Comment connecter cette question du romantisme avec la question du prototype ? Pour traiter du rapport entre forme finie et informe infini, le romantisme a été obligé de se donner une vision de l’oeuvre d’art comme processus. Ça a pris diverses formes [...]. Il y a un type de pratique qui est typique d’un certain romantisme qui est celle du fragment. L’idée que ce qu’on va présenter n’est pas une oeuvre totale, achevée, qui se donnerait pour ce qu’elle est une fois pour toute, [...] mais plutôt qu’il va falloir l’installer, la distribuer dans l’espace [...] par des fragments, des éclats, des morceaux d’oeuvre. Parce que c’est la seule manière de donner adéquatement l’idée d’un processus qui dépasse infiniment, qui excède infiniment, toute forme définie. La seule manière de donner forme à l’infini c’est de produire du fragment - esthétique du fragment ... -, fragment qui se donne dans sa totalité mais qui en tant que fragment indique qu’il est excédé par ce qui est l’essentiel, à savoir le processus. C’est l’idée d’une oeuvre qui s’épuise, qui s’abolit [...], qui est toujours à venir et qui ne témoigne que d’un processus. [...] On est dans une rhétorique du fragment et du processus, qui résonne avec une certaine métaphysique ou philosophie des flux, du devenir universel, etc.

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La notion de prototype vient contrecarrer cette tendance, et en même temps elle lui est quasiment contemporaine. [...] Qu’est-ce que j’entends par prototype ? Je n’en fais pas un usage littéral, je ne vais pas parler d’art technologique, ni industriel, ni de design industriel. [...] La notion de prototype m’intéresse parce qu’elle implique la notion de production en série (même si l’artiste ne produit pas une série). Le prototype ouvre l’espace de production d’une série. C’est là une première référence qui m’intéresse.

Et puis le prototype articule deux régimes, deux logiques, qui paraissent a priori contradictoires : la logique de l’objet, et la logique du projet. Le régime objectif ou objectal, est celui de la production d’objet. Le régime projectif, celui du projet de l’artiste. La notion de prototype réunit ces deux notions, il faudrait parler de prodjet, d’objet-projet, de projet matérialisé. On pourrait donner une définition opératoire, qui serait de dire que le prototype c’est un objet [...] à la fois idéal du coté projet, où il est encore une idée, et expérimental du coté de la réalisation, où il est en train de se confronter à sa faisabilité [...]. Un prototype cristallise ces deux directions, idéal parce qu’encore dans le régime de l’idée, de l’intuition qui se cherche, et expérimental parce que déjà sur le terrain de la réalisation et de tous les problèmes que cela implique ; y compris celui de la possibilité de l’échec. Un prototype, ça teste une hypothèse, ça peut donc ne pas marcher. [...]

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