Blog-note de jef safi

s’ e n t r e - t e n i r

avec . . Edgar Morin
La civilisation est-elle "fatiguée" ?

PM134 - “Lorsque les idées viennent, je suis dans un état de transe”

mercredi 23 octobre 2019

Ancien résistant, militant de la gauche critique du stalinisme, auteur d’une œuvre pléthorique, qui s’est penchée sur les stars, la mode et la mort aussi bien que sur les grandes révolutions du savoir contemporain, il vient de publier Les souvenirs viennent à ma rencontre (Fayard). Cet ouvrage retrace avec panache et sincérité sa passion des événements, ses voyages, ses amitiés, ses amours ou la genèse de son œuvre.

À 98 ans, le sociologue et philosophe Edgar Morin continue d’arpenter le monde et de déchiffrer le présent avec autant d’énergie que de lucidité, même s’il a quitté la frénésie parisienne pour s’installer à Montpellier. À l’occasion de la sortie d’un passionnant livre de mémoires, Les souvenirs viennent à ma rencontre, nous lui avons demandé où il trouve la force d’être infatigable.

N’êtes-vous jamais fatigué  ?

EM  : Au moment où nous parlons, je me sens un peu fatigué, car je voyage beaucoup et j’ai de nombreux entretiens à l’occasion de la parution de mes mémoires. Je suis sujet à des coups de pompe qui surviennent vers 16 heures, au moment où l’organisme manque de sources énergétiques, et disparaissent vers 20 heures. Cela tient aussi au fait que j’ai toujours été un travailleur de nuit, qui s’est toujours levé fatigué. Ma vie est une alternance de moments de fatigue et de vitalité, durant lesquels je sens en moi une énergie qui me revient de façon hallucinante. Ainsi, quand je fais une conférence, je peux arriver crevé, mais lorsque les idées viennent, je suis dans un état de transe  : je ne vois plus les visages, même si je ressens la qualité du silence et de l’attention, je suis « pris » énergétiquement. Une discussion, un débat, voilà ce qui me réénergétise. Est-ce cela le secret de ma vitalité  ? Je ne sais. En tout cas, la source d’énergie n’est pas tarie même si la fatigabilité s’accroît.

Cette alternance entre intensité et fatigue semble remonter à votre naissance  : au sortir du ventre de votre mère, vous étiez mort-né. Est-ce cette épreuve qui vous a donné une telle soif de vivre  ?

C’est un mort-né, étranglé par son cordon ombilical, que le gynécologue a extirpé du ventre de ma mère, le 8 juillet 1921. Et il a fallu qu’il me gifle pendant un temps qui a semblé interminable à mon père pour que je revienne à la vie. J’ai gardé de ce traumatisme des sensations récurrentes d’étouffement que je ne parviens à surmonter que par un profond soupir. Cette expérience primitive m’a-t-elle conféré une forme de résilience  ? À mon sens, cela tient davantage au traumatisme de la mort de ma mère dix ans plus tard. Elle souffrait d’une lésion cardiaque qui lui interdisait d’avoir d’autres enfants et qui avait déjà failli l’emporter à ma naissance. J’étais enfant unique, et nous étions en totale symbiose. Sa mort, que mon père tenta de me dissimuler en me faisant croire qu’elle était partie en voyage, fut pour moi un Hiroshima intérieur. Un an après, j’ai contracté une fièvre aphteuse, qui a manqué de me tuer à mon tour. Très tôt, il y a eu en moi une lutte entre les forces de vie et de mort. Et, dès lors que les forces de vie ont triomphé, j’ai eu une soif d’amour et de communion inextinguible. Avec ma mère, j’avais perdu l’absolu. J’ai donc essayé de retrouver la communion que j’avais éprouvée avec elle. Cette quête, associée à un besoin d’amour, a été un puissant moteur. J’ai aussi ressenti une soif de vie. Pourquoi la mort  ? Pourquoi la vie  ? Je me heurtais là à des questions qui inquiètent tous les enfants.

Étudiant, vous quittez Paris en juin 1940 pour Toulouse et rejoignez plus tard la Résistance. Qu’est-ce qui vous a attiré dans cette aventure  ?

