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s’ e n t r e - t e n i r

avec . . Frédéric Lordon
Figures du communisme

Mediapart - Interview par Romaric Godin

vendredi 2 avril 2021

Entretien avec Frédéric Lordon, économiste et philosophe, à l’occasion de la sortie de son ouvrage Figures du communisme. Une réflexion autour de la fermeture de l’espace social-démocrate, de sa vision du communisme et de la convergence des luttes.

Entretien vidéo

Le capitalisme est-il encore améliorable ? À cette question, Frédéric Lordon répond clairement par la négative dans son dernier essai, Figures du communisme (La fabrique éditions, 2021). Pour lui, la conjonction d’une crise organique au sens gramscien du terme et de la transition écologique rend impossible toute tentative d’aménagement du processus d’accumulation capitaliste. Il est notre invité dans cette émission « L’éco à contre-courant » dans le cadre de la série « Le capitalisme et ses crises ».

L’analyse de la situation présente à laquelle se livre Frédéric Lordon oblige à choisir entre la fuite en avant néolibérale et le dépassement du capitalisme. Selon lui, « l’espace intermédiaire de compromis négocié » qui était le « lieu de la social-démocratie » s’est refermé. « Sur la scène de l’histoire, il n’y a plus de place pour les acteurs qui s’étaient donné pour mission “d’obtenir quelque chose du capital” », résume Frédéric Lordon. Dès lors, son livre est un appel à la « conséquence » : s’il faut sauver la planète et réduire les inégalités, alors il faut sortir du capitalisme. Tel est le message central du livre.

Pour Frédéric Lordon, cette sortie signifie passer au « communisme ». Ce passage pourrait, selon lui, se faire d’ailleurs dans le cadre d’un nouvel échec d’une tentative de gauche réformiste, contrainte une nouvelle fois à l’abandon ou à la « conséquence ». L’utilisation de ce terme de « communisme », y compris dans le titre de l’ouvrage, a fait l’objet d’une longue réflexion. Est-il encore utile ? Est-il encore audible ? Des réflexions qui rejoignent celles d’un certain nombre d’intellectuels comme Isabelle Garo (voir ici son entretien vidéo) et Bernard Friot qui, en septembre dernier, avait publié un recueil d’entretiens titré Un désir de communisme (éditions Textuel, 2020, voir ici l’entretien vidéo).

Au reste, pour définir son « communisme », Frédéric Lordon s’inspire très fortement des idées de Bernard Friot, notamment de son idée de « salaire à vie », rebaptisé « garantie économique générale ». Cette rémunération à la qualification et non plus à l’emploi permet, selon ces deux auteurs, de libérer les travailleurs du marché du travail et de modifier en profondeur le mode de production. Pour Frédéric Lordon, la rupture est donc fondamentale.

Comme chez Bernard Friot, Frédéric Lordon estime que ce communisme devra laisser une place au marché pour certains biens et à des « propositions privées », mais sera aussi le lieu d’une planification renouvelée. L’auteur y voit aussi la possibilité d’un « communisme luxueux » où le luxe « de la camelote » capitaliste laisserait la place au luxe du temps, celui qui permet la création. Ce luxe viendrait compenser la nécessité d’une sobriété nécessaire. Contrairement à ce que pense la doxa libérale, Frédéric Lordon, comme Bernard Friot, défend l’idée que la libération des besoins matériels permettra de développer la créativité. Mais il soutient que, dans certains cas, des « contraintes » seront nécessaires et devront donner lieu à des rémunérations en conséquence.

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Pour parvenir à ce dépassement, il faut cependant construire un nouveau « bloc hégémonique ». Comment y parvenir ? C’est en s’interrogeant sur cette question que Frédéric Lordon tente de définir une position concernant l’articulation entre les luttes. Il consacre ainsi le dernier chapitre de son livre à la place relative à donner aux luttes antiracistes et féministes par rapport à la lutte anticapitaliste. Sa position est celle d’une égalité et donc d’une autonomie des luttes. Il rejette toute hiérarchie entre ces combats, l’anticapitalisme n’étant pas « supérieur » à l’antiracisme, mais étant central, « structural » dans la société. Il propose alors un modus vivendi où chacune des luttes prendrait en compte les autres dans leur action. Une position qui est remise en cause par une lettre de Félix Boggio Ewanjé-Épée en fin d’ouvrage où le lien fondamental entre racisme, domination de genre et capitalisme est mis en avant. Sur ce point, le débat est donc loin d’être clos.