Comme j’étais enfant unique, mon père me surprotégeait. J’étais étudiant en droit et en histoire, mais je voulais me rendre dans les camps de réfugiés espagnols, militer, et mon père m’en empêchait. Quand, en juin 1940, j’ai entendu à la radio que tous les examens étaient suspendus, ce fut une délivrance. Je me suis alors rendu à Toulouse où des oncles avaient trouvé à me loger. Il y avait là aussi un professeur qui avait créé un comité d’accueil des étudiants réfugiés venant de toute la France. J’en suis rapidement devenu le secrétaire. Pour la première fois de ma vie, j’entrais dans un nous  : je me liais à des amis et amies, protégeais les persécutés, j’existais enfin.

Sur votre entrée dans la Résistance, vous écrivez  : « Vivre, c’est risquer sa vie. Et je ressentais avec une force incroyable ce vouloir vivre qui ne pouvait être absolu qu’en affrontant la mort. »

La réalité historique m’a mis face à moi-même. J’étais quelqu’un d’assez craintif qui avait envie de vivre sa vie, mais je comprenais que survivre serait d’une médiocrité totale, qui me dessécherait à jamais. C’est là que j’ai senti que vivre et survivre peuvent être contradictoires et qu’il faut tenter de vivre. Comme dit Valéry  : « Le vent se lève  !… Il faut tenter de vivre  ! »

Comment êtes-vous passé à l’action  ? Quelles étaient vos activités  ?

Moi, pour nager, je ne plonge pas, je mets d’abord les pieds dans l’eau, puis les genoux et, ensuite seulement, le ventre. La Résistance, ça a été pareil. Au début, j’ai rejoint un groupe, La Jeunesse patriotique, qui distribuait des tracts dans les boîtes aux lettres. Ensuite, j’ai organisé des manifestations contre la relève [dispositif mis en place par le régime de Vichy pour alimenter les besoins en travail de l’Allemagne nazie] qui a échoué – on a mobilisé plus de flics que de résistants. Puis André Ulmann, responsable de prisonniers de guerre évadés, m’a donné des missions  : « Va dans telle ville de Savoie, va voir cet ingénieur et demande-lui son poste transmetteur. » Un jour, à Lyon, les copains ont été arrêtés. Chez l’un d’eux, il y avait une valise contenant des armes, de l’argent, des papiers, des renseignements… Le chef m’a dit « Va la récupérer  ! » J’y suis allé avec un ami, je craignais que la Gestapo soit déjà sur place, je suis parvenu à l’emporter. Mais mes camarades, qui avaient mon adresse sur eux, se sont fait arrêter. J’étais directement menacé. Et j’avais perdu tous mes contacts. J’ai donc pris la valise avec moi à Toulouse. Là-bas, j’ai créé une organisation qui envoyait des colis aux prisonniers de guerre – on mettait dans la confiture des papiers qui disaient « évadez-vous » ou « envoyez-nous des renseignements ». Puis, à Paris, le hasard a fait que je logeais chez le père d’un ami qui était haut fonctionnaire à la SNCF. Il m’a fait rencontrer le patron, qui est devenu un con­tact capital pour la Résistance. Les Allemands lui donnaient les horaires des trains vingt-quatre heures à l’avance. Ces renseignements devaient être exploités immédiatement pour que l’on puisse bombarder. On les diffusait grâce au réseau dirigé par Roger Vailland, qui en informait Londres par les ondes radio.

Avez-vous eu peur  ?

Oui, cela m’est arrivé. Mais, comme l’affirme Malraux, le courage est « une affaire d’organisation ». Et l’on cesse peu à peu d’avoir peur quand on prend les précautions essentielles. J’ai failli être arrêté à deux reprises. Mais, en cavalant pour échapper à mes poursuivants, j’étais beaucoup plus animé par la volonté de leur échapper que par la peur.

Après avoir été un « communiste de guerre » et avant de rejoindre le Parti communiste, vous avez vécu rue Saint-Benoît, à Paris, chez Marguerite Duras, dans une forme de « communisme de vie et de l’esprit » avec Robert Antelme et Dyonis Mascolo. Qu’a représenté ce moment  ?

C’est l’un de mes paradis perdus, de ceux qui m’ont donné la force et l’énergie qui est la mienne. Nous étions à la fin de la guerre, nous avions tous participé à la Résistance. Dyonis Mascolo, amant de Duras pendant la guerre après que son mari Robert Antelme avait été arrêté et déporté, est allé chercher Antelme avec Mitterrand à Dachau où il agonisait – un épisode que Duras raconte dans La Douleur. Et nous nous sommes tous retrouvés rue Saint-Benoît. L’atmosphère était formidable. Duras faisait la cuisine, organisait des déjeuners, on voyait passer Queneau, Bataille, Merleau-Ponty, Blanchot, on faisait des fêtes où l’on chantait et dansait jusque tard dans la nuit, des couples se faisaient et se défaisaient. Cela fait partie, avec les événements historiques auxquels j’ai participé, comme la Libération ou la Révolution des œillets au Portugal [1974], des moments extatiques de ma vie. Quelque chose d’essentiel et de vital s’imprime en vous qui vous donne le sentiment d’être en communion avec les autres et avec le temps. Évidemment, ces moments ne durent pas. Ils se défont. Mais la dispersion et la mort qui emportent tout les rendent encore plus précieux.

Vous citez souvent Héraclite qui disait que polémos, le « conflit » en grec, est le père de toute chose. À force d’être divisé et fragmenté, se pourrait-il que le monde lui-même soit fatigué  ?

En physique, le deuxième principe de la thermodynamique énonce que tout va vers la désintégration. Mais aucun principe n’explique comment au préalable les choses s’associent, sinon ceux de la loi de la gravitation ou de l’électromagnétique… On ne s’est pas hissé à cette formule héraclitéenne, qui dit que concorde et discorde sont pères de toute chose. Il y a à la fois le principe d’association, qui crée les atomes, les molécules, les astres, et ce principe de destruction  : il y a Éros et Thanatos… C’est ce que j’ai cherché à articuler dans La Méthode [1977]  : la manière dont le principe d’harmonie ne doit pas occulter la part de conflit et de destruction inhérente à la vie. On commence enfin à comprendre aujourd’hui que tous les écosystèmes sont traversés par cette dialectique entre l’ordre et le chaos, entre la vie et la mort.

Votre vie est faite de rencontres pour lesquelles vous semblez toujours disponible. Vous racontez qu’un jour, vous avez reçu la lettre d’une femme qui, après avoir assisté à l’une de vos conférences, vous a écrit  : « Je rêve d’embrasser votre belle bouche. » Sans attendre, vous l’invitez à vous rejoindre…

Je suis fasciné par les visages féminins. Je suis un séduit, pas du tout un séducteur. Je ne cherche pas à dominer, je suis un adorateur. Il y a des visages envers lesquels je suis mû par une force d’attraction newtonienne. Je suis sensible au phénomène de fascination. Mais, parfois, je me « défascine » rapidement.

« Quand j’ai arrêté le tabac et la cocaïne, l’exaltation est venue de l’amour, qui a remplacé toutes les substances » (Edgar Morin)

Vous ne craignez pas d’avouer que, pour lutter contre la fatigue, le découragement ou la dépression, vous avez consommé des substances illicites ?

Cela a commencé lors de mes séjours en Californie dans les années 1960. Il était alors normal de se passer un joint pendant les manifestations. C’était plus banal que le tabac. Ensuite, il m’est arrivé de fumer de l’herbe. Je me souviens d’un trip extraordinaire au hasch où, alors que je me sentais écrasé par la tâche intellectuelle qui m’attendait, j’ai ressenti l’ambition cosmique qui m’animait. Et quand je me suis mis à écrire La Méthode, il fallait que je me déprenne de la cigarette, que j’allumais sans cesse et qui me stimulait. J’avais peur de fumer toute la journée, et le danger de mort – non pas pour moi mais pour mon enfant à naître – m’inquiétait. On m’a alors proposé de la cocaïne. La poudre m’a mis dans un état de grande exaltation. Je pensais avoir écrit quel­que chose de génial. En fait, c’était nul. Du coup, j’ai arrêté la cocaïne, le tabac, même les bâtons de réglisse. L’exaltation est alors venue de l’amour, qui a remplacé toutes les substances.

La fatigue n’est pas qu’un phénomène biologique et individuel, elle peut prendre une forme historique et collective. Ne pourrait-on pas dire que la civilisation européenne est fatiguée, incapable de relever les défis qui sont les siens  ?

Tout ce qui ne se régénère pas dégénère. Or notre civilisation dégénère plus qu’elle ne se régénère. Elle est comme possédée par une hybris scientifico-technico-économique qui l’a lancée dans la course folle et incertaine de la mondialisation. La compétitivité extrême, la bureaucratisation généralisée, l’accélération ou l’anonymat créent une fatigue qui n’est pas celle de l’effort physique mais de la surcharge, de l’inquiétude, de l’angoisse. Et elle ne trouve pas en elle les forces spirituelles et morales pour se penser et changer de voie. Il nous faut tout repenser, comme Marx à son époque, mais il avait oublié de penser sa pensée.